Qu’il soit précisé que je ne suis pas historien, ni spécialiste de la période et encore moins connaisseur d’histoire militaire. Bref, je revendique, encore une fois, le droit de dire des bêtises.

Qu’on me permette tout d’abord de retracer les grandes options de la guerre (je me concentre surtout sur le front ouest, que je connais mieux, et m'excuse de ne pas aborder la guerre navale, que je ne connais pas).

1914 est l’année de la manœuvre. Le plan Schlieffen s’oppose au plan XVII. Les deux armées s’élancent, les Allemands contournent par la Belgique et descendent coiffer l’aile gauche française. Mais l’aile droite du dispositif allemand, la Ière armée, infléchit sa course et présente son flanc à Paris. Les Français aperçoivent la faille : Gallieni se porte vers le flanc droit des Allemands pendant que Joffre arrête la grande retraite et fait front. C’est la première victoire de la Marne. Notons ici une des raisons du succès français : le vaste redéploiement des unités qui étaient concentrées en Lorraine et qu’on bascule à l’ouest, grâce aux chemins de fer. La logistique permet la victoire. La suite de la bataille de la Marne est connue : chacun essaye de déborder l’autre dans une « course à la mer » qui « ferme » le front. On ne peut plus « déborder » et l’idée de la stratégie indirecte, qui sera lancée plus tard par Liddel Hart et qui est en fait tentée tout au long de la guerre, ne peut plus fonctionner. Autrement dit, 1914 se clôt par la fin de la manœuvre. Toutefois, elle a failli fonctionner et le ressaisissement français est « miraculeux ». Or, il décide du sort de la guerre. Les enseignements de quatre ans de guerre voient surtout les années 15, 16 et 17 mais négligent les années 14 et 18, plus manœuvrantes…

1915 verra plusieurs tentatives de « percée » par concentration. Il s’agit là d’un effet de cette guerre totale et industrielle. On a de la peine à imaginer en effet les centaines de milliers d’hommes qui sont mobilisés. Le front comprend des corps d’armée, des armées, des groupes d’armées… Une division, une brigade sont considérées comme des petites unités (aujourd’hui, l’armée française compte huit brigades, soit l’équivalent de deux divisions…). Les masses réunies ont justement permis l’établissement de ce front continu sur des centaines de kilomètres. Dès lors, chaque camp a l’impression d’un « rideau » qu’il serait facile de « percer ». On s’y essaye à plusieurs reprises, sans succès (offensives d’Artois et de Champagne, qui échouent par manque d’artillerie lourde). Les préparations d’artillerie ne suffisent pas et les dispositifs défensifs se durcissent dans les deux profondeurs : profondeur verticale (tranchées et réseaux de barbelés et d’autres obstacles de contre-mobilité), profondeur horizontale avec un élargissement du dispositif tactique : le voilage d’origine devient lourde tenture puis matelas épais de plusieurs centaines de mètres voire de quelques kilomètres. On espérait un voile, on amoncelle un crin. A mesure qu’on augmente les moyens de la percée, l’adversaire augmente les moyens de l’absorption du choc. La percée a pour ambition de concentrer une énergie en un point pour le casser : on lui oppose la position qui solidifie les points du front dans un réseau large de positions défensives qui absorbent les chocs. A l’énergie concentrée répond la réticulation diffusante. Si 1914 est l’échec de la manœuvre, 1915 est l’échec du choc et le succès du réseau (1) . Pourtant, les alliés persisteront dans cette idée : bataille de la Somme en 1916, Chemin des Dames et bataille d’Arras en 1917 …

1916 est connue pour la bataille de Verdun. Les Allemands décident de concentrer leurs efforts sur cette ville qui constitue un léger saillant sur le front. Tactiquement, l’objectif est dérisoire mais il s’agit en fait d’autre chose : une guerre d’usure. Puisque le choc ne réussit pas, on va tenter d’user un point précis pour le fragiliser suffisamment et permettre, ensuite, une percée. Toutefois, cet « effort constant dans le temps appliqué en un endroit » (si l’on peut définir ainsi l’usure) oublie deux choses : d’une part, que l’ennemi peut « réparer » à mesure de l’usure. C’est le sens de la « voie sacrée » organisée par Pétain et qui fait de cette bataille une victoire avant tout logistique pour les Français : le réseau logistique permet l’économie des forces et la concentration des efforts pour l’organisation défensive. Verdun devrait être inscrite comme victoire à tous les étendards du Train ! D’autre part, l’usure suppose pour fonctionner que le « polisseur » soit plus dur que l’objet que l’on cherche à polir. Or ce n’est pas le cas et les Allemands s’usent au même rythme que ceux qu’ils agressent. Verdun est donc un échec stratégique. Ni le choc ni l’usure ne donnent le succès.

1917 est l’année où le front occidental devient « marginal ». L’échec de l’offensive Nivelle sur le chemin des Dames provoque les mutineries que l’on sait et l’apaisement du moral assuré par Pétain. Chacun réaménage son dispositif : les Allemands reculent sur la ligne Hindenburg, les Anglais progressent un peu à Arras, les Canadiens à Vimy… Au fond, chacun attend le dénouement « ailleurs ». 1917 est ainsi l’année où l’on prend conscience de la « mondialité de la guerre » si on me permet cette expression. Jusqu’alors, en France tout au moins, il s’agissait d’abord d’une guerre franco-allemande. Désormais, le sort de la guerre se joue ailleurs : désastre italien à Caporetto, guerre sous-marine dans l’Atlantique, entrée en guerre des Etats-Unis, armée d’Orient, révolutions russes conduisant à l’armistice de Brest-Litovsk (mars 1918), la guerre se joue « ailleurs », sur d’autres « théâtres ». Le front occidental n’est qu’un parmi d’autres même si chacun comprend qu’il est celui où se fera la décision ultime. Pour l’instant, il s’agit de patienter. On vient d’inventer la « patience stratégique ». Clemenceau la camoufle par son discours politique : « à l’intérieur, je fais la guerre, à l’extérieur, je fais la guerre, etc. ». Cette dureté contraste avec le peu d’opérations : peut-être en est-elle le pendant. Puisqu’on n’a plus de liberté de manœuvre et que la concentration des efforts n’a pas suffi, on applique la stricte économie des forces.

1918 est l’année du dénouement. Deux déséquilibres stratégiques vont relancer les opérations de mouvement. D’un côté, les Allemands bénéficient de ne plus avoir à combattre sur deux fronts. Ils se concentrent donc sur le front Ouest et se dépêchent d’obtenir le succès avant que l’entrée en guerre américaine, autre rupture de cette fin de guerre, ne modifie le rapport de forces, à partir de l’été. Ludendorff a donc trois mois pour obtenir la décision. Or, il va réussir la percée. Trop souvent, les comptes-rendus de la guerre notent cette percée puis la contre-offensive victorieuse de Foch sans poser la question, pourtant centrale : comment arrive-t-on au bout de quatre ans de guerre à retrouver de la mobilité alors qu’on avait été empêtré, pour les raisons qu’on a dites ? Dans le cas de ce qu’on a nommé l’offensive de printemps (ou Kaiserschlacht), Ludendorff décide une préparation très courte d’artillerie puis il lance ses Sturmtruppen, sortes d’unités très légères, très manœuvrantes, bénéficiant d’initiative (Auftragtaktik). Mises au point tout au long de la guerre (notamment sur le front russe et à Caporetto), elles sont systématisées et leur volume augmente. Aussi, lors de l’opération « Michael », la manœuvre réussit : les Sturmtruppen réussissent à prendre les deux premières lignes anglaises la première journée, la dernière ligne anglaise le lendemain : derrière, il n’y a plus de position de repli, un espace vide s’ouvre. Les Allemands progressent de 50 kilomètres. Or, ce remarquable succès tactique n’est pas exploité stratégiquement. Ludendorff veut pousser son avantage contre les Anglais et s’obstine devant Arras, sans apercevoir qu’il a un trou à gauche dans lequel il pourrait enfoncer un coin décisif entre Anglais et Français. Il a une opportunité de trois jours qu’il ne saisit pas. Les Anglais résistent à Arras quand les Alliés comblent finalement le trou. Ludendorff a laissé passer sa chance. Il a oublié comment exploiter une percée. La leçon sera retenue vingt ans plus tard. Les attaques en essaim d’unités avancées seront alors renforcées par le blindage et l’aviation, et Guderian saura surtout exploiter la percée qu’il a obtenue.

Dès lors,
comment expliquer l’avancée alliée au cours de l’été et de l’automne, dans ce qu’il est convenu d’appeler la bataille des cent-jours ? Plusieurs facteurs en sont la cause : d’une part, un rapport de force plus favorable, tout simplement, grâce aux Américains mais aussi à des troupes britanniques plus nombreuses car récupérées d’autres théâtres. Ensuite, par une meilleure coordination : la deuxième bataille de la Marne a convaincu les Alliés de mettre en place un commandement interallié confié à Foch, premier SACEUR de l’histoire. Enfin, on a amélioré le combat interarmes et la combinaison de l’artillerie, de l’infanterie et des chars. Si les Allemands ont parié sur le très léger avec leur Stosstruppen, les Alliés ont opté pour le lourd avec le char. Ceci permet les grandes victoires de la bataille d’Amiens (« jour noir de l’armée allemande » avec 30.000 pertes), de la seconde bataille de la Somme, de la ligne Hindenburg, de l’offensive Meuse Argonne… Les Allemands reculent jusqu’à la ligne de chemin de fer Metz Bruges qui assurait leur transit opératif tout au long de la guerre. Ils ont perdu d’énormes quantités de matériel, des troupes et surtout, le moral. La démoralisation des troupes conduit le commandement allemand à demander l’armistice, alors que l’offensive suivante des alliés était prévue le 14 novembre. Au fond, la succession de batailles a entamé la combativité allemande et a validé les principes de Foch qui voyait la bataille décisive comme une succession de combats émoussant la volonté de l’ennemi.

Quels « enseignements » tirer de ce parcours ?

Tout d’abord,
l’innovation technologique a été constantetout au long du conflit, avec la mise en service accélérée de matériels nouveaux et l’adoption rapide des tactiques appropriées. Raids de Zeppelin, gaz asphyxiants, artillerie lourde, utilisation opérationnelle des sous-marins (cf. billet de Si vis pacem), mise au point des chars, des avions, voici autant d’exemples de ce moteur technologique. Pourtant, force est de constater qu’il n’y eut pas d’arme magique qui réussise à donner à elle seule la victoire. L’équipement est nécessaire, il ne produit pas la victoire à lui seule. Celle-ci dépend des orientations stratégiques, résultat de la pensée militaire d’une part, de l’organisation et de la valeur morale des hommes au combat d’autre part.

Le feu a été la grande « découverte »de la Première Guerre mondiale. Feu d’artillerie, bien sûr, car à la fin de la guerre, l’artillerie française compte un tiers des effectifs alignés ! Feux nouveaux apportés par les chars et l’aviation, selon des tactiques qu’il faudra préciser au cours des décennies suivantes (ces deux armes doivent elles avoir des objectifs propres ou ne servir que d’appui aux troupes au sol ? un siècle plus tard, on répond toujours : « les deux »). Enfin et trop souvent oublié, le feu d’infanterie, feu de contact, feu des fusils et des mitrailleuses, feu fauchant et mitraille éclaboussant. Le feu. Le feu qui tue. Plus tard, bien plus tard, on inventera un feu magique tiré des secrets de la matière, tellement brûlant qu’il interdira la guerre. Mais ce feu là fut allumé sur les plaines à blé de l’été 14. Pas de pensée stratégique sans pensée du feu.

Le choc persiste, pourtant, et les Sturmtruppen (et les corps francs français qu’il ne faut pas oublier) annoncent les commandos de la deuxième guerre mondiale et les forces spéciales contemporaines. Retenons surtout une leçon bien souvent omise par les analystes ou les amateurs d’exploit : ces unités d’élite ne peuvent fonctionner que si elles précèdent des forces régulières qui, par leur nombre, vont réellement casser le dispositif adverse. Les troupes spéciales fragilisent et préparent, elles réussissent des actions ciblées que le feu ne discrimine pas, mais il faut des troupes de mêlée pour saisir, nettoyer, tenir.

On a souvent la perception de la guerre de 14-18 comme d’une guerre de position. Or, si elle l’a surtout été
elle n’a pas exclu la manœuvre. Celle-ci est le résultat de combinaisons technico-tactiques adaptées au terrain et à l’ennemi. Alors, le mouvement peut réussir. Constatons pourtant que ces percées s’épuisent rapidement, pour deux raisons : la première tient à la limitation très rapide des appuis feu, pourtant nécessaires au cours de la progression. Il faudra du temps pour créer une artillerie mobile et précise. La deuxième tient à la coupure très rapide des lignes logistiques. Tactiquement, rien n’est prévu pour accompagner la progression au cours du mouvement.

La logistiquedécide de l’allonge des mouvements, selon une loi immuable identifiée par le colonel Suire (2). Cette logistique qui est l’oubliée de la guerre : logistique stratégique, en arrière des fronts, permettant de basculer les troupes d’un bout à l’autre du dispositif et surtout d’organiser approvisionnements et évacuations ainsi que le système de relève ; Logistique tactique avec ses vertus (la Voie sacrée) et ses lacunes (le manque de mobilité). Logistique interthéâtre puisqu’on faisait du transport stratégique à coups de trains et de bateaux, inaugurant un mode d’action toujours prégnant de nos jours.

Le dernier enseignement pourrait être la
découverte du niveau opératif et de la coopération interalliés. Il s’agit bien sûr de la multiplication de théâtres (Ouest, Balkans, Orient, russe). Il s’agit surtout, de façon éclatante à partir de 1918, d’opérations combinées qui annoncent l’art opératif tel qu’il sera inventé, dans les années 1930, par les Soviétiques.

Ce qui renvoie à la
question de la bataille décisive, prônée par Foch qui pourtant a su la décliner en « campagne » décisive. Au fond, ce terme de bataille prête à confusion, ce qu’on pourrait objecter à Béatrice Heuser quand elle dénonce l’obsession occidentale pour cette bataille décisive (3) : en effet, la guerre est malgré tout faite pour obtenir la décision. La lutte armée se compte désormais en centaines : centaines de milliers d’hommes, centaines de kilomètres, centaine de jours. Si les modalités contemporaines de la guerre ont réduit l’effectif engagé (rappelons nous toutefois que les troupes alliées en Afghanistan ont compté jusqu’à 140.000 hommes), l’étendue spatiale et temporelle demeure.


Billet paru initialement sur le blogue Egeablog dans le cadre du dossier EchoRadaR de l'été.

  1. Voir O. Kempf, « La prise en compte des réseaux par la stratégie » in O. Kempf (Dir), « Penser les réseaux, une approche stratégique », L’Harmattan, 2014. (Oui, une surprise arrive très bientôt, je vous en reparle très vite)
  2. Voir Maurice Suire, Les comptes de la cuisinière, influence de la logistique sur l'art de la guerre, Berger-Levrault, 1958, fiche de lecture
  3. B. Heuser, Penser la stratégie, de l’Antiquité à nos jours, Ed Picard, Paris, 2013. Fiche de lecture