dimanche 19 décembre 2010

Les Vikings de Novgorod de Marina Dédéyan


Chers visiteurs,

Dans la liste de vos cadeaux de Noël, n'hésitez pas à y insérer un récit historique d'une romancière dotée d'une plume fort alerte : les Vikings de Novgorod.

Un roman centré sur Rurik (Rourik ou encore Hrœrekr en norrois) et son arrivée sur les terres des Ilmens, peuple du lac éponyme et dont la localité principale deviendra une république à part entière au fil des siècles : Novgorod.
J'eus le plaisir d'avoir un bref échange avec cet écrivain qui a très honnêtement avoué que faute de sources historiques fiables et prolixes, elle avait dû laisser une grande part à l'imagination. L'on ne saurait le lui reprocher au vu de l'entraînant récit dont elle nous gratifie, et qui saura séduire bien au-delà du simple cercle des amateurs russophiles.
Ce faisant, le lecteur apprendra quelques notions et mots historiquement avérés, l'on remarquera aussi une parenté avec l'oeuvre de Michael Crichton, Eaters of the Dead traduit en français par Le 13ème guerrier, ce qui n'est guère étonnant puisque l'une des sources s'avère être identique : celui du voyageur et diplomate Arabe Ibn Fadlân [1].

Le roman est plaisant à lire du fait d'un style agréable servie par une histoire rondement menée ne laissant guère le lecteur sur le bas-côté de l'ennui. On sent une recherche documentaire réelle quant aux termes employés (non seulement historiques mais aussi techniques) , facilitant par conséquent l'immersion dans l'oeuvre et le plaisir d'apprendre. Au passage, l'on appréciera le focus très important sur la religion originelle des scandinaves et des slaves orientaux, et constater les similitudes de leur panthéon respectif, ce qui a très certainement contribué à faciliter l'assimilation des varègues s'établissant sur ces territoires.
En outre puisque l'on est en ce 19 décembre en pleines élections au Bélarus, l'on découvrira la tribu des Krivitches, un des peuples slaves ayant occupé l'actuel pays (avec les Radimitches et les Drégovitches) dont la réputation de férocité était bien établie. Je n'ai pas manqué de m'interroger au sein de mon courrier quant au fait que Pskov (Plsekov) soit définie à l'époque comme forteresse principale des Krivitches alors que Polotsk m'aurait semblé plus indiqué de par son importance relatée dès le IXème siècle. Toutefois il est vrai que pour des raisons géographiques liées à la narration, Pskov se justifiait bien plus m'a-t-elle précisé, ce que je conçois tout à fait.

Une manière de terminer en lecture et agréablement cette année croisée France-Russie.

Le site officiel

En complément, n'hésitez pas à relire mon article sur les 1150 ans de Novgorod.

Pour les russophones, je leur recommande cet épisode animé d'История государства Российского tiré des travaux de Nikolaï Karamzine :



[1] A signaler qu'un autre voyageur, Perse, Ibn Rustah donnera lui aussi une fort appréciable description des moeurs de cette partie du monde puisqu'il se rendra, au contraire d'Ibn Fadlân, jusqu'à Novgorod même.

vendredi 17 décembre 2010

De l’Allemagne en l’an 2010

Chers visiteurs,

A l'heure où l'on vitupère contre l'intransigeance Allemande devant les plans d'aide destinés aux pays naufragés de la zone Euro, le tout sur des relents de "l'Allemagne doit payer", voici l'entretien accordé par Sébastien Vannier, journaliste pour Ouest France et animateur sur diverses publications numériques. Une vision de l'intérieur du pays très utile pour mieux comprendre le dilemme des Allemands, moins égoïstes que l'on ne pense et marqués par les sacrifices sociaux supportés pour parvenir à devenir un bon élève de la classe Euro.

Prenez le temps de vous plonger dans ce témoignage, il en vaut bien la peine d'y consacrer quelques minutes de lecture.
Article publié sur Agoravox le 11 août 2010

Je m’étais ici même déjà épanché voici un peu plus d’un an sur l’état de la relation du couple franco-allemand, et n’avais pas manqué en filigrane de regretter l’inquiétante méconnaissance par les élites et le peuple Français de leur principal partenaire commercial.

Il m’est paru opportun au sortir de la récente crise financière ayant exacerbé les relations entre l’Allemagne et ses partenaires Européens de laisser la parole à un expert afin de recadrer autant que faire se peut la perception d’un pays méritant bien mieux que des fantasmes surannés ou des vociférations hypocrites. Sébastien Vannier s’est prêté avec bonne volonté à l’entretien présent, et je vous invite chaleureusement à en prendre connaissance tant les réponses ont le mérite de proposer un autre angle de vue de la situation, sans omettre son coup d’oeil prospectif.

Sébastien, vous serait-il possible de vous présenter aux lecteurs d’Agoravox ? 

Je suis journaliste à Berlin, principalement en tant que correspondant du quotidien Ouest-France. Entre autres contributions, je tiens également le blog Electorallemand sur l’actualité allemande sur L’Express.fr et travaille régulièrement pour le magazine Paris-Berlin. Originaire d’Alençon en Normandie, je suis arrivé à Berlin en 2007 à la fin de mes études de sciences politiques à Rennes, Eichstätt (Bavière) et Strasbourg. Domaines privilégiés : politique mais aussi sport et environnement.

Depuis la crise Grecque, l’on évoque désormais avec insistance dans les cercles politiques relayés par les médias Français les vertus du modèle de gestion Allemand. Selon vous, quels seraient ses qualités mais aussi ses limites ? Le capitalisme rhénan a-t-il véritablement disparu sous l’ère Schröder comme on a pu le lire lors des réformes Hartz ?

Une des caractéristiques de l’Allemagne avant la crise était de tenter de rester strict sur le déficit et de la dette. Sans la crise, il n’est pas à exclure que l’Allemagne aurait pu réussir à atteindre ses objectifs ambitieux. Il y avait et il y a peut-être encore le sentiment d’être le bon élève en matière économique et du coup une certaine incompréhension au moment où Angela Merkel et l’Allemagne ont été montrées du doigt lors de la crise grecque.

Car ces résultats avaient été obtenus au prix de sacrifices considérables. En misant principalement sur ses exportations, l’Allemagne délaisse quelque peu sa demande intérieure, ce qui a d’ailleurs été souligné – même si ce n’est pas bien passé en Allemagne - par Christine Lagarde. Les syndicats réputés si forts en Allemagne et partie prenante du processus de décision dans le modèle du capitalisme rhénan perdent de plus en plus de terrain, ont dû faire des concessions considérables sur les salaires et le marché de l’emploi se paupérise donc. Le pourcentage des temps partiels, des mi-temps, des emplois aidés, etc. explose. Les réformes Hartz, et notamment la plus connue, Hartz IV, décidées sous le gouvernement Schröder, ont rendu ce problème plus visible. L’Allemagne ne peut plus nier qu’une grande partie de sa population se retrouve dans des conditions financières et sociales insupportables. Politiquement, cela s’est traduit par un rejet des partis politiques en général, et des grands partis en particulier. La montée de Die Linke qui se veut le nouveau porte-parole des travailleurs à la place du SPD est également liée à ce phénomène.

Peut-on de nos jours parler d’Allemagne décomplexée ? Si oui, à partir de quand pensez-vous que l’on puisse dater ce changement ? Et au fond, n’était-il pas logique que la chute du mur de Berlin entraîne un repositionnement politique de l’Allemagne au sein de l’Europe ?

Je dirais une Allemagne moins complexée. Décomplexée me semblerait trop catégorique car de moins de vue très personnel, je sens encore quelquefois quelques incertitudes quant à la définition du lien au pays. Cette évolution est évidemment le fruit de plusieurs éléments. Le premier est une évolution démographique naturelle. 65 ans après la fin de la guerre, les personnes ayant vécu cette tragédie de manière active commencent à se faire rares. La quasi-totalité des dirigeants politiques sont nés après 1945. Les moins de 20 ans n’ont jamais vu le Mur de Berlin. Et aujourd’hui, près de 20% de la population allemande a des origines immigrées. Donc, si le sentiment de culpabilité est toujours un thème actuel, il est normal et naturel qu’il s’estompe avec le temps et le brassage des populations.

La chute du Mur que vous évoquez est également un facteur intéressant. La presse internationale est, à raison, revenu longuement sur cet épisode l’année dernière et cela a été l’occasion de voir à quel point l’Allemagne avait évolué en vingt ans. Le Mur et la séparation des deux Allemagne étaient des conséquences directes et extrêmement présentes de la Seconde Guerre mondiale. La chute du Mur et la réunification ont soulagé le pays d’un poids immense : enfin une stabilité politique retrouvée et la possibilité de se concentrer sur autre chose.

Autre chose, c’est – troisième élément – l’Union Européenne. Si l’Allemagne a toujours été une pierre angulaire de l’Union Européenne, sa réunification a encore plus renforcé son poids. Deux ans après le 3 octobre 1990, c’est d’ailleurs le traité de Maastricht. Comme l’UE s’est d’abord construite économiquement et que c’est précisément le domaine où l’Allemagne domine, celle-ci a tenu à avoir son mot à dire au sein de l’UE. Donc, grâce notamment à son poids économique, elle a pu, peu à peu, se réaffirmer politiquement.

Enfin, de manière mois politique et peut-être plus psychologique, l’épisode de la Coupe du monde de football en 2006 a également joué un rôle non négligeable pour l’image de l’Allemagne à l’intérieur et vers l’extérieur. Pour l’avoir vécu de l’intérieur, je ne peux que confirmer l’état d’esprit joyeux et convivial avec lequel les Allemands ont accueilli leurs hôtes du monde entier lors de l’été 2006. Etant donnée l’importance médiatique d’une Coupe du monde de football, le succès en terme d’images n’est pas à négliger et a permis de vaincre une partie des clichés redondants sur l’identité allemande. Maintenant, je dois bien avouer que voir refleurir à chaque grande compétition les milliers de petits drapeaux allemands pendant près de deux mois à chaque balcon alors que les matches se jouent à des milliers de kilomètres me laisse un peu perplexe.

La démission récente du Président Horst Köhler a surpris un grand nombre de personnes, y compris dans la sphère politique : selon vous à quoi était réellement due cette décision très tranchée ?

Je dois bien avouer que cette démission m’a également pris au dépourvu. Il y avait certes à ce moment-là une polémique naissante sur ses propos concernant l’engagement des troupes allemandes en Afghanistan, mais en soi rien d’extraordinaire ou d’inhabituel. Ce n’était pas le premier débat, ni sur des propos du chef de l’Etat ni sur l’Afghanistan. Et même si ses pouvoirs politiques sont très limités, le fait qu’il soit critiqué ou que certaines personnalités politiques appellent à sa démission, fait partie du jeu politique habituel. Donc, je suis d’avis, comme beaucoup, qu’il s’agissait là d’un prétexte qui cache d’autres raisons. Lesquelles, cela reste à déterminer. A posteriori, on peut relire les articles qui faisaient état d’une mauvaise ambiance au sein du bureau présidentiel. Ou l’inclure dans une vague de ras-le-bol parmi les grands barons de la CDU. Avec un peu de patience, je vois bien Horst Köhler écrire ses mémoires et nous livrer alors en exclusivité quelques indices sur ce départ pour le moins étonnant.

L’Allemagne est très méconnue par les Français en général, selon vous quelles pourraient être les mesures à adopter pour résorber cette méconnaissance vis à vis de notre premier partenaire commercial ?

Quand cette question ressurgit, me revient toujours en tête l’image de mes cours d’allemand au collège et au lycée où nous n’étions qu’une petite dizaine en classe face à l’immense majorité des anglais LV1. Améliorer l’image de l’Allemagne passe, je pense, par l’éducation non seulement de la langue mais aussi de la culture du pays voisin, à côté de l’anglais évidemment indispensable. Pour cela, rien de mieux que les échanges et les voyages scolaires. C’est toujours un défi pour mettre un tel projet en place pour les profs mais je suis persuadé que c’est ce qui porte ses fruits. Soutenir donc l’apprentissage des langues et de la culture, et également les échanges des jeunes et des étudiants est certainement la meilleure solution à moyen terme pour résoudre cette méconnaissance.

Et comment les Allemands eux-mêmes perçoivent-ils les Français, cette question d’appréciation de l’étranger les obsédant régulièrement ?

J’ai été moi-même très surpris en arrivant en Allemagne de l’image très positive que possédaient en général les Français. Dans les stéréotypes (on peut discuter plus longuement à quel point ils sont vrais ou pas), la France est associée – en vrac - à la bonne cuisine, aux vacances, au parfum, aux histoires d’amour, à Paris et à Amélie Poulain. Bref, beaucoup plus positif que si on reprend les clichés sur l’Allemagne. Passé ce premier niveau de comparaison interculturelle non négligeable, l’Allemagne s’intéresse beaucoup à ce qui se passe en France. Preuve en est le nombre de correspondants allemands en France qui dépasse de très loin (malheureusement) le nombre de leurs collègues français en Allemagne. Et, en connaisseur, la presse allemande ne manque donc pas régulièrement de critiquer certaines positions françaises.

Un dernier mot à ajouter sur Berlin peut-être ?

La chanson « Schwarz zu Blau » de l’un de mes chanteurs préférés, Peter Fox, illustre pour moi assez bien la fascination qu’exerce la ville de Berlin. Dans cette ode à la capitale allemande, il la décrit comme « hideuse », « dégueulasse » mais aussi « magnifiquement horrible » et déclare finalement « Je sais que, que je le veuille ou non, j’ai besoin de toi pour respirer ».

Ceux qui connaissent bien la ville comprennent parfaitement ce sentiment. Comme beaucoup, je suis fasciné par Berlin. C’est un livre d’Histoire ouvert et qui s’écrit sous vos yeux. Avec ses grandes pages et ses heures sombres et tous ces petits détails qui s’écrivent au fur et à mesure. Chaque hiver, je me demande pourquoi je reste ici et finalement, le printemps venu, je me laisse convaincre de rester une année de plus. Suivre la vie politique, culturelle et même sportive à Berlin est un régal en tant que citoyen et a fortiori en tant que journaliste.

Cette fascination pour Berlin a désormais atteint toute l’Europe au vu des flots de touristes dans la capitale allemande qui veulent sentir pour un week-end le flair berlinois. C’est une nouvelle à double tranchant pour les Berlinois. D’un côté, cela fait marcher l’économie locale avec près de 250 000 emplois (et les emplois, ça ne court pas les rues à Berlin) dans le secteur du tourisme. De l’autre, des lieux qui étaient encore assez sauvages il y a quelques années (le Tacheles de la Oranienburger Straße ou le Mauerpark à Prenzlauer Berg, pour ne citer qu’eux) sont maintenant sur tous les Lonely Planet et Guide du Routard. Les loyers et le niveau de vie suivent cette pente ascendante. Mais cela fait partie du caractère berlinois de râler sur les touristes tout en les accueillant à bras ouverts.

Enfin, de la même manière que Paris n’est pas la France, Berlin n’est pas l’Allemagne. Je ne peux que me réjouir du succès actuel de Berlin mais je ne peux également que conseiller de découvrir d’autres coins de l’Allemagne (Hambourg, Bavière, Dresde, etc) indispensables pour comprendre la diversité et la complexité de l’Allemagne. 

Crédit Photo : Fahrig

mercredi 15 décembre 2010

Skolkovo prendra l'accent Français (un peu...)


Les objurgations du Premier Ministre Français envers son service de météorologie national alors en pleine visite de clôture de l'année France-Russie à Moscou aura malheureusement occulté dans les médias une autre nouvelle moins tapageuse mais prometteuse pour l'avenir : l'entrée d'Alstom au sein de Skolkovo, la technopole flambant neuve de la Russie et portée à bout de bras par l'exécutif. Et officiellement lancée le 31 décembre 2009 par le biais d'un décret présidentiel. Un projet en plein dans la lignée de la commission pour la modernisation et le développement technologique de la Russie.
Sans omettre d'autres accords franco-russes dans le domaine de l'économie, il n'en demeure pas moins que cette entrée au sein de Skolkovo, avec toutefois un retard sur d'autres géants nord-américains par exemple, est à saluer. D'autant que la recherche avec son partenaire FGC UES portera sur les réseaux électriques, que ce soit l'optimisation du transport d'énergie que sur la sécurisation du circuit de distribution, le tout dans une stratégie smart grid, ou maille du réseau énergétique intelligente. Une stratégie dépendant hautement des capacités informatiques disponibles ou en cours de recherche.

Et de façon particulièrement symptomatique, François Fillon s'est déclaré favorable à un transfert de technologie si la France devait remporter le marché pour le bâtiment de surface de classe Mistral. Un évident appel du pied après les nombreuses tergiversations sur le dossier depuis de non moins nombreux mois.

Франция включается в «Сколково»

dimanche 12 décembre 2010

De Wikileaks à Wikilex


Wikileaks n'a cessé de faire parler de lui depuis son existence voici quatre ans déjà, en montant crescendo le degré des révélations sur les actions de certains Etats, à commencer par le plus puissant d'entre eux : les Etats-Unis.
2010 sera de ce point de vue l'acmé de son activité et de son retentissement mondial, à tel point que nombre de gazettes de par le monde auront repris les éléments distillés par le site, affichant même leur partenariat de façon officielle [1].

Le terme de Wiki [2] à ce titre est trompeur dans sa forme actuelle, et n'est plus qu'un lointain héritage de la genèse de ce type de média. Wikileaks en effet n'autorise plus la modification ou le commentaire des informations transitant par ce tuyau, mais offre la possibilité aux personnes intéressées de se servir de ses services pour révéler des données détenues entre leurs mains.

Julian Assange, journaliste Australien qui tenta de trouver refuge en Suède afin de bénéficier d'une protection plus étendue sur la base de son statut professionnel mais refusé par les autorités, a été appréhendé au Royaume-Uni le 7 décembre dernier. Il fait l'objet de poursuites pour violences sexuelles en Suède sur deux femmes (lire cet article du Dailymail à ce sujet) : une réactivation d'une procédure lancée en été dernier sur le même motif mais retiré peu après de façon inexpliquée par le procureur de Stockholm. Pour l'heure il demeure confiné en cellule d'isolement.

Il serait par trop long de procéder à la biographie du fondateur le plus emblématique de Wikileaks, il est néanmoins utile de préciser que ce dernier est un enfant né de la révolution informatique : en attestent ses débuts dans le hacking, ses programmes, le lancement d'un service de fourniture d'accès Internet. En somme Assange n'est pas un noob (débutant en argot américain) en ce qui concerne son appréhension de la puissance et la manière d'employer les réseaux numériques et leurs services afférents.

Il y aurait aussi énormément à dire sur cette frénésie de révélation par l'emblématique Julian Assange. La traque dont il fait l'objet depuis plusieurs mois, avec les prémices de menaces d'ouverture d'enquête pour violences sexuelles sur ces deux femmes en Suède ont vraisemblablement pesé lourd dans sa décision de "tout balancer". Un animal blessé est d'autant plus dangereux qu'on lui ferme toute voie de fuite : que ne lui reste-t-il si ce n'est fondre en avant, crocs et griffes de sortis?

Mais moins qu'une extradition vers la Suède, c'est aussi une procédure identique qui est envisageable vers les Etats-Unis. Or l'acceptation d'une telle demande par les autorités du Royaume-Uni poserait peut-être plus de soucis au Ministère de la Justice Américain que de solutions. L'Attorney General serait confronté au délicat premier amendement de la constitution Américaine qui demeure le sanctuaire de la liberté de parole et de la presse [3]. L'accusation d'espionnage serait une possibilité envisageable, mais non garantie d'efficacité. Du reste, le côté un peu romanesque de l'espion persistant dans l'esprit du public est largement moins avilissant que l'accusation de viol. D'où l'intérêt de cibler judicieusement les charges à retenir envers le potentiel prévenu.
Toutefois comme incarcérer le meneur de ces fuites ne suffit pas, d'évidentes pressions ont été effectuées pour clore les comptes PayPal, Mastercard, Visa et contraindre les hébergeurs, dont le plus notoire est Amazon, à lâcher Wikileaks. Certaines déclarations malheureuses, notamment en France, ont permis surtout de démontrer l'état de panique dans les états-majors politiques des alliés de l'Amérique [4]. Récemment par ailleurs deux décisions de justice, l'une émanant du Tribunal de Grande Instance de Lille et l'autre de Paris ont rejeté les requêtes de l'hébergeur Français OVH (avec au passage un rappel de la Loi pour la Confiance dans l'Economie Numérique et ses modalités). Ce qui n'a pas empêché le Ministre de l'Economie Numérique de déclarer que les magistrats avaient refusé l'hébergement dudit site en France : une lecture très particulière, pour ne pas dire erronée, de ces deux décisions qui ne statuèrent en rien sur le fond mais sur la procédure de saisine inadaptée.
Autre problème juridico-technique à surmonter : le nom de domaine Wikileaks.org a été "gelé" du fait du retrait précautionneux de Dynadot et EveryDNS.

La guerre de l'information va se transposer désormais dans les prétoires, et devenir une bataille juridique d'importance.

Pour finir, quelques soutiens de haut vol ont pu sourdre durant cette affaire, soit par opportunisme de politique internationale soit par réelle volonté de défendre l'opération menée par Wikileaks ou de façon plus générale la liberté d'expression : Luiz Inacio Lula da Silva (Lula) ; Dmitri Medvedev ; Hugo Chavez ; Navi Pillay ou encore Daniel Ellsberg.
Ce dernier nom n'est pas anodin car il est bon de rappeler que si Wikileaks affole actuellement le landerneau, d'autres affaires peu ou prou similaires et non moins sérieuses ont parsemé l'histoire récente, et singulièrement avec les fameux Pentagon Papers. Le dénomé Ellsberg subira lui même de terribles pressions suite aux fuites de son propre fait. 

Un souci majeur persiste pourtant, de nature à ternir l'aura de telles actions : la protection des sources. C'est ce qui avait attiré des critiques acerbes non sur le fond de l'opération Wikileaks sur les révélations de la guerre en Afghanistan mais sur la forme en omettant de flouter certaines identités sensibles. Un oubli lourd de conséquences puisque susceptible de mettre directement en danger les auteurs à l'origine ou cités par les documents.
Cette donne très sensible va très certainement donner naissance à Openleaks fondé par d'anciens membres de Wikileaks déçus de l'absence de filtrage préalable lors de la mise en circulation de l'Afghan war documents leak.

L'un des enseignements à retenir de cette nouvelle affaire Wikileaks sera la façon dont se comportent les démocraties occidentales et de savoir si elles sont prêtes à défendre sur leur propre territoire les principes qu'elles entendent imposer par les baïonnettes à l'étranger.

MAJ : Pour avoir un aperçu des réactions dans le monde après l'écoulement d'un nombre déjà conséquent de documents, je vous recommande cet article du Guardian. Très succinct mais hautement instructif.

[1] New York Times ; Le Monde ; Der Spiegel ; The Guardian; El Pais pour les principaux.
Suite aux tracas fomentés en haut-lieu en France, le quotidien Libération s'est porté le 11 décembre 2011 à la rescousse du site Wikileaks pour un hébergement national.
[2] Un wiki est un site Web dont les pages sont modifiables par les visiteurs afin de permettre l'écriture et l'illustration collaboratives des documents numériques qu'il contient : source Wikipédia
[3] Congress shall make no law respecting an establishment of religion, or prohibiting the free exercise thereof; or abridging the freedom of speech, or of the press; or the right of the people peaceably to assemble, and to petition the Government for a redress of grievances.
[4] Cf article du Post où M. Baroin, Ministre du Budget n'hésite pas à énoncer qu'une société transparente serait une société totalitaire. A contrario, devrions-nous penser qu'une société opaque serait une société démocratique?

vendredi 10 décembre 2010

Chroniques Persanes sur le fauteuil de Colbert


Chers visiteurs,

Deux blogues que je vous incite à lire, l'un d'un allié (depuis septembre 2010) et l'autre d'un petit jeune qui n'en veut comme on dit.

Le premier a trait à la géopolitique du Moyen-Orient, et comme il est difficile de ne pas s'en douter, plus particulièrement de l'Iran qui fait tant parler dans les chancelleries occidentales.
L'auteur, Vincent Eiffling, a l'avantage de la connaissance du terrain puisqu'il est revenu récemment du pays dont il dresse un panorama et dont je vous invite à lire le premier compte-rendu consacré à la jeunesse.
Un pays au final plus fantasmé que vraiment appréhendé dans sa complexité et réalité (ce qui m'a par ailleurs été confirmé par l'un de mes amis s'étant rendu sur place il y a quelques mois).
Chroniques Persanes

Le second s'attache aux questions maritimes dans le registre militaire, et est le fruit d'un auteur intervenant périodiquement sur des blogues alliés ou sur le site de l'Alliance. Passionné, l'auteur est tout autant passionnant par les analyses qu'il dispense au fil de ses articles. A titre personnel j'ai pris grand intérêt à son billet intitulé Torpilles et mines nucléaires dans la stratégie navale nord-coréenne. Nul doute que vous aussi chers visiteurs vous pourriez y trouver votre contentement.
Le fauteuil de Colbert

mercredi 8 décembre 2010

Ces temps cruels où l'on achève les héros

Un coup de griffe inhabituel pour faire part de ma profonde déception quant à la fermeture très récente (malgré un dernier espoir) du Mémorial Normandie-Niémen. Association vouée à la préservation du souvenir des héros de l'escadrille GC3 Normandie.
Une aventure extraordinaire qui conduira nombre de volontaires (rappelons le!) à accomplir un véritable périple depuis les falaises crayeuses d'Angleterre, des sables du désert nord-Africain ou des cèdres du Levant pour rejoindre les étendues blanchâtres de l'Union Soviétique. Condamnés à mort par le régime de Vichy pour trahison et désertion, ces officiers et mécaniciens répondirent présents au projet du général de Gaulle d'envoyer une force d'appoint, fût-elle symbolique, sur le front de l'Est. 
Une aventure des temps modernes où à chaque début de mission le coeur des pilotes battait aussi fort sur leur poitrail que le moteur cognant sur la carlingue gelée des zincs soviétiques.

A l'heure où un responsable politique de premier plan se déclare gaulliste mais entreprend des actions contraires à l'idéal et à la vision du monde de celui dont il se réclame, voici que l'un des plus beaux souvenirs de cette épopée est liquidé par asphyxie financière. Déjà le coup de semonce avait été donné il y a quelques mois avec la mise en sommeil temporaire (mais l'on sait ce qui signifie temporaire en France...) de l'escadrille stationnée à Colmar. Dorénavant c'est le Mémorial des Andelys lui même qui ferme ses portes.
Après une défection de l'hôte de l'Elysée très remarquée lors des cérémonies du 65ème anniversaire de la victoire à Moscou sous le couvert d'une excuse fort fallacieuse [1] (alors que la chancelière Merkel était présente!), quoi d'étonnant à ce que l'on étouffe l'héritage glorieux de héros bi-nationaux ayant pour certains offert leur vie pour la défense d'une patrie dont ils n'avaient plus foulé le sol depuis des années.
A l'heure où l'on subventionne grassement et obséquieusement des associations dont le rôle est de plus en plus manifestement de salir la mémoire d'un peuple et de culpabiliser le corps social, il est symptomatique que le Mémorial fasse les frais de cette politique avilissante.
A l'heure où en ces temps cruels l'on achève les héros.

Fort heureusement du Bélarus jusqu'à la Russie, le souvenir de ces intrépides demeure vivace, et est souvent l'occasion de rappeler la fraternité d'armes ayant souvent lié ces peuples durant les récentes épreuves de l'Histoire.

[1] Source France Info

mardi 7 décembre 2010

Cafés Stratégiques : Hervé Coutau-Bégarie

Pour leur troisième édition, les Cafés Stratégiques (AGS) auront le plaisir d'accueillir, le 8 décembre prochain, Hervé Coutau-Bégarie, qui viendra nous parler de géostratégie des espaces maritimes. Directeur de recherche au CID, chercheur à l'IHESS, animateur infatigable de Stratégiques et autres revues (il faut lire son article sensationnel dans la dernière RDN), HCB a animé, pendant un temps à lui seul, la recherche stratégique fondamentale en France. Longtemps spécialisé en stratégie navale, il est l'auteur de LA référence incontournable, qui en est à sa sixième édition, le Traité de stratégie. Nous l'accueillerons, comme d'habitude, au Café le Concorde, à partir de 19h00.

cgs-coutau_xl

Enfin, encore une fois, ces Cafés Stratégiques seront organisés en partenariat avec les ORSEM (Officiers de réserve en service d'état-major) : leur site.

lundi 6 décembre 2010

Le Grand Duc, hommage à l'Uhu He 219


Le 24 novembre dernier est sorti le dernier épisode d'une bande-dessinée de grande qualité : Le Grand Duc. Un dessin dynamique pour appuyer un scénario l'étant tout autant.
Deux destins de pilotes d'aviation pendant la deuxième guerre mondiale, lui Adolf Wulf, un Allemand au talent exceptionnel de chasseur mais dégoûté par le régime nazi, elle Lilya Litvasky (étonnant tout de même cette absence de déclinaison du patronyme en version féminine) une Russe révulsée par l'invasion de sa terre par les forces Allemandes ne faisant guère dans le détail.
Si l'on peut reprocher au sein de ce roman graphique des personnages par trop caricaturaux dans leurs descriptions et actes, ces derniers n'en demeurent pas moins très attachants et l'on se plaît à parcourir chaque page du fait de ce style si vigoureux. Au contraire de certaines productions contemporaines, le trait est léché et agencé avec à-propos pour éviter une lecture fastidieuse.

Le site de l'auteur, Romain Hugault. Où ce dernier se présente et répond à quelques commentaires.
Pour information, et du fait de la clôture de ladite série, il est proposé les trois tomes d'un seul bloc au sein d'un coffret. Une façon d'acquérir l'ensemble de la collection en une seule fois et de rendre hommage à cet illustrateur ainsi qu'à son scénariste, Yann.

Et puis, comment ne pas évoquer par grâce à cette sortie ce superbe appareil qu'était le Uhu Heinkel 219? Le chasseur de nuit le plus performant de tout le second conflit mondial, et ce en dépit des réticences et retards imposés par les autorités peu enclines à laisser le programme prendre un réel essort (ou envol dans le cas présent).

mardi 30 novembre 2010

L’Allemagne, vaterland de la géopolitique

Article publié sur Alliance GéoStratégique le 10 septembre 2010

En cette fin du XIXème siècle, il est une contrée Européenne qui n’aura cessé depuis l’occupation Française jusqu’à la préparation du premier conflit mondial de se développer et de progresser dans l’ensemble des sphères de l’activité humaine : l’Allemagne, ou dans sa forme originelle la Confédération du Rhin, allait sous la férule de l’Etat Prussien être amenée à contester à la Grande Bretagne son statut de première puissance mondiale.

Et au sein de cette croissance accélérée, il ne saurait être passé sous silence la réforme intellectuelle et morale à la base de toute cette expansion. Et comme le sujet nous intéresse au premier plan, évoquer l’inventeur du concept de géopolitique (mais non du terme), Friedrich Ratzel.

Napoléon Ier, administrateur de la future puissance germanique

Il peut paraître surprenant de prime abord que l’Empereur des Français soit à l’origine de l’irrésistible croissance germanique sur le vieux continent.

Et pourtant, si la Révolution Française a clairement débordé de son lit national dès les premières années de guerre, elle provoqua en retour et à terme une réaction chez les peuples conquis. Et Napoléon joua à ce titre un rôle clef en remodelant la cartographie du défunt Saint Empire Romain Germanique remplacé par la Confédération du Rhin (Rheinbund) le 12 juillet 1806 : une simplification territoriale allant de pair avec une simplification administrative [1]. Autant dire que tout était en place pour donner un plein essor à une nouvelle entité. Tout? Presque, car il était nécessaire de réveiller la conscience nationale pour ce faire : ce sera l’oeuvre de deux courants s’entremêlant : le romantisme et le nationalisme.

En réaction aux Lumières Françaises qui se voulait un courant universel basé sur la raison, les romantiques Allemands redécouvrent le passé commun du peuple Allemand et le célèbre à travers leurs écrits. Pour preuve, la glorification d’Hermann, plus connu en France sous la dénomination latinisée d’Arminius par l’entremise du titre Die Hermannsschlacht (La bataille d’Hermann) sous la plume d’Heinrich von Kleist. Un thème déjà évoqué quelques années auparavant par Friedrich Gottlieb Klopstock en plein Sturm und Drang, mouvement précurseur du romantisme.

Mais les plus influents de tous seront Johann Gottlieb Fichte avec son fameux Reden an die deutsche Nation (Discours à la nation Allemande) en 1808 et Friedrich von Schlegel qui outre son activité littéraire s’occupera de questions politiques, et à la demande du Prince de Metternich s’attellera à la rédaction d’une constitution de Confédération Germanique. Un labeur qui ne sera pas perdu comme la suite des évènements l’attestera…

Du reste, et a contrario des exemples précédents, le sabre précèdera parfois la plume si l’on prend l’exemple de l’un des plus célèbres rédacteurs de traité militaire au monde avec Antoine de Jomini et Sun Tzu : Carl von Clausewitz et son fameux Vom Kriege (De la guerre), fruit de son expérience de terrain durant les guerres napoléoniennes.

Au final, la campagne d’Allemagne de l’Empereur en 1813, passée à la postérité par sa plus emblématique bataille dite des nations à Leipzig, aura vu se dresser contre lui l’entité qu’il avait créé.

De la Confédération Germanique au Zollverein, antichambre de l’unité Allemande

Sitôt l’ordre ancien restauré, les aspirations des peuples d’Allemagne furent rapidement étouffées, et la Confédération Germanique (Deutscher Bund) repassa sous la tutelle de l’Autriche et de son Prince. Seulement c’était rapidement faire fi à l’avenir de cette puissance qui renaquit de ses cendres et qui allait peser durablement sur le destin de l’Allemagne jusqu’en 1945 : la Prusse.

Pour l’heure, l’éveil intellectuel ne faiblissait pas : Hegel allait marquer de son empreinte plusieurs générations de penseurs nationaux. Sa vision de l’Etat comme nécessité et perfection historique inspirera nombre de penseurs postérieurs. Sa pensée sera d’ailleurs à l’origine de la justification d’une administration très hiérarchisée et militaire ayant pour vocation d’assurer l’intérêt collectif.

Ce sera aussi l’heure des grandes constructions économiques nationales, alors que ces dernières avaient été jusqu’au début du XIXème siècle l’apanage des Français (François Quesnay, Jean-Baptiste Say ou Frédéric Bastiat) ou des Anglo-saxons (David Hume [2], David Ricardo ou Adam Smith), voici qu’émergent des réflexions nationales avec le développement de l’Allemagne. Un souffle alimenté par deux hommes, ayant le point commun notable d’avoir été contactés par la Rheinische Zeitung : Karl Marx et Friedrich List.

Karl Marx loin de l’hagiographie lisse de bien des thuriféraires était un théoricien ne manquant pas de piquant dans sa vie quotidienne, et s’il visait une révolution mondiale, il n’en dédaignait pas moins pour autant une préférence nationale Allemande [3]. A ce titre pour lui le grand bouleversement attendu par le prolétariat ne pouvait débuter qu’en Allemagne, nation s’étant industrialisée à grande vitesse à partir de la seconde moitié du siècle : il n’en aurait été que dépité d’apprendre qu’une révolution d’obédience marxiste prit forme en Russie, pays qu’il méprisait. Des propos qui par ailleurs seront vite gommés par les responsables soviétiques tant ils étaient clairement peu amènes vis à vis du grand voisin Russe qui, il est vrai, connut le servage jusqu’en 1863 et n’avait pas encore atteint le stade de maturité du capitalisme nécessaire à la prise du pouvoir par le prolétariat.

Ce tropisme Allemand influencera jusqu’aux praticiens de la dictature du prolétariat puisque Lénine n’aura de cesse de clamer que l’incendie de la révolution mondiale ne peut prendre sa véritable ampleur qu’à partir du foyer germain. Ce sera l’une des raisons principales de la guerre Polono-Russe de 1919-20 où le chef bolchevique désira répondre au soulèvement spartakiste ayant essaimé depuis novembre 1918 en Allemagne, souhait se heurtant territorialement à la reconnaissance par les alliés de la Pologne de Józef Piłsudski, d’où la tentative de passage en force par les troupes de la nouvelle république des soviets.

Marx n’en restera pas moins l’un des auteurs du XIXème siècle les plus lu, écouté, commenté voire craint. Et s’il s’est exilé par la suite sur le sol Anglais, jamais il n’aura quitté des yeux les évènements du vaterland.

Le second apport à cette science sera la plus haute personnalité de l’école historique d’économie nationale Allemande (Historische Schule der Nationalökonomie) : Friedrich List. Grand contempteur des idées libérales, il fera son apprentissage de l’économie sur le sol Américain, en tant qu’entrepreneur et aura l’occasion de croiser les plus importantes sommités de l’époque : Henry Clay, James Madison et Andrew Jackson.

Alors qu’il avait participé à la fondation de la première société Allemande de l’industrie et du commerce puis nommé secrétaire de celle-ci, il sera contraint du fait de son opposition parlementaire (élu deux fois à la diète de l’Etat suivi de deux refus par les autorités) de quitter le Württemberg pour se réfugier à Strasbourg. Tentant de rentrer tout de même au pays, il sera emprisonné quelques mois à la forteresse d’Asperg et sommé de s’expatrier tout en étant déchu de sa nationalité. Ce sera la raison de son séjour aux Etats-Unis où il confortera ses vues sur le développement industriel national [4].

A son retour, il devint un propagandiste infatigable de l’affermissement des liens entre les Etats Allemands qu’il entrevoyait par une politique des petits pas et par des réalisations concrètes [5]. Et cette réalisation concrète lui est soufflée à l’esprit par l’émergence du chemin de fer en Angleterre et aux Etats-Unis et dont il perçoit très rapidement que ce serait le fer de lance idéal pour souder les différents territoires Allemands.

Enfin sur le sol Allemand, protégé par sa nationalité Américaine et pourvu d’un consulat à Leipzig (son poste à Hambourg ayant été refusé pour divergence de politique économique par les autorités locales), il verra naître le Zollverein (union douanière) en 1834 sous l’égide de la Prusse [6] qu’il avait abondamment appelé de ses voeux tout en continuant à vouloir désenclaver les territoires en militant pour l’expansion des voies ferrées sur le territoire.

De toutes ces réflexions et activités incessantes, il en tirera son ouvrage majeur, Das nationale System der politischen Ökonomie (Système national d’économie politique), qu’il débutera par ailleurs à Paris.

Cependant ses idées ne seront pleinement mises en pratique que bien après sa mort sous la main de fer du chancelier Otto von Bismarck.

Une autre explication complémentaire de la montée en puissance Allemande au XIXème siècle tiendrait à… la question si actuelle des droits d’auteur comme l’avance l’économiste Eckhard Höffner. Il semblerait selon ce chercheur que la multiplication des écrits et leur disponibilité à moindre coût aient participé très favorablement à l’essor intellectuel mais aussi industriel Allemand. Et de prendre l’exemple a contrario de l’Angleterre qui a vu sa puissance stagner et par conséquent son avance fondre au fil du siècle pour cause de restriction de circulation des oeuvres.

Une étude récente qui suscite déjà l’intérêt et la polémique au sein de la communauté scientifique [7].

Eclosion de la géopolitique sous férule Prussienne

La place de la Prusse à la veille de la guerre franco-prussienne était déjà prégnante et n’avait plus d’adversaire sur son pourtour : le Danemark en 1864 et l’Autriche-Hongrie en 1866 avaient été neutralisés, l’Italie choyée en attisant son courroux envers la politique incohérente de sa voisine Française et l’Angleterre bienheureuse d’observer les puissances du continent s’occupant à se combattre plutôt que de lui contester sa suprématie sur les mers.

L’on soulignera l’esprit matois du chancelier Otto von Bismarck qui avait pris soin de rassembler tous les Etats du nord en 1866 sous une seule entité appelée Norddeutscher Bund ou Confédération de l’Allemagne du nord sans y adjoindre les territoires du sud afin de ne pas éveiller l’inquiétude de Napoléon III. Ce dernier sera entraîné bien trop lestement par la suite dans un conflit qui se soldera par la proclamation de l’Empire Allemand le 18 janvier 1871 au château de Versailles. La boucle était bouclée : Bismarck avait réalisé son rêve de réunir les Etats Allemands autour de son roi et sa patrie Prussienne.

Toujours dans le prolongement de l’essor intellectuel né du début du siècle, les sciences Allemandes progressèrent et d’autres naquirent. Telle la géopolitique par un représentant haut en couleurs : Friedrich Ratzel.

En réalité, il ne fut pas le véritable inventeur du terme mais Rudolf Kjellén, un politologue Suédois très averti des travaux de Ratzel dont il fut l’étudiant qui employa et popularisa le premier la discipline sous ce vocable : Ratzel parlait pour sa part d’anthropogeographie (géographie humaine) et de politische geographie (géographie politique).

De même qu’il mit ses pieds dans la continuité des pas de la figure tutélaire de Carl Ritter tout en prenant néanmoins un chemin un peu moins académique puisqu’il effectua un apprentissage d’apothicaire (préparateur de médicaments et onguents pour malades) dans son jeune âge avant de bifurquer vers la zoologie puis enfin la géographie. Non sans avoir été très sensibilisé aux travaux du naturaliste Anglais Charles Darwin et de son compatriote Ernst Haeckel de même qu’aux théorie de l’Anglais Herbert Spencer. Ce qui l’amènera à s’interroger sur la vie et la mort d’un Etat, son cycle de vie. Son apport est essentiel en ce sens qu’il perçoit qu’un Etat peut être considéré comme une entité biologique évoluant au fil du temps car consistant en un ensemble d’individus. C’est à ce titre qu’il emploiera un terme qui fera son bout de chemin et prendra une acception plus radicale par les idéologues nazis : le lebensraum, ou espace vital. D’où un rapport triangulaire entre la population, le sol et l’entité étatique. Ratzel évoquera dans son ouvrage de politische geographie que le tort de l’Allemagne aura été d’avoir été trop tôt trop grande et qu’il en est résultée la dislocation du premier Reich en une multitude d’entités, en somme une croissance trop rapide, mal digérée et encore plus mal gérée.

Son organicisme géographique passera à la postérité sous les écrits de Karl Haushoffer, général et géopolitologue Allemand, et sera employé sans vergogne par les responsables nazis. Un sceau politique sur son legs qui causera un tort certain à l’étude de la géopolitique après la seconde guerre mondiale. La discipline ne reviendra en grâce que très lentement au début des années 80 pour ensuite connaître un nouvel essor une décennie plus tard, libérée de la pesante surveillance des sentinelles du bien penser.

La géopolitique trouva par conséquent sa voie dans un terreau de développement industriel et intellectuel très favorable au sein d’une Allemagne en voie de réunification : cette aire qui n’avait été autrefois qu’une dénomination purement géographique était devenue une réalité politique, fût-ce sous la bride de l’Etat Prussien. De cette soif de savoir naquit cette discipline balbutiante qui n’aura de cesse de s’imposer et promise à un long avenir tant de nouveaux territoires restent à découvrir et à appréhender par l’homme, tels le cyberespace ou à plus longue échéance, l’univers car comme le disait fort bien Constantin Tsiolkovski (qui n’était, lui, pas d’origine Allemande je vous le concède) : La Terre est le berceau de l’humanité, mais on ne passe pas sa vie entière dans un berceau.


[1] L’on notera avec attention que restèrent départements Français une ceinture de territoires allant des Bouches de l’Elbe au Mont Tonnerre (grosso modo selon un redécoupage régional plus ou moins prononcé de nos jours, la Sarre, la Rhénanie-Palatinat, la Rhénanie du Nord-Westphalie, la Basse Saxe ainsi que Brême et Hambourg).
[2] Si ce penseur Ecossais est souvent répertorié en tant que philosophe sur le continent, il n’a n’en pas moins développé des écrits portant sur l’économie, micro comme macro. L’un d’eux étant passé à la postérité sous l’appellation de price specie flow mechanism (mécanisme de flux des prix en numéraire).
[3] On lui doit aussi cette phrase savoureuse datée du 20 juin 1870 au sein d’une lettre adressée à son ami Engels alors que la guerre vient tout juste d’être déclarée entre la France et la Prusse : « La France a besoin d’être rossée. Si les Prussiens sont victorieux, la centralisation du pouvoir de l’État sera utile à la centralisation de la classe ouvrière allemande. La prépondérance allemande, en outre, transportera le centre de gravité du mouvement ouvrier européen de France, en Allemagne. La prépondérance sur le théâtre du monde du prolétariat allemand sur le prolétariat français sera, en même temps, la prépondérance de notre théorie sur celle de Proudhon ».
[4] Le blocus continental imposé par Napoléon à ses alliés Européens eut au sein de la Confédération du Rhin un effet bénéfique puisqu’il favorisa et protégea les industries naissantes de la prédation de leurs homologues Anglaises. La fin de l’épopée Napoléonienne mit un terme à cette politique et en corollaire à cette protection, posant crûment la question de la pérennité des industries des Etats Allemands.
[5] Cette politique fut reprise avec succès par les projeteurs de l’unité Européenne d’après-guerre comme l’atteste le discours du 9 mai 1950 prononcé par Robert Schuman.
[6] Cette prédominance Prussienne s’illustre sur la monnaie commune qui ne sera autre que le thaler Prussien employé dans les échanges commerciaux entre membres de cette communauté.
[7] Pour ceux que le sujet intéresserait au premier plan, je leur suggère cet entretien paru dans Der Spiegel. Höffner hat die frühe Blütezeit des Gedruckten hierzulande beleuchtet und kommt zu einem überraschenden Befund: Anders als in den Nachbarländern England und Frankreich habe sich in Deutschland im 19. Jahrhundert eine beispiellose Explosion des Wissens vollzogen.
Deutsche Autoren schrieben sich damals die Finger wund. Allein im Jahr 1843 erschienen etwa 14.000 neue Publikationen - gemessen an der damaligen Bevölkerungszahl, war das fast schon heutiges Niveau. Gedruckt wurden Romane, vor allem aber wissenschaftliche Fachaufsätze. Ganz anders die Lage in England: “Man sieht in Großbritannien einen für die Zeit der Aufklärung und bürgerlichen Emanzipation kläglichen Verlauf”, konstatiert Höffner
.

mercredi 24 novembre 2010

Sviatoslav de Kiev, souverain prométhéen

Article paru sur Agoravox le 12 avril 2010

Reconnaissable entre tous à son port altier, à sa houppe solitaire portée si caractéristiquement par sa seule personne, ses généreuses moustaches pendantes, son grand anneau d’or pendant effrontément au lobe de l’une de ses oreilles, le souverain de Kiev faisait nonchalamment déambuler son destrier sur le sol de la victoire. Autour de lui des soldats tantôt gémissants à terre tantôt peinant à se remettre debout. Les narines encombrées de l’odeur du sang à peine épongé par le sol mêlé à ce goût de cendre émanant des tisons rougeoyants des bâtiments incendiés. Les chevaux de ses gardes du corps hennissant sporadiquement de nervosité après cette tumultueuse bataille.
A Atil, Sviatoslav venait de remporter une grandiose victoire sur la plus puissante civilisation du cours de la Volga, tout autre que lui s’en serait contenté, revenant dans la capitale pour se satisfaire des honneurs dus. Mais il n’était pas ces autres là : il était tout au contraire mû par une vitalité toute prométhéenne, celle qui font les êtres de légende.

Une enfance placée sous l’ombre du régicide et de la régence


Depuis la fondation de la Rus’ de Kiev par la lignée du premier des Rurikides si l’on en croit les chroniques [1], le territoire des slaves orientaux progressa bon an mal an et aggloméra diverses tribus sous la férule de son élite guerrière scandinave (connue localement par la dénomination de varègues).

Cette expansion territoriale ne pouvait que tôt ou tard heurter les intérêts de peuples disposant de structures déjà bien établies et le cas échéant, tel l’Empire Byzantin, d’un rayonnement civilisationnel très étendu. Il faut préciser à ce stade historique que les Rus’ et les Byzantins étaient loin d’être de parfaits inconnus, ayant établi de profitables coopérations commerciales entrecoupées par de sanglantes confrontations [2]. Il en découlera même une curieuse habitude par la suite : les Empereurs Byzantins tendant à s’entourer de mercenaires varègues jusqu’au tout début du XIIIème siècle, ces derniers devenant de plus en plus essentiels quant aux affaires Etatiques non seulement en tant que troupe d’élite mais aussi comme garde personnelle [3].

Nous sommes au milieu du Xème siècle, et c’est au retour d’une d’une collecte d’impôts que la tribu slave des Drevliens mit à mort le père de Sviatoslav, Igor (le même que célébré dans la geste éponyme mise en strophes), laissant sa mère assurer seule la régence à partir de 945. Femme énergique et rusée, Olga de Kiev mit sa patience et son intelligence au service de sa vengeance qui trouvait sa justification dans la nécessité de ne pas relâcher la bride de l’Etat de Kiev sur les peuples la composant, sans quoi celui-ci se déliterait rapidement. Elle trouva le moyen de satisfaire son ambition vengeresse en invitant les notables Drevliens dans un bateau porté à bout de bras par ses sujets puis déposé et enseveli au fond d’une fosse au moyen d’un stratagème destiné à les amadouer puis à les amener auprès d’elle. Olga venait par là même de signifier combien la colère des souverains de Kiev pouvait être terrible si leur autorité et intégrité physique venaient à être menacées. Elle comprit cependant qu’il fallait non seulement user de la coercition mais aussi réformer l’administration, et prioritairement la perception des tributs, d’où la mise en place du poliudie (полюдье) avec des agents appointés spécialement par elle.

C’est à travers cet exemple de matrone très inspirée que grandira le jeune Sviatoslav, et s’il n’embrassera pas la religion de sa mère, le christianisme de rite byzantin [4], il assimilera toutefois auprès d'elle les qualités nécessaires pour la conservation de son pouvoir.

Alors que la priorité d’Olga fut de préserver puis consolider le pouvoir Kiévien, le souci de Sviatoslav fut de l’agrandir et d’éradiquer les menaces extérieures se présentant à lui. Cette obsession allait faire de lui l’un des guerriers les plus redoutés de son temps, comme causer sa propre perte par sa soif inextinguible d’absolu.

La druzhina à l’assaut du monde

Homme de terrain, volontariste, Sviatoslav une fois la majorité atteinte et son intronisation officialisée put se défaire de la régence pesante de sa mère et enfin porter ses yeux, et surtout ses armes, vers le premier de ses ennemis, et non le moindre : le formidable empire Khazar.

Immense territoire peuplé de la mer d’Aral jusqu’à la Crimée par un peuple d’origine Turc converti au judaïsme (une particularité remarquable dans un tel espace conflictuel entre musulmans, chrétiens et païens), les Khazars s’étaient assurés du contrôle de la Volga et de toutes les marchandises y transitant jusqu’à la mer Caspienne, de même que les échanges circulant de part et d’autre du Caucase ne pouvaient se passer de leur assentiment. Voilà qui en était trop pour Sviatoslav qui, très certainement poussé par les Byzantins trouvant de substantiels avantages à se débarrasser d’un concurrent gênant sur les rives de la Mer Noire, décida de se mettre en ordre de marche vers l’Est.

De par l’immensité de leur territoire et la qualité de leurs forces armées, les Khazars étaient des ennemis coriaces et susceptibles de créer d’énormes difficultés. En outre, les Bulgares de la Volga l’empêcheraient raisonnablement de profiter pleinement de toute conquête par leur position stratégique sur le cours supérieur de ce fleuve. Il fut par conséquent décidé de frapper les ennemis désignés l’un après l’autre, tout en enrôlant des mercenaires parmi les tribus de la steppe pour profiter de la sorte de leur habilité sans pareille dans le domaine équestre.


La capitale Bolgar mise à sac et les autorités acceptant de payer tribut à Kiev, Sviatoslav pouvait décemment se tourner une fois pour toute vers le voisin Khazar après ce début de campagne prometteur.

Dans une conquête folle de par les distances à parcourir, le roi guerrier aidé de sa fidèle druzhina (la garde personnelle du Grand Prince) descendit le cours de la Volga et porta les plus féroce de ses coups sur la capitale des Khazars située sur le delta dudit fleuve : Atil. Une fois ce centre névralgique pris d’assaut, pillé et laissé sciemment exsangue, la campagne pouvait reprendre de plus belle car trop conscient que les Khazars demeuraient capables de se redresser, le Grand Prince voulut partir en direction du Don et de leur principale forteresse : Sarkel.

Peu d’informations nous sont parvenus quant au déroulement du siège, en revanche le caractère belliqueux du souverain Kiévien comme l’absence de réaction des Khazars suite à cette campagne laissent à penser que l’endroit fut sévèrement touché [5] au point de ne susciter aucune réaction d’envergure. Au même lieu fut érigée une nouvelle cité défensive, Bielaja Vieja (Белая Вежа) ou Forteresse Blanche en français.

Ce fut la défaite de trop pour cet Empire si longtemps opulent comme craint. Pacifiant le nord Caucase de la même manière qu’il réduit au silence la puissance Khazare, Sviatoslav était devenu le maître incontesté de toute la Volga jusqu’aux rives de la Mer Noire.

La campagne du Danube et l’affrontement inéluctable avec Byzance

Béni par Svarog, le souverain de Kiev ébauchait déjà ses futurs exploits sitôt de retour dans sa capitale. Cette fois, il était acquis que la sécurisation de son territoire passait par la maîtrise du Danube et la déchéance du grand roi Bulgare Boris II. Le patricien Kalokyros envoyé par l’Empereur Byzantin à la cour de Sviatoslav joua vraisemblablement un rôle de premier plan en poussant au conflit dans les Balkans non sans étaler de précieux et rutilants "arguments".

Pourvu de pléthoriques supplétifs de la steppe avec les fonds Byzantins, Sviatoslav et ses soixante mille hommes en armes écrasèrent une fois de plus à la bataille de Silistra / Dorostolon (968) leurs adversaires et devinrent maîtres de tout le royaume de Bulgarie en s’emparant de nombreuses forteresses. Malgré cette victoire initiale, nécessité fut de s’y reprendre à deux fois à la suite d’une attaque surprise de la tribu des Pétchénègues assiégeant Kiev (vraisemblablement stipendiés pour ouvrir un deuxième front et forcer le souverain Rus’ à suspendre sa campagne). Cette interruption involontaire fut par ailleurs l’objet d’une décision de sa part de transférer la capitale de Kiev à Pereyaslavets pour éviter pareille réédition de situation, non sans s’être préalablement attiré les réprimandes de sa mère Olga quant à son impétueuse nature mettant en danger les siens et son peuple.

Refusant de céder les terres chèrement acquises sur les Bulgares, désormais alliés par contrainte, le fougueux Rus’ s’attira de facto la colère des instances Byzantines. Débuta alors une longue guerre d’usure entre les deux puissances : Kiev une nouvelle fois défiait Constantinople.

La poussée inexorable de Sviatoslav sur les terres Byzantines provoqua une révolution de palais au coeur de l’Empire Romain d’Orient, et Jean Ier Tzimiskès remplaça Nicéphore II Phocas de façon particulièrement brutale et définitive... Cela n’eut aucune conséquence sur la détermination de l’envahisseur de Kiev, au contraire ce dernier s’empara de la ville stratégique d’Andrinople [6] en 970, provoquant un début de panique à Constantinople même.

Cependant le vent commençait à tourner, et la bataille d’Arcadiopolis allait signifier le début de la fin pour l’épopée du souverain Rus’. Manoeuvrant habilement et surtout employant la ruse, les forces Byzantines dépecèrent l’armée disparate adverse composée de Magyars, de Pétchénègues, de Rus’ et de Bulgares. Sviatoslav n’eut d’autre choix que de retraiter pour recomposer ses forces, et s’enferma dans la forteresse de Silistra, celle la même qui accueillit le roi Boris II deux ans auparavant. Décision fort peu judicieuse puisque les forces ennemies convergèrent rapidement vers le lieu dit, renforcées par une flotte dépêchée pour établir un blocus fluvial.

Mal préparé à cette éventualité, et après soixante-cinq jours de siège et de cruelles pertes, Sviatoslav n’eut d’autre choix la mort dans l’âme que d’admettre sa défaite et accepter les conditions draconiennes de celle-ci. A savoir : le retrait de toute son armée restante de la zone des Balkans et la renonciation à une zone d’influence en Crimée (par la remise de l’antique cité de Chersonèse). Durant cette épreuve, il lui fut loisible d’observer combien la loyauté de ses auxiliaires avait été toute relative sans parler de leur efficacité lors des batailles décisives. Cette attitude sujette à caution allait toucher au paroxysme lors du chemin de retour à Kiev.

Trahison et trophée d’exception

Par trop conscient que le Grand Prince était indocile et ne manquerait pas nanti de sa jeunesse et de son incompressible énergie de reconstituer à terme une armée digne de ses ambitions, l’Empereur Jean Ier Tzimiskès employa l’arme favorite de ses coreligionnaires : la perfidie. Il enjoigna en soudoyant le Khan des Pétchénègues Kurya de se débarrasser de son rival régional en profitant de l’anémie de son armée remontant vers Kiev. A Khortytsia, île située sur le Dniepr, l’embuscade des redoutables Pétchénègues, des maîtres en la matière, fut létale à celui qui les avait défaits puis employés lors des années précédentes.

Les chroniques rapportent que la tête de Sviatoslav servit par la suite de calice au Khan Kurya en signe de respect vis à vis de son adversaire. Singulière fin pour un être au destin tout autant singulier et qui demeurera à jamais le Grand Prince Sviatoslav (Великий князь Святослав).

Cette disparition soudaine laissa néanmoins le royaume de Kiev dans une position éminemment précaire, le tout aux mains de ses trois fils, dont l’un d’eux, Vladimir, allait connaître un destin tout aussi exceptionnel. Mais ceci est déjà une autre histoire...


[1] Appelée Chronique des temps passés ou plus généralement Chronique de Nestor du nom du moine auquel ces écrits sont attribués, elle a été rédigée en vieux-slave : langue propre à la liturgie orthodoxe.
[2] Le dit de la campagne d’Igor, long poème épique exhumé à la fin du XVIIIème siècle relate notamment l’une de ces campagnes par le souverain de Kiev, Igor. Pour plus d’informations, se reporter à l’article de Wikipédia.
[3] L’un des épisodes de la saga d’un Harald III Hardrada étant particulièrement éclairant quant à cet aspect de la vie Byzantine.
[4] Citons en autres une mission envoyée en 961 par Otton Ier, dit le Grand, avec à sa tête l’archevêque de Magdebourg, futur Saint Adalbert et grand connaisseur des peuplades slaves.
[5] Les fouilles ne sont malheureusement plus possibles à la suite de l’ordre des autorités soviétiques d’inonder l’endroit archéologique pour y créer le lac artificiel de Tsimlyansk.
[6] La ville ayant été surtout l’objet en 378 d’une bataille aux conséquences particulièrement désastreuses pour l’Empire Romain d’Orient confronté aux invasions barbares.
 


Les parcours de couleur rose étant ceux des campagnes de Sviatoslav.

lundi 22 novembre 2010

Stuxnet, tueur d'API

Dans la continuité de mon article intitulé Stuxnet, bombe logique de nouvelle génération, je vous recommande cette démonstration d'un ingénieur de chez Symantec démontrant quelle est la nocivité de ce programme exceptionnel.
Pour information, PLC, Programmable Logic Controller = API en bon français, soit Automate Programmable Industriel.
Visionnez bien la vidéo jusqu'à son terme, et vous saisirez mieux pourquoi il y a tout de lieu d'évoquer une nouvelle génération de bombe logique et de ses conséquences, d'autant que l'objet de démonstration n'est qu'une simple pompe à air...

samedi 20 novembre 2010

Résilience et cyberstratégie


Pour la provenance de ce terme nouveau dans le lexique des sciences sociales, je ne résiste pas au plaisir de citer M. Cadiou, intervenant régulier sur EGEA, à travers ce passage non dénué d'humour La résilience se définit d’abord dans le domaine de la physico-chimie, où l’on sait exactement ce que ça veut dire parce qu’elle est mesurable. Puis ce mot des sciences dures a été copié par les sciences molles, psychologie, psychiatrie, sociologie, qui espéraient peut-être ainsi acquérir la dureté qui leur manque.
A titre personnel, et pour être parfaitement honnête, je dois l'apprentissage de ce mot à Alliance GéoStratégique (comme quoi je ne fais pas qu'y écrire en pur autiste) après la lecture de l'article Résilience : les sociétés occidentales face à la violence du monde. Il revient d'autant plus à la charge avec la sortie du livre de Joseph Henrotin, La résilience dans l’antiterrorisme aux éditions L'Esprit du livre.

Le rapport avec la choucroute, ou la cyberstratégie de préférence?
A priori si l'on s'en tenait à la surface des évènements, pas grand chose. A y regarder de plus près, l'on peut déjà comprendre que les deux vont être amenés à s'entremêler. Faisons par exemple un retour en arrière récent avec le petit bijou qu'était Stuxnet et imaginons-nous ce qu'il pourrait advenir dans le cas d'une attaque majeure paralysant nombre d'installations stratégiques du pays (je vise en particulier la source de toute notre vie économique, l'énergie). Imaginons-nous les conséquences que pourraient avoir une interruption prolongée du trafic (routier, ferroviaire, aéroportuaire), des services d'urgence (disposant certes de groupes d'électricité autonomes mais restant limités en terme de délivrance de charge comme d'activité prolongée dans le temps), de la conservation des aliments, du chauffage ou plus basiquement de l'éclairage. Un simple effort en ce sens permet de se rendre compte combien une telle éventualité serait catastrophique.

Or, si elle aurait pu être une simple conjecture issue d'un esprit paranoïaque voici quelques années ou le fruit de la florissante et délirante vaticination d'un auteur de science-fiction, ce n'est plus le cas actuellement avec l'importance prise par les réseaux numériques, la convergence des applications tout-en-un dans des appareils nomades (renseignez-vous sur les dernières fonctionnalités des mobiles qui sont effarantes par rapport à ce qui était proposé voici ne serait-ce que dix ans) et disons-le tout de tout go, notre dépendance de plus en plus aliénante à ces nouvelles formes de technologie.
Car cette volonté de favoriser par assistance informatique la vie de tous les jours et d'optimiser rendement de productivité et gestion du temps fait de la population une cible d'autant plus fragile en cas de dysfonctionnement. Dysfonctionnement bien évidemment purement accidentel, cela arrive et cela arrivera de nouveau par un fait humain ou un bogue de programmation, mais aussi, et c'est tout autant plausible désormais, dysfonctionnement malententionné à dessein d'ébranler sérieusement une société donnée.

Nous entrons là effectivement dans le domaine de la protection des serveurs, ou SCADA (pas uniquement, d'autres infrastructures matérielles étant tout autant stratégiques) que l'on commence grâce à certains alliés tels que Pour convaincre, la vérité ne saurait suffire ou encore Electrosphère à mieux cerner et dans la continuité à comprendre que le danger n'est plus du domaine de la fiction.
Quelle serait alors la résilience de la population frappée de plein fouet par un tel évènement? Ce serait difficilement évaluable, tant l'intensité et la durée conditionnent les effets d'un tel acte. L'on peut suggérer cependant que la population mal préparée car habituée à un certain niveau de confort quotidien et rendue trop confiante dans l'assistance électro-informatique pour assurer la bonne marche sociale serait fortement désemparée. Si ces attaques devaient perdurer ou se répéter, elles pourraient aboutir très vraisemblablement à des troubles intérieurs et majeurs de mécontentement auxquels s'agrégeraient des groupes de délinquants/criminels profitant du désordre engendré.
L'autre versant du dommage causé au territoire visé, outre sa population, serait l'impact durable et extrêmement nocif sur l'économie nationale.

Alors quelle serait la résistance du corps social envers une cyberattaque d'envergure ou en série? Nul ne le sait. Ce qui n'est pas une raison pour ne plus l'envisager.

mardi 16 novembre 2010

Revolution under siege, les blancs et les rouges

J'ai déjà évoqué le studio multimédia Français AGEOD, spécialisé dans les jeux de stratégie pointus (pourtant l'apanage des anglo-saxons). Or il y a de cela plusieurs mois (juin 2009 pour être plus exact) j'avais commencé à converser avec Philippe Thibaut, son responsable, sur la possibilité d'un ludiciel consacré à la guerre civile Russe entre Blancs et Rouges, le tout en prenant pour base le moteur de World War One qui me semblait parfaitement indiqué pour un tel sujet. Au final il m'apprit qu'une équipe de moddeurs était déjà à l'oeuvre sur le moteur d'American Civil War, et ce à un stade avancé comme dotée d'une solide documentation.

Puis j'eus récemment l'heureuse surprise de découvrir la sortie imminente d'un certain Revolution Under Siege (donnant l'acronyme RUS vous l'aurez noté). Nous offrant en lieu et place d'une modification couplée à un ludiciel d'origine un stand-alone (produit séparé et vendu commercialement). Et le résultat, attendu d'un jour à l'autre, est fort alléchant par les possibilités et le terrain de jeu offert. Il l'est d'autant plus que le sort de cet évènement mondial aurait très bien pu basculer de façon tout à fait différente, et ce à plusieurs reprises. Est aussi prévu un scénario sur la guerre polono-russe dont le dossier avait été rappelé au bon souvenir de ses homologues Polonais par le Premier Ministre Russe Poutine voici quelques mois : un épisode très peu connu en Occident, pourtant gros de plusieurs conséquences, comme l'inimitié létale entre Staline et Toukhatchevski, l'un des chefs militaires les plus si ce n'est le plus capable et progressiste de son époque, ainsi que la reconnaissance par les autorités soviétiques de la Pologne comme Etat souverain dans le concert des nations.

Sur cette période, je puis vous recommander trois ouvrages qui m'ont été singulièrement utiles pour situer au mieux évènements et personnages :
  • La guerre civile Russe 1917 - 1922, Jean-Jacques Marie, Autrement
  • Interventions alliées pendant la guerre civile Russe 1918 - 1920, Jean-David Avenel, Economica
  • Les Blancs et les Rouges, histoire de la guerre civile russe, 1917-1921, Dominique Venner, Editions du Rocher

Niveau filmographie Française, un titre me vient d'office à l'esprit, connexe à cette période : le poignant Capitaine Conan du réalisateur Bertrand Tavernier. Certes les troupes Françaises ne seront pas acheminées sur le front Russe (les mutins de la flotte de la Mer Noire marqueront nettement le gouvernement Français qui s'abstiendra de réitérer toute tentative en ce sens) mais telle était la volonté de départ des instances politiques, à tout le moins de favoriser un cordon sanitaire entre la Russie révolutionnaire et les Alliés. Indiquons aussi un long métrage d'animation, Corto Maltese, la cour secrète des arcanes issu d'une oeuvre d'Hugo Pratt : Corto Maltese en Sibérie. Cette production ayant le grand avantage de placer les fameux trains blindés sillonnant les territoires en guerre en avant (вперед!) de même que les tous autant fameux chefs Blancs d'Extrême-Orient tels que Semionov et von Ungern-Sternberg.
Côté russophone, je puis vous conseiller Tchapaev (Чапаев), l'un des héros rouges de cette période et propulsé au rang de martyr sitôt la victoire des bolcheviques acquise. Et côté blanc, il faut regarder du côté de L'Amiral (Адмиралъ) suivant le parcours d'Alexandre Koltchak sorti en 2008 et ayant bénéficié d'une distribution en France (ce qui est suffisamment rare pour être souligné et apprécié). Une curiosité très symptomatique de la qualité des séries Russes (hélas absentes en France, les directeurs de programmation préférant abêtir la population avec leur soupe télévisuelle lyophilisée) est Le déclin de l'Empire (Гибель империи) , plongeant le spectateur dans les arcanes de l'Okhrana, la police secrète du Tsar durant les vicissitudes du début du siècle jusqu'à la guerre civile.
Un coup d'oeil, et même plus, sur Le Docteur Jivago (Доктор Живаго) du roman éponyme de Boris Pasternak et tourné par David Lean permet tout autant de se replonger durant cette période. Bien que le métrage fasse l'impasse sur une grande partie de l'oeuvre qui justement s'attardait sur certains passages très descriptifs de la guerre civile.

Côté littérature, je tiens à recommander Les Temps sauvages du brillant Joseph Kessel relatant sa propre expédition à Vladivostok en pleine tourmente révolutionnaire et du capharnaüm rencontré sur place, suivi de Nuits de princes contant le destin de ces anciens aristocrates réduits à des postes subalternes à Paris ou en tant d'autres lieux.
Et pour finir, un coup de coeur ne serait-ce que pour ma modeste mais chaleureuse correspondance entretenue avec cet écrivain d'origine Russe, Léon Troyat, ou de son vrai nom Lev Tarassov, ancien membre de l'Académie Française. Son cycle Tant que la terre durera étant de ce point de vue la magnifique illustration romanesque relatée de l'intérieur de ce que fut la révolution bolchevique au sein de la population civile et le déracinement de ces familles dépossédées de tout ce qu'elle avait, surtout de leur terre.
Il est regrettable que feu Alexandre Soljenitsyne n'ait pu prolonger sa suite romanesque historique, La roue rouge (Красное колесо) comme il en avait eu l'intention au départ en englobant les vicissitudes de la guerre civile. Ce qui n'enlève rien à l'oeuvre déjà existante, mais peut laisser quelques regrets au regard de ce qui a déjà été produit...

Une époque troublée, fascinante par les hommes qu'elle généra et terrifiante par les atrocités sans nom dont ils accouchèrent.

L'annonce officielle sur le forum AGEOD ICI.

MAJ : une version de démonstration est désormais disponible sur le site officiel, veuillez bien prendre connaissance de la configuration requise avant de lancer le téléchargement (avertissement à l'attention des possesseurs de portables non récents).

dimanche 14 novembre 2010

Agora ou l’extinction du phare de la connaissance d’Alexandrie

Chers visiteurs,

Agora que je présente ci-après est une vraie perle. Non seulement sur le plan de la réalisation technique mais aussi dans son approche atypique en se focalisant sur cette femme, Hypatie, qui symbolise la fin d'un monde, celui de l'Antiquité. En tout cas la fin de l'essor intellectuel, et l'entrée dans une ère de régression.

Je recommande fortement la lecture des Divins Césars de Lucien Jerphagnon en complément de cet article afin de mieux percevoir combien la philosophie d'essence païenne était intimement liée au développement intellectuel (certains penseurs tel Démocrite n'hésitant pas dans la foulée de leur pensée à relativiser, si ce n'est nier, toute intervention divine dans le grand ordonnancement de l'univers). Le sort d'Hypatie est encore plus cruel du fait de son statut de femme, et plus encore de femme savante, guère en adéquation avec la nouvelle donne religieuse en la matière. L'on devine bien entendu le sous-entendu du réalisateur et la contemporanéité de son propos...

A lire aussi ce billet paru sur EGEA relatif au même sujet et avec le même enthousiasme. Et puisque nous en sommes à évoquer les billets des alliés, n'omettons pas le compte-rendu effectué sur Historicoblog.

Article publié sur Agoravox le 29 mars 2010

Il est de ces films épiques qui sans travestir la réalité historique ne manquent pas de placer le spectateur dans un monde du passé dont les éléments de réflexion demeurent intemporels. Agora est de ceux-là sans conteste, et bien qu’il passa malheureusement inaperçu lors de sa sortie sur les écrans Français au début de cette année, ce film hispano-maltais dirigé par Alejandro Amenábar est une véritable perle qu’il ne faudrait pas manquer lors de sa diffusion sur d’autres supports. La maîtrise cinématographique aidant, l’histoire d’Hypatie d’Alexandrie ne peut laisser indifférente de par le message délivré à travers les siècles.

Un contexte religieux tumultueux

Théodose Ier, dernier Empereur d’un Empire Romain autrefois unifié s’étendant des colonnes d’Hercules à l’Ibérie caucasienne, scella en l’an 391 le sort des communautés païennes en promulguant l’édit intitulé nemo se hostiis polluat insontem victimam caedat. Les cultes païens devinrent du jour au lendemain interdits et les temples fermés à la vénération publique des Dieux Anciens [1]. Si Rome était de par sa place symbolique dans l’Histoire de l’Empire la première visée par ces mesures brusques comme discriminatoires, c’est Alexandrie, un foyer civilisationnel riche des trésors contenus au sein de sa bibliothèque qui devait subir le plus durement les conditions de cette disposition impériale.

Or à la même période professait au sein de la rayonnante cité méditerranéenne une femme dont l’on saluait tout autant la grande beauté que l’étendue des connaissances scientifiques : Hypatie. Fille de Théon directeur du musée d’Alexandrie, institut de savoir à travers sa fameuse bibliothèque comme lieu de cérémonie puisque servant à célébrer les cultes d’Osiris, d’Isis et de Sérapis (d’où le nom de sérapéum pour désigner les temples lui étant dédiés).

Hypatie en tant qu’adepte de la pensée néoplatonicienne [2] s’employait à propager la connaissance antique à ses disciples tout en menant ses travaux sur les mathématiques, l’astronomie et la philosophie. Pendant que sur l’Agora la tension montait crescendo entre chrétiens et païens. Les premiers enhardis par leur force numérique de plus en plus consistante et les gestes conciliants puis adjuvants du pouvoir politique, les seconds de plus en plus anémiés et inconscients du ressort fondamental de ce monothéisme à vocation universelle (le confondant à tort sur ce point avec le judaïsme qu’ils connaissaient depuis longue date).

C’est à ce moment précis que le réalisateur Chilien décide de nous emmener dans une Alexandrie magnifiquement reconstituée offrant pour le plus grand plaisir des yeux son phare grandiose et son impressionnante bibliothèque.

Bataille pour les âmes et la connaissance

Le parti pris d’Amenábar l’emmène à s’immiscer dans l’intimité des relations entre Hypatie et ses disciples dont on sait par des sources vérifiées que l’un deviendra évêque de Ptolémaïs (cité sise en Cyrénaïque) et l’autre préfet d’Alexandrie (gouverneur de l’Egypte), continuant malgré leur conversion à entretenir de très respectueuses relations avec leur ancien professeur. Tout le talent du réalisateur est justement de ne pas franchir la ligne rouge versant dans la fiction en proposant une oeuvre collant aux faits et (nombreux) personnages historiques. Non sans amener le spectateur à s’interroger sur plusieurs thèmes sans pour autant tomber dans une logorrhée intellectuellisante à l’extrême. Tout comme il nous amène à se replonger avec délice dans les recherches scientifiques et philosophiques fondamentales de cette époque où l’explication de l’univers pouvait être la quête d’une vie. C’est notamment l’un des temps forts du film où Hypatie sommée par les dignitaires de l’Eglise de choisir quelle religion elle doit embrasser répondra que son seul choix ne saurait être que la philosophie.

Îlot de réflexion au sein d’une Alexandrie en proie à la pression comminatoire d’une religion rompant avec la tolérance habituelle des païens, le musée édifié par Ptolémée Ier sera comme une flamme vacillante au milieu d’un tourbillon de fanatisme illustré par les imprécations du patriarche Théophile puis de son neveu l’évêque Cyrille fort de la mobilisation de ses moines du désert de Nitrie, appelés parabolani (ou parabolants en français). Le couvercle qui menace d’étouffer Alexandrie s’avance inexorablement tout le long du film, provoquant chez le spectateur un sentiment latent d’asphyxie qui trouvera un achèvement symbolique en fin de métrage.

Autour de ce décor, les acteurs s’en donnent à coeur joie tant on les sent bien en phase avec le sujet : que cela soit Michael Lonsdale que l’on retrouve avec plaisir dans le rôle clef de Théon, Max Minghella campant de façon efficace un esclave christianisé mais torturé en son for intérieur, Oscar Isaac interprétant avec réussite le gouverneur Romain esseulé au centre de l’intrigue et bien entendu Rachel Weisz que la lourde tâche d’endosser le rôle principal n’a pas écrasé pour notre plus grand plaisir de cinéphile. Hypatie ne peut dès lors que nous apparaître comme une femme séduisante à plusieurs égards dépassant le strict cadre de la beauté physique en dégageant ce charisme hors pair de par sa liberté de pensée comme par sa soif de culture le tout couronné par la fermeté de son courage et ce alors que le monde bascule autour d’elle.

Extinction des feux du savoir

Que l’on songe au saccage de la bibliothèque d’Alexandrie par les chrétiens du Bas Empire Romain ou au dynamitage des Bouddhas de Bâmiyân par les talibans au XXème siècle, l’on ne peut s’empêcher d’opérer un parallèle qui n’a au fond rien de troublant.

La destruction des savoirs de la bibliothèque d’Alexandrie restera une des plus profondes pertes pour l’humanité par la volatilisation de la somme de savoirs qu’elle contenait. Encore que cette catastrophe n’est pas clairement datée, ainsi le grand érudit Arabe Ibn Khaldoun imputera de nombreux siècles plus tard la destruction de cette même bibliothèque au calife Omar ibn al-Khattâb. Cependant la fermeture de l’école puis le saccage du temple autorisent à envisager des atteintes préjudiciables d’une certaine ampleur étendues aux autres annexes du musée.

Difficile de réellement trancher quant au destin de cet entrepôt de la connaissance (à tout le moins fut-il sérieusement malmené en ce début de Vème siècle) mais il est clair que dans le délabrement généralisé de l’Empire Romain, le rideau se fermait sur une page de l’Histoire pour entrer dans une nouvelle ère pleine d’incertitudes comme de repli intellectuel.

Drame historique efficace, humaniste et esthétique le tout servi par la richesse des thèmes traités, Agora a bien droit à une session de rattrapage sur DVD, Blu-Ray (sortie sur ces supports en mai 2010) ou lors de quinzaines du cinéma hispanophone.




[1] Précisons que Théodose Ier sera aussi le fossoyeur des Jeux Olympiques Antiques en proclamant leur interdiction pour prosélytisme païen en 393.
[2] Pour une meilleure compréhension du phénomène du néoplatonisme, lire cet article.

Le site officiel en version Espagnole et Anglaise

L’entretien d’Alejandro Amenábar réalisé par Sandra M.

jeudi 11 novembre 2010

Clim Way et la gestion des gaz à effet de serre


Les serious games sont des jeux en ligne ayant pour priorité l'aspect éducatif ou informationnel, traduisibles en français par jeux sérieux. D'une réalisation le plus souvent inférieure à leurs homologues commerciaux, ces programmes misent tout au contraire sur la profondeur de l'expérience offerte, et sur la plate-forme de distribution la moins coûteuse qu'il soit : le réseau Internet. D'où un succès perceptible et croissant.

Clim Way est de ceux-ci, obligeant le joueur à s'immiscer dans une mission de réduction drastique des gaz à effet de serre (GES). A chaque étape, un explicatif est donné quant aux implications de telle ou telle décision dont l'influence et les effets sont fluctuants. Le tout en se souciant de réduire le niveau d'énergie consommé et en accroissant la part des énergies renouvelables.
On le constate le défi n'est pas simple, mais les bulles d'aide et l'aspect très travaillé de la simulation aident à se plonger dans le jeu et à s'y maintenir. La profondeur du jeu et son ergonomie aident il est vrai énormément pour ce faire, De même que l'absence rébarbative d'installation préalable (tout s'effectuant à travers le navigateur).
Pour finir, indiquons que ce programme émane de l'association Cap Sciences située à Bordeaux.

Le site officiel