lundi 14 avril 2014

Lorsque les pays d'occident s'escriment sur la Crimée



Pas vraiment une analyse circonstanciée, plutôt un tableau de ce que j'ai lu et entendu ces derniers jours sur cette situation très singulière confinant pour certains responsables politiques à l'hystérie.


Le grand écart éthique et juridique

La situation en Ukraine est doublement intéressante : d'une part parce qu'elle démontre qu'un pouvoir légal peut être déposé légitimement (adoubé en cela par les autorités occidentales) avec le concours de forces extrémistes fort bien entraînées ; d'autre part parce qu'elle refuse à une population de s'auto-déterminer sur des prétextes de... légalité fondée sur un gouvernement ayant pris le pouvoir par la force.
Bref, la mauvaise foi est surtout ici le paravent du résultat d'une piètre stratégie. Car si l'on commence doucement à entrevoir les dessous de la révolution ukrainienne, dont on peut désormais remettre en cause la question de la spontanéité comme s'interroger sur l'identité des bras qui ont armé les fusils ayant tué place Maïdan tant les manifestants que les forces anti-émeutes, l'emballement de la situation tient à un mauvais calcul des risques et de la condition politico-sociale du pays.

Droit des peuples à s'auto-déterminer et principe d'intangibilité des frontières : c'est le choc du XXIème siècle qui s'annonce.

Cette fixation sur les frontières n'empêche pourtant pas les velléités régionalistes de se réveiller dans toute l'Europe à des degrés divers : Catalogne, Écosse, Flandre pour ne prendre que les éléments les plus contemporains. Car au fond, le séparatisme remodèle les frontières, intérieures certes, mais frontières tout de même avec des conséquences sur les relations extérieures. Sur ce point, n'a-t-on d'ailleurs pas signifié à l'Écosse récemment par la voix du président de la Commission Manuel Barroso qu'en cas d'indépendance, celle-ci devra faire acte de candidature à l'instar de tout État? Il ne s'agit par conséquent pas d'un simple redécoupage administratif interne.

Cette fixation sur les frontières et leur intangibilité cache en sus un élément sensible : la prédominance occidentale qui serait en péril : que les frontières soient immuables est une sécurité pour une Europe déplumée militairement et économiquement. Même si c'est parfois au prix de terribles contorsions comme avec le détachement de Mayotte des Comores en 1976 que l'ONU n'a jamais reconnu (résolution 31/4) ou le Kosovo soutiré par la KFOR à la Serbie en 2008 (et là non par référendum mais par simple décision parlementaire). Par le passé, le droit venait sanctionner a posteriori une situation d'annexion ou de protectorat des puissances européennes alors en pleine faculté de leurs moyens financiers et militaires sans que ces dernières n'y retrouvent quoique ce soit à redire. Le droit international n'est au fond qu'un instantané des rapports de force du moment. De plus, penser que tout système de relations internationales peut être maintenu ad vitam aeternam serait faire preuve d'aveuglement : celui de Westphalie 1648 appartient au passé comme celui de Yalta 1945 est déjà en phase de disparition.

Dans le même ordre d'idée, si la vote en Crimée n'est pas reconnu, alors le rattachement de la Sarre à l'Allemagne de 1935 peut encore être discuté tout comme celui du rattachement de Nice et de la Savoie à la France en 1860.
Au petit jeu de ce qui est légal ou non, je répondrai que tout est question de fait accompli et de consolidation dans la durée. Et, ne l'oublions pas : de la réaction du peuple lui même. Or les effusions de joie sincères qui eurent lieu à l'annonce du résultat du référendum en Crimée abondent dans une large acceptation de ce rattachement. D'aucuns au passage de souligner par sophisme que seuls les résidents de Crimée ont été amenés à se prononcer d'où caducité du résultat. Ah bon? Les consultations au Québec, au Soudan-Sud ou au Timor-Oriental ont impliqué uniquement une partie de la population concernée du pays et non son ensemble, ce qui ne leur a en rien retiré leur légitimité.
Et puis la logique élémentaire veut qu'en cas d'auto-détermination, seule une fraction de la population totale souhaite s'émanciper sur un territoire délimité : c'est justement le principe que de faire fi d'un refus du pouvoir central que de prendre son destin en main.
Du reste, ces questions d'annexion ou de rattachement, selon le camp d'où l'on évoque le processus, démontrent que deux camps s'affrontent et n'ont pas la même interprétation du droit international, ni ne visent les mêmes articles.

En outre, il y a une dynamique qui se fait jour : plusieurs pays ont ces dernières années augmenté leur espace propre. Ainsi la Chine a récupéré Macao et Hong-Kong (laissant à cette dernière son statut spécifique, preuve d'un pragmatisme réel), et teste à diverses reprises les capacités de réaction de Taïwan comme du Japon et de la Corée du Sud ; la Russie a repris la main sur des territoires de l'ex-Union Soviétique, situés en Géorgie et en Ukraine ; la Turquie garde depuis 1974 la main sur la partie nord de l'île de Chypre, soit 36% de l'île.

Les puissances occidentales si précautionneuses du droit international sont-elles pour autant totalement exemptes de reproches? Ni en 2001 ni en 2003 le droit international ne semble avoir été de la partie. Sans s'étendre sur le bien ou mal fondé des opérations en Afghanistan et Irak, le fait est que les instances internationales furent placées devant le fait accompli et n'ont pu qu'au mieux donner un semblant légal à des opérations déjà en cours. Et que dire des évènements de 2011 en Libye qui sur le fondement d'une résolution 1973 interprétée particulièrement extensivement, ont provoqué le courroux des autorités russes et chinoises?

Question subsidiaire : quelle serait l'attitude des autorités françaises si la Wallonie décidait de son rattachement à celle-ci par référendum? Si tant est que lesdites autorités eussent encore de nos jours une vision stratégique...


L'Union Européenne dans le rôle du pompier pyromane

Il est possible de conjecturer que depuis 1991 la poussée vers l'Est, sur les terres de feu l'Union Soviétique, avait un double objectif : d'une part agréger rapidement des pays de l'ex-Pacte de Varsovie (élargissements de 2004 puis 2007) et d'autre part encercler la Russie pour ne plus lui laisser l'occasion de redevenir une grande puissance. Dans le même temps de cette avancée vers l'Est, l'OTAN a engrangé de nouveaux membres de la même manière : Bulgarie, Roumanie, Slovénie, Slovaquie, Estonie, Lettonie et Lituanie, République Tchèque, Pologne et Hongrie.
La géopolitique est cruelle mais pas irrationnelle : la Russie ne pouvait que fort logiquement être courroucée d'observer sur la carte de l'Europe un changement de couleur. D'abord économique puis militaire. L'Union Européenne n'étant vue désormais depuis Moscou que comme le strapontin vers une adhésion à l'OTAN.

Et de se rappeler les recommandations de Zbigniew Brzeziński, stratège américain intelligent et influent, publiées dans son ouvrage Le grand échiquier : « Il est indispensable que l’Amérique contre toute tentative de restauration impériale au centre de l’Eurasie. ». Moins que la stabilité régionale, ce sont les intérêts politiques américains qui sont en ligne de mire. Or, la possibilité d'une Russie qui redevienne une puissance régionale puis internationale est évidemment un écueil sérieux sur ce plan de route. Quoi de mieux alors que de diviser pour mieux régner? Et c'est ce qui est avancé par le contrôle de l'Eurasie, reprenant l'antienne du géopolitologue Mackinder. Tous les propos sont contenus dans le chapitre « Le trou noir ». À relire, d'autant qu'en son sein, il est clairement exprimé que « L'Ukraine représente l'enjeu essentiel. Le processus d'expansion de l'Union Européenne et de l'OTAN est en cours. ». Et l'auteur de rappeler que l'Ukraine doit s'arrimer le plus rapidement possible à ces deux institutions. Non sans ajouter quelques paragraphes plus loin que « Les États qui méritent tout le soutien possible des États-Unis sont l'Azerbaïdjan, l'Ouzbékistan et l'Ukraine. ». En observateur avisé des rapports de force, Brzeziński mentionne néanmoins qu'exclure brutalement la Russie du jeu diplomatique régional n'est pas conseillé, de même que d'attiser inconsidérément les conflits latents entre ces pays et la Russie. Il n'en demeure pas moins qu'il insiste fortement sur le rôle de l'Ukraine en tant que « pivot géopolitique », ce qu'il est difficile de contester.
Au passage l'on relèvera avec intérêt l'objectif d'un telle géopolitique qui demeure in fine « l’instauration d’un système euro-atlantique ». Ce qui est en ce moment même en train d'être négocié entre les institutions européennes et américaines sans droit de regard par les populations concernées.

Au fond dans ce petit jeu de l'escalade, l'Union Européenne se mord les doigts d'avoir si malhabilement joué ses cartes : soutenir ouvertement (c'est à dire y compris sur place et non à distance) les nouveaux maîtres de la Rada tout en enjoignant les russes de ne surtout pas interférer avec les affaires ukrainiennes est une d'une stupidité géopolitique effarante. Il y avait tout lieu d'envisager que la Russie n'accepterait jamais une tentative d'emprise si grossière et visible, d'autant qu'elle eut à subir à sa périphérie des mouvements hostiles, appelés révolutions de couleur, qu'elle étouffa au fur et à mesure. Les réactions épidermiques confinant à l'hystérie sur cette crise sont la démonstration que nul discernement n'est à attendre des dirigeants actuels, exceptée Mme Merkel qui entend ne pas handicaper outre-mesure les industriels et investisseurs allemands commerçants avec et en Russie même si elle se pique de temps à autre de rodomontades mais limitées dans les faits.
Lorsque Mme Ashton, M. Steinmeier et que des délégations de la CIA se rendent à Kiev avant, pendant et après les évènements de Maïdan, comment considérer sans ensuite s'esclaffer les récriminations des intéressés quant à une ingérence russe sur un territoire où une large partie de la population parle la même langue?
Qui a entendu les mots de M. Romano Prodi qui exhortait ses homologues européens à ouvrir un dialogue ferme mais sincère avec les russes en n'affichant pas aussi ostensiblement mépris et partialité? Si peu...

Les diatribes et objurgations envers Moscou, qui sans même se fonder sur l'appréciation de la situation de terrain, sont aberrantes car elles renforcent plus qu'elles n'apaisent le climat de tension. L'hystérie atteint parfois des sommets où la hargne se heurte pourtant au froid rapport de force. Comme des enfants gâtés qui se sont vus refuser un nouveau jouet, nombre de hiérarques européens en viennent à sombrer dans la crise de nerfs et de pleurs sans grande décence. Lorsque les européens patinent depuis des années sur la constellation de satellites Galileo ou sur le projet de gazoduc Nabucco, les russes ont avancé en dépit des obstacles financiers, politiques et techniques. Un ressentiment qui ne demandait qu'à sourdre à la première crise sérieuse et qui met bien plus en exergue pourquoi des dossiers comme l'abrogation des visas entre la Fédération de Russie et l'Union Européenne n'a jamais véritablement progressé durant la décennie passée alors qu'au même moment l'on s'apprête à ouvrir les portes au grand marché transatlantique, et ce sans consulter pour autant les populations. Pourtant les premières concernées par le projet mais l'on n'en est plus à dissimuler la tordaison des principes démocratiques : le cynisme est érigé en unique mode de gouvernance avec toutes les conséquences grandissantes à chaque élection : montée du populisme et abstention de masse...

Du coup, les européens ont avancé des pions par procuration en évaluant que les autorités russes auraient peur de l'escalade : les chancelleries européennes ont joué avec des armes prêtées, si ce n'est parfois volées, et dont l'usage n'est accordé que du bout du lèvres par le grand ami américain. Sauf que...


Les États-Unis lorgnent vers l'Asie

C'est une réalité que les responsables européens, ou plutôt leurs conseillers car j'ai grand peine à penser que les exécutifs de nombreux pays ne soient guère plus que de piètres gestionnaires, feraient bien d'accepter : les États-Unis d'Amérique entendre défendre leurs intérêts et non donner satisfaction au groupement des éclopés de la seconde guerre mondiale. C'est l'Asie qui absorbe l'attention des hiérarques américains, et à raison tant cette zone fait preuve d'un réel dynamisme contrastant avec le vieux continent.
Russie et États-Unis d'Amérique savent pertinemment que le centre de gravité économique et politique s'est déplacé ostensiblement vers l'espace Asie-Pacifique : l'appétence de la Corée, du Japon et de la Chine pour les matières premières russes ne sont pas à négliger dans un contexte où la Russie entend prolonger le processus de diversification de sa clientèle ; le Président américain et tous ceux qui comptent au pays du pygargue sont conscients de la même manière que Chine et Japon soutiennent leur économie et investissent massivement dans les circuits financiers et économiques, et que ces créanciers obligent d'une certaine façon à porter prioritairement le regard vers eux et les conflits endémiques du secteur.
L'Union Européenne au final se retrouve bien nue devant le Tsar : elle voit son avenir derrière elle et ses capacités d'intervention fortement réduites. Et qui plus est, elle ne dispose pas des moyens financiers d'aider l'Ukraine, sans quoi elle l'aurait déjà effectué depuis de nombreuses années. Les promesses inconsidérées qu'elle a avancé n'ont pour l'heure pas abouti, et la facture qui se profile à l'horizon est peu ou prou connue : 35 milliards de dollars à l'horizon 2015! Qui plus est, les négociateurs européens ont déjà prévenu que des « ajustements » structurels devront avoir lieu pour assainir l'économie ukrainienne. Comprendre une libéralisation des services publics et le démantèlement de plusieurs conglomérats, entraînant selon Iouri Kolbouchine de Naftogaz, la compagnie énergétique ukrainienne, une augmentation du prix du gaz de près de 50% pour le 1er mai.
Et encore, nous ne parlons pas dans ce schéma de la dette gazière de l'Ukraine à l'égard de la Russie.
Au final, le plus cocasse serait que l'Ukraine soit supportée à bout de bas par l'Union Européenne, le FMI et la Banque Mondiale, avec pour effet principal... de rembourser la dette gazière de l'Ukraine à l'égard de la Russie! Pour l'heure, les chiffres les plus divers circulent sans énoncer pour autant que ces aides ne seront pas à taux zéro, et conditionnées rappelons-le par des mesures qui ont une forte probabilité de frapper frontalement le niveau de vie de la population. Une autre possibilité serait pour le pouvoir en place de dénoncer la dette gazière en tant que dette odieuse mais ce serait là un casus belli.

Hors de ces questions économiques et financières, ce que certains chefs occidentaux reprochent à Vladimir Poutine, c'est peut-être bien sa qualité première : se comporter comme un vrai chef d'État et en stratège politique. Entre jalousie, incompétence, dogmatisme et ridicule, le spectacle diplomatique de ces dernières semaines n'a pas été joli à voir.
Le maître du Kremlin sait très bien que le feu nucléaire couplé à la vanne sur les conduites de gaz dirigées vers l'ouest sont les moyens les plus efficaces de faire revenir à la raison les européens velléitaires. Et qu'au fond, l'Ukraine est une bombe amorcée que s'échinent à récupérer les chefs occidentaux sans comprendre la nature de celle-ci, tout en feignant de passer pour de dignes philantropes animés des meilleurs sentiments. Lorsque le premier train de mesures socio-économiques attentatoires au bien être des ukrainiens sera mis en place, l'engouement pour l'Ouest risque de se tarir rapidement au sein du pays, y compris dans les territoires les plus acquis à l'arrimage européen. Et compter sur l'afflux de devises étrangères pour résorber les dysfonctionnements d'une économie gangrenée par la corruption (relire à ce sujet le rapport de l'Observatoire du Crime Organisé publié fin 2013) est d'une naïveté coupable.

Ce qui se passe actuellement en Ukraine, et ce qui s'y est déjà passé, est la résultante de l'absence béante de politique étrangère rationnelle menée par les représentants de l'Union Européenne. Un déficit malgré les promesses imposées parfois au forceps par les récents traités (nominations d'un président du Conseil européen et d'une haute représentante pour les affaires étrangères censés donner enfin consistance à une politique étrangère et de défense communes). Sur l'échiquier ukrainien, en jouant la surenchère et en s'affichant trop ouvertement au côté de l'opposition tout en refusant d'inclure la Russie dans une Ukraine apaisée et viable politiquement comme économiquement, l'Union Européenne a clairement vendangé sa crédibilité. Mais pire encore, le gâchis a été accentué par l'impossibilité provenant de plusieurs dirigeants nationaux de s'extraire d'une vision manichéenne remontant aux années 1980. Triste constat qui n'est amené qu'à se répéter à chaque nouvelle crise.

Derniers éléments : le premier relatif à la sanction la plus spectaculaire à l'encontre de Vladimir Poutine : la sortie de la Russie du G8 est-elle à ce point si catastrophique pour son pays lorsque l'on sait que la Chine n'en fait pas partie et que les vraies résolutions ne se déroulent pas lors de ce type d'agapes? ; le second a trait au fait que l'on évoque les régions russophones de l'Est de l'Ukraine, or pour qui se penche réellement sur la carte des populations s'exprimant nativement ou employant largement cette langue, l'on constate que le tracé est plus un croissant s'étendant de Kharkov à Odessa (pour mieux saisir le propos, voir ci-dessous carte du Washinton Post).


mardi 8 avril 2014

Nous voulons chanter l'homme qui tient le volant, dont la tige idéale traverse la Terre, lancée elle-même sur le circuit de son orbite


La Formule 1 connait des jours difficiles, et tend ostensiblement depuis plusieurs années à délaisser le vieux continent qui l'a vu naître pour de nouveaux horizons.

Cette désaffection territoriale partagée, à la fois par les dirigeants de ce sport automobile et par les spectateurs, est multi-causal. Néanmoins l'un d'eux tient une responsabilité accrue : l'insipidité née de la sécurisation à outrance et du balafrage de circuits mythiques. L'on pointe souvent du doigt la gestion très orientée finances de Bernie Ecclestone, qui le pousse notamment à privilégier certains circuits extra-européens au détriment de vénérables anciens. Les grands prix de Malaisie, d'Abu Dabi et de Singapour sont les meilleurs exemples puisqu'ils cumulent à eux seuls presque 200 millions de dollars de préparation. Mais s'ajoute à cela le crayon et surtout bistouri de l'architecte allemand Hermann Tilke qui est le principal projeteur/correcteur de tracés de Formule 1 consulté par son ami milliardaire Bernie Ecclestone, lequel est, accessoirement, patron de Formula One Management, la société détentrice des droits sportifs. De fait, le retracé d'Hockenheim (perdant toute sa partie forestière, soit près de 50% de développement) ou la création du Korea International Circuit ne sont pas des réussites car limitant les dépassements et restreignant par trop les pointes de vitesse sans disposer pour autant du cachet d'un Spa-Francorchamp ou du circuit de la Sarthe (Le Mans). Il ne faut pas noircir outrancièrement le tableau, l'A1 Ring ou l'Istanbul Park sont de bons parcours mais ils détonnent hélas dans un déroulé de circuits axés principalement sur la sécurisation à outrance, au détriment du spectacle. Et le spectacle c'est aussi le risque que les pilotes acceptent de prendre pour eux-mêmes. Et ce tragique cimente aussi l'histoire des compétitions puisqu'elle sont des histoires d'hommes qui vivent et partagent leur passion en repoussant les limites de leur monture comme de leur propre organisme.
Si l'on ne peut qu'être d'accord sur le fait que certains aménagements structurels sont à effectuer pour éviter les risques inutiles et inconsidérés, aller à l'extrême en stérilisant les parcours, sans prendre l'avis des pilotes pourtant les premiers concernés, pour les rendre sans saveur et sans relief produit naturellement rejet ou pire, désintérêt. Par ailleurs et sur la lancée de cette réflexion, pourquoi ne pas à terme remplacer ces mêmes hommes par des machines, des drones commandées à distance, si l'on tient tant que cela à expurger tout danger et tout écart? Après tout...

Sur cette acceptation du risque et de la course automobile, il faut relire pour cela le manifeste du futurisme de l'artiste Filippo Tommaso Marinetti qui dans ses articles 1 et 4 disposait que :
1. Nous voulons chanter l'amour du danger, l'habitude de l'énergie et de la témérité.
4. Nous déclarons que la splendeur du monde s'est enrichie d'une beauté nouvelle la beauté de la vitesse. Une automobile de course avec son coffre orné de gros tuyaux tels des serpents à l'haleine explosive... Une automobile rugissante, qui a l'air de courir sur de la mitraille, est plus belle que la Victoire de Samothrace. 
Pour excessif que soit le propos, car faisant fi de la beauté des oeuvres passées ce en quoi je suis en désaccord car les constructions antiques m'apparaissent plus élaborées et esthétiques que les formations cubiques architecturales contemporaines, il n'en demeure  pas moins que cette ôde au dépassement et au risque n'est plus de mise de nos jours sur les pistes avec pour conséquence première que les circuits devenus stériles tendent irrésistiblement à éloigner les spectateurs et même anciens aficionados. Un retrait qui se manifeste sur les abords des autodromes et lors des audiences télévisés. Même la chaîne française TF1 qui détenaient les droits de retransmission depuis 1992 a décidé de laisser son concurrent Canal + reprendre le flambeau en ne renchérissant pas son offre pour les prochaines saisons.
Il n'est pas ici que question de positionnement du curseur sécurité-spectacle mais aussi d'état d'esprit qui privilégie désormais, contre l'avis de nombreux pilotes anciens et nouveaux, l'aseptisation d'une discipline.

En sus de cette tare rémanente depuis bien trop longtemps, les changements incessants et abscons de réglementation n'aident en rien, ainsi que la monétisation effrénée de ce sport automobile (contrairement à une idée reçue, la F1 se porte financièrement bien, avec 1,5 milliard de dollars de chiffre d'affaires en 2013 dont 1/3 seulement provenant de la billetterie) couplée à des coûts rendant la présence de petites écuries difficilement tenables (Sauber et Lotus étant sur la sellette, Marussia n'en mène pas plus large budgétairement, et Honda comme Toyota ne sont plus dans la course depuis quelques années) ainsi que la tenue de Grand Prix dont la vente de billets est en berne. Pour attester de cette inflation de la question financière, il est récurrent depuis un an d'entendre parler d'introduction en bourse sur lequel table CVC Capital Partners, actionnaire principal de Formula One Management pour une valorisation estimée à... 10 milliards de dollars! Même le président de la Fédération Internationale de l'Automobile Jean Todt éprouve grand peine à faire passer son projet de plafonnement des budgets par écurie. Malgré une baisse de nombreux de spectateurs et de téléspectateurs, la F1 voit ses revenus augmenter constamment de même que les dépassements de budget constructeurs : bulle spéculative à l'horizon?

Pour conclure, expurger l'aléa et le dépassement de soi, le sel de toute discipline sportive, c'est fatalement éviscérer la poule aux oeufs d'or.

Enfin, je tiens à vous faire profiter d'un document d'archive assez unique : le grand prix de Tripoli de 1937! Un retour sur la grande épopée des flèches d'argent d'Auto Union (future Audi qui en reprendra le symbole des anneaux croisées rappelant la fusion des quatre constructeurs originaux) et Mercedes, affrontant les redoutables bolides d'ERA (English Racing Automobiles) et surtout les diaboliques italiennes Alfa Romeo et Maserati.



samedi 29 mars 2014

La route des varègues aux grecs : à l'origine du tropisme russe pour les mers chaudes

Mer Noire Varègues

En l’an 862, et sur les berges de l’Ilmen, Rurik vient de gagner un territoire qu’il pressentait sans limites, et dont Holmgard, l’inexpugnable forteresse le toisant derrière le rideau brumeux, serait le premier jalon. C'est ainsi que débute vraiment la longue route vers le sud, dite des varègues aux grecs, d'une longueur totale de près de 1700 kilomètres des rives de la Baltique jusqu'à l'embouchure du Dniepr.

C'est à partir de Novgorod, implantation varègue à proximité d'un village slave que l'axe nord-sud va prendre progressivement tout son sens. Car ce choix relevait de tout sauf du hasard puisque la forteresse permettait un déploiement, un contrôle et un ravitaillement se situant au tout début de cette fameuse route (trajet en violet sur la carte). Un axe commercial nord-sud à la fois fluvial et terrestre particulièrement lucratif pour ce peuple de marchands qu’étaient ces scandinaves venus de l'actuelle Suède et dont les qualités guerrières étaient appréciées à leur juste valeur jusqu’à la cour de l’Empereur Byzantin : ce dernier fut souvent fort ravi de disposer de sa garde varangienne, une unité de choc et d’élite qu’eurent à craindre les adversaires de l’Empire romain d’Orient pendant près de deux cents ans jusqu’à leur dissolution par les nouveaux maîtres croisés de Constantinople en 1204. Pour en revenir à cet axe, ce cheminement et la sécurisation de cette voie fut aussi à l'origine de la prise de Kiev par Oleg, fils de Rurik en 882.

À ce titre, cette progression vers le sud ne se fit pas sans difficultés. Cette expansion territoriale ne pouvait que tôt ou tard heurter les intérêts de peuples disposant de structures déjà bien établies tels l’Empire byzantin ou encore l'Empire khazar, bordant la Mer Noire et bénéficiant d’un rayonnement civilisationnel très étendu. Enfin et tout naturellement, des complications logistiques inhérentes à la topologie du terrain puisqu'un coup d'oeil attentif au tracé fait clairement surgir l'absence de voie d'eau directe entre le Nord et le Sud. La réponse est simple : lorsqu'il n'était plus possible de remonter le cours d'eau, les hardis guerriers-commerçants transportèrent leurs navires jusqu'à un autre afin de poursuivre leur chemin.
De la sorte, ils arrivèrent à proximité de la zone d'influence byzantine, et plus particulièrement des avant-postes de Kherson et Theodosia, villes grecques de Crimée. Pour mieux en découdre... Singularité de ces affrontements avec les héritiers de l'Empire romain qui mèneront les rus' jusqu'aux portes de Constantinople : les combats se solderont très souvent par des traités... commerciaux [1]. Le premier affrontement entre les deux puissances semblerait avoir eu lieu extrêmement tôt : en 860. Laquelle « rencontre » semble avoir été un raid rondement mené avec butins et prisonniers pendant que la majeure partie des forces de la capitale guerroyait en Asie mineure.

Pour leur part, les khazars, peuple semi-nomade turcophone de religion juive, s'opposèrent avec moins de succès à la poussée des rus'. Les richesses de leurs cités ne manquaient pas d'attiser l'intérêt des souverains du nord. Jusqu'à Sviatoslav qui harassa cet Empire qui s'étendait de la Mer Noire à la Mer Caspienne jusqu'à prendre Sarkel en 965 puis Ittil en 968, clôturant de fait l'existence indépendante d'un gigantesque territoire.
La victoire et l'emprise sur la Mer Noire n'étaient pourtant pas acquises : la fortune de la guerre en décidèrent autrement. Les conflits envers les pétchénègues et les byzantins les siècles suivants aboutirent à ce que le territoire ne fut jamais sérieusement considéré comme terre Rus' permanente même si les revendications perduraient.

Une situation fragile qui perdura jusqu'à l'arrivée de la Horde tataro-mongole qui disloqua la Rus' de Kiev (assauts de 1223 puis de 1237) et l'assujettit à son joug pendant près de trois cents années. Tout ce qui avait été âprement disputé pendant des siècles appartenait désormais au grand Khan. Et même si la Moscovie prit le relais de la Rus' de Kiev à partir du XVème siècle, elle vit se dresser devant ses ambitions de reconquête les puissants descendants de cette invasion regroupés autour du Khanat de Crimée sans réussir à reprendre pied sur les bords de cette mer intérieure. Furent décisives l'ouverture vers le monde extérieur (et les technologies utiles) et la pugnacité de plusieurs souverains russes pour revenir enfin sur ces berges.

Pour ce faire, tant Pierre le Grand qu'Anne Ière et pour finir Catherine II emploieront au XVIIIème siècle l'ensemble des moyens humains, financiers et militaires à leur disposition pour reprendre pied sur les bords de la Mer Noire, avec des fortunes diverses mais toujours selon la même abnégation. Ils n'ont fait en cela que reprendre une marche inexorable des russes vers le sud commencée des siècles auparavant.

Et cet attrait peut encore se comprendre dans les années 2010 même s'il est désormais plus militaire que commercial. Ainsi le point d'appui naval de Tartous en Syrie (en cours de modernisation) ne manqua pas de peser sur la décision ferme du Kremlin d'empêcher toute intervention occidentale dans le pays en proie à la guerre civile. Cet exemple appuie davantage le fait que de disposer d'une flotte opérationnelle en Méditerranée demeure un objectif stratégique pour les autorités. Et si la Russie entend aussi peser sur les décisions qui se jouent dans la zone Pacifique, la Mer Noire comme tremplin vers la Méditerranée reste à la fois un symbole fort de l'imaginaire russe mais aussi une nécessité pour prendre part aux décisions géopolitiques en Europe et au Proche Orient. Quant à la Crimée, tout observateur se penchant sur une carte acquiescera au fait que celle-ci est le promontoire idéal des ambitions russes dans la région.

Route varègues grecs

[1] Le dit de la campagne d’Igor, long poème épique exhumé à la fin du XVIIIème siècle relate notamment l’une de ces campagnes par le souverain de Kiev, Igor (1ère moitié du Xème siècle). Par la suite, et comprenant tout l'intérêt de bénéficier de telles lames, les Empereurs byzantins s'efforceront à s’entourer de mercenaires varègues jusqu’au tout début du XIIIème siècle : ces derniers devenant de plus en plus essentiels quant aux affaires étatiques non seulement en tant que troupe d’élite parfois même décisive sur le champ de bataille (bataille de Beroia en 1122) mais aussi comme garde personnelle. L’un des épisodes de la saga d’un Harald III Hardrada, mercenaire et roi de Norvège étant particulièrement éclairant quant à cet aspect de la vie byzantine.


Pour approfondir le sujet :

Arrignon Jean-Pierre, La Russie médiévale, Éditions Belles Lettres, 2003

Vodoff Vladimir (sous la dir.), Histoire des slaves orientaux – des origines à 1689, Éditions CNRS, 2001

mercredi 19 mars 2014

Les tatars de Crimée

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Article paru sur Alliance GéoStratégique le 19 mars 2014

Lors des récents troubles en Ukraine consécutifs au rapprochement du président Viktor Yanoukovitch vers l'Union douanière plutôt que l'Union Européenne, il a été évoqué les risques d'une partition du pays en deux entités géographiques. Pour plausible, cette hypothèse méconnait pourtant une autre réalité ukrainienne qui pèse pourtant dans le contentieux entre autorités ukrainiennes, européennes et russes. Celle d'une région qui se révéla souvent au cours de l'Histoire un véritable enjeu géostratégique, la Crimée et le destin mouvementé d'un peuple multiséculier : les tatars de Crimée.

Tatar drapeau

Les tatars, fer de lance de la conquête mongole

Les tatars ont souvent été confondus au fil des chroniques occidentales avec les envahisseurs mongols. S'ils ont été soumis puis intégrés aux forces mongoles, et ce dans une très large proportion, ils ne furent pas cependant pas à l'initiative des grandes campagnes du XIIIème siècle. En revanche leur combativité et leur dextérité attirèrent favorablement l'attention de leurs maîtres mongols qui les employa pour briser toute force ennemie. En vérité, les tatars sont d'origine turque, ce qui déjà les distinguait nettement des mongols qui composait un groupe ethnico-linguistique à eux seuls. En somme, les tatars ont fait écran auprès des européens, malgré la connaissance de peuples turcophones comme les Coumans ou Kiptchaks, faisant des mongols de parfaits inconnus. Une lacune informationnelle qui allait avoir de graves conséquences par la destruction de la Rus' de Kiev en 1240 et par les défaites écrasantes de forces européennes coalisées en 1241 [1].

La route vers la naissance du Khanat de Crimée

Par une ironie dont l'Histoire a seule le secret, ceux qui servaient les mongols vont progresivement former des territoires où le substrat des khans de Karakorum va s'effacer au fil des décennies. Les tatars bien plus nombreux que les mongols, vont à partir du XIVème siècle profiter de l'affaiblissement du pouvoir central pour s'implanter durablement sur les territoires d'Europe de l'Est et d'Asie Centrale. C'est à partir de ce moment qu'est consolidé l'implantation des tatars en Crimée au sein d'un ensemble géopolitique plus large s'étendant des Carpates aux confins du Kazakhstan actuel : la Horde d'Or. Celle-ci demeurera pendant près de deux siècles et demi (1240-1502) un territoire autonome puis clairement indépendant des autres seigneurs mongols.

Une donnée fondamentale va changer la physionomie des relations avec les voisins de la Mer Noire : l'adoption en 1313 par le khan Öz-Beg de la religion musulmane. Si ce choix va le rapprocher de la force ottomane grandissante sur l'autre rive depuis le règne d'Osman Ier (1299-1326), elle va aviver les tensions avec les peuplades de confession chrétienne jouxtant son périmètre de souveraineté, à savoir les moscovites, les polonais et les lituaniens [2] puis ultérieurement les cosaques. Leurs qui pousseront siècle après siècle irrésistiblement vers les eaux chaudes. Cette poussée couplée à une contestation interne de plus en plus virulente du fait d'identités multiples vont aboutir à la création en 1441 d'un gouvernorat de Crimée puis en 1502 du Khanat de Crimée. Lequel par l'emploi successif ou cumulatif de la diplomatie, des armes et de son aura culturelle saura persister pendant plus de trois siècles. Précisons que ce khanat en dépit de son indépendance ne manquera pas de revendiquer ultérieurement sa filiation avec la Horde d'Or pour tenter de rassembler les tatars en une entité géographique mais se heurtera aux ambitions identiques affichées par les Khanats de Kazan et surtout d'Astrakhan, scellant de fait l'impossible réconciliation entre frères.

Devenu un quasi-protectorat ottoman [3], la Crimée s'installe dans le paysage de la Mer Noire et pèse sur les conflits du bassin. Pour preuve de sa large autonomie, Bakhtchyssaraï devient en 1532 la capitale de cet acteur stratégique, et dont la magnificience sera chantée par l'illustre poète russe Pouchkine. L'opulence de la région attire inexorablement les convoîtises des forces environnantes. Sa résistance est d'autant plus remarquable que lesdites forces sont des puissances majeures, et qu'elles se livrent un combat à distance. Au XVIIIème siècle cependant la situation empire nettement, et si la République des deux nations (union de la Pologne et de la Lituanie depuis 1569) quitte progressivement la table de jeu, l'Empire Russe et l'Empire Ottoman se font désormais seuls face par delà les rives de la Mer Noire avec pour enjeu principal la propriété de la Crimée.

Khanat Crimée

Carte russe de l'Europe orientale fin du XVème siècle

L'annexion par l'Empire Russe et le rattachement à la République socialiste soviétique d'Ukraine

La guerre russo-turque (1768-1774), dont peu d'écho arrive en Europe occidentale occupée à panser les plaies de la guerre de sept ans, est l'aboutissement du rêve de Pierre le Grand quelques décennies auparavant : disposer d'une autre fenêtre maritime plus propice que celle de la Baltique. Catherine II selon les termes du traité de Küçük Kaynarca ne s'approprie pas directement la Crimée mais seulement quelques territoires dans le Caucase et à l'Ouest du Dniepr. Cependant le vrai fait majeur est le détachement imposé du Khanat de Crimée de la sphère d'influence ottomane en lui interdisant toute ingérence future : le traité de Niš conclu en 1739 et défavorable à la Russie était devenu caduc, tout en devenant de facto le nouveau « protecteur » des tatars de Crimée.

Dès lors, l'histoire de la Crimée et de ses habitants (qui comprenaient outre les tatars de nombreux grecs, juifs et italiens) se confond avec les vicissitudes de la Russie impériale car l'impératrice Catherine II s'empresse d'intervenir lors de la guerre civile découlant du refus des clauses du traité de Küçük Kaynarca pour l'annexer.

Malgré tout, le renouveau par sa codification de la langue tatare à la fin du XIXème siècle a pour première ambition de ne pas rompre les liens passés avec les turcs ottomans.

C'est principalement durant la seconde guerre mondiale qu'eut lieu l'un des épisodes les plus tragique de leur existence : la déportation le 18 mai 1944 (kara gün, jour noir en langue tatare) de la population suspectée par Joseph Staline de sympathie envers l'ennemi (la Crimée fut occupée par les nazis entre 1941 et 1944). Le chiffre de 240 000 individus impactés est cité pour un ratio de mortalité de plus de 46% dû aux conditions de transport puis de détention. Une réalité qui ne se fit jour qu'après la déstalinisation et qui conduit seulement après 1991 au difficile retour des populations des milliers de kilomètres de là où elles se trouvaient (généralement en Asie centrale, et plus particulièrement en Ouzbékistan).

Le destin va basculer derechef en 1991 et l'effondrement de l'Union Soviétique. La fameuse phrase de Boris Eltsine engageant les républiques à prendre autant de souveraineté que possible aboutira à la séparation des différentes entités. À peine réunies sous l'égide d'une Communauté des États Indépendants qui ne trouvera guère sa place les deux décennies à venir, plusieurs entités vont effectivement prendre le large et se défier ouvertement de la Russie. Les Pays Baltes, la Géorgie et l'Ukraine seront de ceux-ci. La singularité de la Crimée en 1991 tient à ce que ce territoire est d'une part peuplé très majoritairement de russophones mais aussi que son rattachement administratif à l'Ukraine n'a été effectif qu'en 1954 sur décision unilatérale de N. Khrouchtchev. Cette décision lourde de conséquences avait été prise dans un contexte post-conflit dans le souci de raffermir les liens entre les deux républiques au sein d'une union que l'on voyait durer encore bien longtemps, et surtout pour faire oublier son rôle d'exécutant durant les dures années staliniennes [4]. Subiste cependant une particularité ressurgie de l'époque soviétique : le statut de république autonome de Crimée au sein de l'Ukraine : un statut qui avait été rétabli en 1991 après sa dissolution en 1945 sur ordre de Staline. Le gouvernement ukrainien s'employa les années suivantes à favoriser le retour des exilés tatars, tout en leur réservant certains postes dans l'administration.

Situation contemporaine, les tatars entre deux communautés

Reste depuis les années 1990 une situation difficile à gérer. Le port militaire de Sébastopol est le plus connu mais pas le seul. Ainsi, les russophones de Crimée se sont retrouvés dans un embroglio juridique peu enviable faisant d'eux des apatrides. La solution trouvée, et relativement matoise, par le gouvernement moscovite fut de leur délivrer des passeports russes. Une décision qui implique de jure une protection de ces nouveaux ressortissants, de la même manière que pour les alains du Sud (ossètes) [5].

Du reste, le retour des tatars de Crimée et leurs descendants ainsi qu'une démographie favorable ont abouti à ce qu'ils représentent désormais près de 10% à 12% de la population de la péninsule (depuis 2001, il n'y a plus eu de recensement de la population, il est donc malaisé d'évaluer avec exactitude leur nombre actuel). Accroissant les sujets de tension avec les russes sur place.

Recensement 2001

Relativement réticents envers la Russie, les tatars sont désormais considérés comme des supplétifs de la politique nationaliste ukrainienne. Cependant si les intérêts convergent de même que les rancoeurs à l'égard du grand voisin russe, rien n'est fondamentalement inscrit dans le marbre de la realpolitik et quelques décisions maladroites pourraient fort bien rééquilibrer la balance des relations communautaires et avec le pouvoir central.

À ce titre, l'abrogation précipitée et inopportune le 23 février 2014 de la loi sur les langues régionales votée en juillet 2012 est certes mal vécue dans l'Ouest de l'Ukraine mais tout autant en Crimée où près de 60% de la population est russophone mais où l'on parle les dialectes turcophones comme... le tatar. D'où un sentiment d'écrasement par un pouvoir non reconnu par les autorités locales, ayant même désigné leur propre maire à Sébastopol alors que celui-ci est généralement nommé par le gouvernement de Kiev. À Simferopol en revanche, c'est un tatar, Albert Kangiyev, qui gère les affaires locales et qui entend ne mener aucune mesure à l'encontre de ses administrés russophones. De plus, les officiels du Tatarstan, un sujet de la Fédération de Russie, peuvent très bien proposer leurs bons offices à leurs cousins afin d'éviter que la situation ne dégénère d'autant que la tension restera longtemps palpable dans cette zone contestée. C'est ce qui s'est par ailleurs déroulé peu après la première rédaction du présent texte avec la venue du président de cette république russe en Crimée le 5 mars.

Signe de ces relations complexes, le 26 février, le Mejlis, le parlement régional des tatars a subi une tentative d'occupation par des manifestants pro-russes, symbole de tensions croissantes entre les communautés.

Les tatars sont une donnée à prendre en considération lorsque l'on évoque la Crimée en sus de la communauté russophone et du port de Sébastopol. Ils n'entendent pas se laisser à nouveau déposséder de sa terre et sont prêts à se rapprocher de ceux qui leur garantiront des droits conséquents. Si les rapports avec les russes ne sont aucunement simples et restent tendus, ils ne sont pas obligatoirement immuables et peuvent fluctuer dans une certaine mesure vers l'objectif partagé par exemple d'une autonomie renforcé à l'égard de l'Ukraine. L'appel téléphonique du 12 mars entre Vladimir Poutine à Moustafa Djemilev, chef de la communauté tatare locale et ancien président du Mejlis, était une façon courtoise mais ferme de prévenir que leur neutralité était la meilleure des options à envisager dans l'intérêt de tous. Quant à la Turquie, celle-ci si l'occasion se présentait ne manquerait pas de pousser ses propres pions sur un terrain ayant appartenu à l'Empire Ottoman dont elle est l'héritière en prenant la défense d'une population turcophone. Quant aux nouvelles autorités ukrainiennes, elles bénéficient de l'option, même risquée, d'employer les tatars comme une tête de pont afin de bénéficier d'une assise administrative locale favorable. Dans un scénario comme dans l'autre, les tatars savent que leur position est scrutée avec attention et en définitive en ces temps troublés, extrêmement précaire.

[1] En 1241, à deux jours d'intervalle une armée polonaise renforcée de chevaliers de toute l'Europe est défaite à Liegnitz/Legnica tandis que les troupes hongroises renforcées par des auxilliaires coumans ayant fui l'avancée mongole sont écrasées à Mohi.

[2] Le terme de Fédération Międzymorze désignait les royaumes de Pologne et de Lituanie s'étendant entre les deux mers (Baltique et Noire). Le terme est parfois employé de nos jours pour mettre en exergue une perspective géopolitique énoncée par la Pologne.

[3] Les khans de Crimée malgré la tutelle ottomane effective depuis 1478 purent continuer à battre monnaie et à disposer d'une relative autonomie en matière de relations étrangères. Du reste, cet appui somme toute loin d'être étouffant, se révèlera profitable puisque Mengli Ier Giray rassuré sur les intentions de son puissant voisin pourra entreprendre une campagne contre la Horde d'Or et se défaire de son emprise définitivement.

[4] L'Ukraine eut à subir une terrible famine, holodomor, entre 1931 et 1933 où l'on recensa entre 2,5 et 3,5 millions de morts.

[5] De cette situation découla la guerre russo-géorgienne en 2008 puisqu'au bombardement de Tskhinvali par les forces géorgiennes répondirent les troupes russes au prétexte que les habitants disposaient de passeports russes et devaient être protégés comme des ressortissants de la Fédération de Russie.

Bibliographie :

N. Riasanovski, Histoire de la Russie, Robert Laffont, 1996

O. Serebrian, Autour de la mer Noire géopolitique de l'espace pontique, Artège, 2011

I. Lebydynsky, La Crimée, des Taures aux Tatars, L'Harmattan, 2014

B.G. Williams, The Crimean Tatars: The Diaspora Experience and the Forging of a Nation, Brill, 2001

Валерий Возгрин, Исторические судьбы крымских татар, Мысль, 1992


vendredi 14 mars 2014

Dossier Mer Noire, Cyber Crimée et Lock On, simulation militaire en Crimée

Il est enfin là : le dossier sur la Mer Noire exclusivement sur l'Alliance GéoStratégique!


Tous les deux jours, sauf actualité particulière, un nouvel article vous sera proposé sur ce thème ô combien contemporain. Seront abordés les différents pays, les différents enjeux, les différents peuples et les différends endémiques à la zone.
Pour en apprendre davantage en cette période où cette mer intérieure cristallise l'attention médiatique, rendez-vous sur l'Alliance GéoStratégique :

Enfin, un complément à mon article Cyber Crimée paru le 10 mars sur le présent blogue.
C'est Poussières d'Empire tenu par Kevin Limonier qui s'y colle et qui nous livre une cartographie ad hoc où l'on visualise parfaitement les dorsales Internet : http://villesfermees.hypotheses.org/243



Lock On, un simulateur de vol militaire russe sorti en 2003 et qui offrait la possibilité de piloter plusieurs appareils russes, du SU-25 au A-10. Le faible nombre d'aéronefs était compensé par un sérieux en matière de pilotage et d'instrumentation, avec cette pointe de sobriété (voire même de rugosité) esthétique propre aux productions de Russie.
Eagles Dynamics, la société éditrice basée à Moscou, n'en était pas à son coup d'essai puisqu'elle était déjà créditée de deux autres simulateurs ayant enflammé la critique pour ses qualités : SU-27 Flanker en 1995 et Flanker 2.0/2.5 en 1999/2002.
Lock On a la particularité d'être circonscrit à la Crimée et aux abords russes de la Mer Noire. Si le rendu visuel peut sembler sommaire au regard des productions contemporaines, il n'en est pas moins détaillé : la troisième image par exemple rend compte d'une partie de la ville de Kertch. En outre, le cycle jour-nuit est présent. De même que la carte est zoomable et laisse apparaître nombre de détails, comme les zones densément peuplées, les infrastructures portuaires ou encore les lignes de chemin de fer. C'est sur tout ce petit territoire que peuvent se mouvoir des unités aériennes bien sûr, mais aussi navales et terrestres, aux ordres variés et à la qualité des équipages variable. Cerise sur le gâteau : un éditeur de missions est intégré pour créer son propre environnement de combat.

L'on notera que le scénario impliquant des forces occidentales prend spécifiquement en compte une intervention en Crimée contre un coup de force russe. Une façon de vendre le logiciel en dehors de la zone russophone mais aussi de rappeler combien la Crimée n'a jamais cessé depuis 1991 d'être considérée comme une zone sensible.




lundi 10 mars 2014

Cyber Crimée

Si tous les yeux internationaux sont tournés vers l'Ukraine en général et la Crimée en particulier, ce qui n'empêche pas le monde de tourner de la Thaïlande au Venezuela en passant par le Qatar, l'aspect cyber est scruté avec attention pour savoir si nous serions en face d'un scénarion à l'estonienne (paralysie massive des réseaux de communication et d'échanges de données) ou à la géorgienne (frappes cybernétiques précédant et accompagnant une opération militaire conventionnelle).

Pour l'heure rien de tel. Ou presque.
Le « presque » tenant dans les tentatives répétées de groupes d'hommes armées tentant de couper l'accès par fibre optique entre la péninsule et l'Ukraine continentale.
Le propos est relaté par l'agence des télécommunications nationales Ukrtelecom qui a signifié qu'elle faisait face à des actes de malveillances répétées sur son réseau de fibre optique et qu'il lui était difficile d'assurer le bon fonctionnement des communications.
Du reste, et toujours pour rester sur la couche physique, les communications sur mobiles de plusieurs membres du parlement ukrainien ont été coupées pendant deux jours selon le SBU (Service de sécurité de l'Ukraine).
L'équipementier britannique BAE Systems a fait part de la propagation du maliciel appelé Snake visant spécifiquement les serveurs de grandes entités ukrainiennes et qui réclamerait un haut degré d'expertise pour en tirer bénéfice. L'éditeur allemand de sécurité informatique G Data Software abonde en ce sens en désignant une origine vraisemblablement russe, et plus particulièrement le groupe qui aurait délivré Agent.BTZ ayant visé plusieurs bases américaines en 2008.


Ensuite, un coup d'oeil sur les IXP, ces points d'échange Internet qui permettent économiquement de baisser le coût des installations et leur entretien, et stratégiquement d'éviter un isolement préjudiciable, démontre que celui de la Crimée est sis à Simféropol. Un point névralgique dont la présence et l'emprise russe est déjà assurée. La suite ne pourrait qu'être des plus logiques : un raccordement du réseau de Crimée sur le russe à travers le détroit de Kertch. Lequel détroit par ailleurs pourrait voir ses deux rivages reliés par un pont depuis l'acte en ce sens signé par le Premier Ministre Medvedev [1]. À défaut restent les liaisons par satellites et par ondes radio (Wi-Fi ou Wi-Max).


Pour l'heure, c'est une guerre au niveau de la couche informationnelle, ou sémantique, qui se joue sur les écrans où médias russes, ukrainiens et occidentaux y vont de leur couplet en soufflant le chaud et le froid. Paradoxalement, les sorties remarquées des deux journalistes américaines de Russia Today Liz Wahl et Abby Martin prouvent qu'une certaine prise de position critique est possible, y compris sur une chaîne proche du pouvoir. 
Comme de coutume, l'extrapolation, l'omission, le détournement, la minimisation ou encore l'invention sont de mise pour emporter l'adhésion des parties.
Je vous invite à lire à ce sujet l'article de l'allié Guerres et influences : Crimée, la bataille de l'information.
En outre, les réseaux sociaux confirment leur rôle de premier plan comme en atteste cette vidéo prise par un drone ukrainien des gardes frontières montrant, est-il précisé, un déploiement de soldats russes à Armyansk, au nord de la péninsule. Rien ne permet fondamentalement de l'affirmer ou de l'infirmer, mais participe à cette bataille médiatique en cours avec l'appoint de la numérisation du champ de bataille.
Une bataille de l'information qui prend des allures de ring de boxe. Quasiment au sens propre puisque le champion ukrainien, président et figure emblématique du parti Oudar désormais au pouvoir et adoubé par les autorités occidentales, risque fortement de se voir opposé... à Nicolaï Valouev, le champion russe qui est passé récemment par la Crimée pour apporter son soutien aux résidents.


Enfin, l'on se souvient, à juste titre, de l'émoi provoqués par le décès place Maïdan à Kiev de plusieurs manifestants (et de policiers que l'on ne cite pourtant que trop rarement) par des tireurs embusqués (snipers). Or, le site Bruxelles2 nous révèle que la thèse si promptement défendue d'une effusion de sang provoquée par le pouvoir en place de Yanoukovitch (armé selon les versions par Moscou) est en réalité extrêmement plus compliquée, limite attentatoire à l'image relativement consensuelle d'une révolution propre menée par l'opposition vendue généralement en Occident par les intéressés. Ce sont tous ces morts qui sont à l'origine du renversement définitif du régime et de la fuite de l'ancien président : ont-il été les victimes d'un sinistre calcul politique pour accélérer le cours des évènements? Le ministre des affaires étrangères estonien Urmas Paet sans évoquer cette éventualité n'en remet pas moins en cause la version officielle avant de se rétracter une fois la conversation fuitée sur les réseaux. Une conversation rendue publique de manière « opportune » au moment où le nouveau régime doit prouver sa crédibilité internationale et surtout rasséréner la partie orientale du pays. Et pour en revenir à Yanoukovitch, l'on aura noté que Vladimir Poutine a bien précisé au sein d'une allocution récente que ce dernier n'avait plus d'avenir politique, se débarrassant au passage d'un faux allié qui au petit jeu des enchères entre les deux unions a tout perdu.

Par conséquent, ce n'est ni un scénario à la géorgienne, ni un scénario à l'estonienne qui se joue devant nos moniteurs. C'est une autre forme, active mais plus discrète. Car l'on n'observe aucune réelle attaque massive envers les institutions ou les sociétés ukrainiennes, comme si un ordre de retenue avait été donné. Du reste, n'oublions pas aussi que l'Ukraine recèle nombre de pirates informatiques qui ont souvent fait jusqu'à un passé récent les gros titres de l'actualité en matière de cybercriminalité.

En complément de la présente analyse, je vous incite à vous rendre sur le blogue Poussières d'Empire qui dispense quelques cyber-considérations. Et une cartographie de bon aloi.

Outre bien évidemment La cyberstratégie russe qui traite plus en profondeur du sujet, n'omettez pas de lire à la suite Attention : Cyber ! : Vers le combat cyber-électronique qui revient très opportunément sur les premières opérations majeures menées sur les réseaux des télécommunications durant la guerre de Crimée (1853-1856).

Pour clore ce billet et comme je n'évoque que trop rarement le continent africain, alors je me permets de relayer ici le Grand Débat d'Africa1 mené par Francis Laloupo consacré à cette situation géopolitique. N'hésitez surtout pas à l'écouter de bout en bout, tant la qualité est au rendez-vous.
http://www.africa1.com/spip.php?article41277
Si vous désirez l'écouter ultérieurement, téléchargez le podcast via ce lien : http://www.africa1.com/IMG/mp3/le_grand_debat_-_04_03_14_pad_-_.mp3

[1] Ce détroit avait déjà par le passé suscité la colère des autorités ukrainiennes, ces dernières accusant les russes de construire un remblai grapillant de ce fait quelques précieux mètres vers l'île de Touzla comme ce fut le cas en 2003. Cependant, en décembre 2013, un accord avait été conclu entre les deux représentants respectifs de leurs pays pour l'érection de cet ouvrage.

vendredi 7 mars 2014

Urban Racer : un Fast & Furious russe qui va droit dans le mur sans passer la seconde


Si la série des Fast & Furious (RIP Paul Walker) a suscité beaucoup de répliques oscillant en règle générale entre la caricature et le grotesque. Pour ne rien cacher, et même en étant indulgent envers la production cinématographique soviéto-russe, celle-ci mérite son quota de tomates pourries lancés à grand renfort de protoxyde d'azote sur l'écran... Urban Racer (Стритрейсеры en version originale) promet énormément dès le départ.

Le couple recruté pour donner corps à cette histoire est composé de Marina Aleksandrova et d'Alexeï Chadov (Fantassins en première ligne, déjà relaté sur ce site), deux acteurs relativement chevronnés qui peuvent se prévaloir d'une expérience des plateaux de tournage... mais pas des circuits malheureusement. Un constat qui s'affiche dès le premier quart du film où l'on comprend que la boîte de vitesse n'a pas été soumise à rude épreuve par les intéressés. En outre sur le plan de l'interprétation, l'on peut légitimement se demander s'ils n'ont pas eu des problèmes de versement de cachets tant leur jeu est insipide, empesé et plat comme un moteur de Twingo.

Le scénario tient sur une feuille de papier cigarette : un tankiste, Stepan, arrive au bout de son service militaire et revient tout naturellement à Saint-Pétersbourg travailler au garage de son père en compagnie de son frère. C'est là qu'il rencontre Ekaterina une adepte des courses nocturnes. La suite est cousue de fil blanc et l'on peut juste ajouter qu'il y a un méchant au volant d'une Lada... ah non pardon, d'une Nissan 350Z. Au moins un véhicule qui a de la « gueule » aux côtés de la Ferrari 348 GTB qui partage aussi les faveurs de l'écran parce que la Toyota Celica rose bonbon que l'on voit dès les premières minutes et un certain nombre de fois par la suite, ça fait tout de même tache dans le décor des trompe-la-mort sur asphalte. Il serait désobligeant d'insister sur certaines scènes affligeantes comme la scène lascive dans les pots de peinture, le conducteur récalcitrant qui se fait cogner par des hargneux à qui mieux-mieux mais sans la moindre ecchymose ou filet de sang, les course-poursuites qui ont l'air de se dérouler au premier tiers du compteur (ah ces virages pris tranquillement au ralenti...), les Lada Samara de la police faisant jeu égal avec une Mercedes-Benz 190 survitaminée... Il est préférable de tirer là le rideau des incohérences, préférant laisser au site Nanarland le soin de répertorier le tout.
Seul moment légèrement jouissif : lorsque le z(h)éro(s) redonne une seconde vie à une antique GAZ M-20V Pobieda allégée et gonflée au taquet pour l'occasion.

Pour résumer, Urban Racer est un dérapage incontrôlé du cinéma russe, à tel point que l'on se demande si le réalisateur n'a pas passé la majeure partie de son temps à la datcha plutôt que de diriger tout ce petit monde. Lequel petit monde nous fait bien saisir qu'il ne comprend pas trop ce qu'il fiche là. Qui plus est, celui qui aurait du être un chef d'orchestre responsable semble avoir découvert à retardement le tuning criard au moment où la mode a passablement déserté le mauvais goût de ce côté de l'Europe pour se focaliser sur l'optimisation des performances et même chercher la touche esthétique. Dernier point, si à quelques moments l'on devine bien qu'il s'agit de Saint-Pétersbourg en toile de fond urbaine, la cité impériale n'est guère mise à profit sur la pellicule au grand dam de ceux qui auraient apprécié apercevoir quelques jolies cartes postales.

Seule note réellement positive : après comparaison entre la version originale et la version française, le doublage est de bonne facture. Cela reste tout de même trop peu pour rattraper cet accident cinématographique.

Si vous souhaitez de l'exotisme et de l'adrénaline sur bitume fumant, alors laissez-vous plutôt tenter par l'épigone allemand Autobahnraser, renommé Autoroute Racer en France (merci pour la traduction bâtarde) qui a le grand mérite de fournir une réelle impression de vitesse sur des véhicules qui ne sont pas fardés comme des camions volés. Le tout sans s'embarrasser d'inutiles dialogues larmoyants et tout en réussissant  à faire sourire lors de certains passages.


jeudi 27 février 2014

Lectures cyber du moment et annonces à venir


Blogue passablement ralenti ces dernières semaines, mais pas en abandon pour autant. Du travail d'analyse, des conférences et beaucoup d'écriture m'ont tenu éloigné de celui-ci.
Cependant, cette activité prépare des annonces imminentes que je divulguerai courant de semaine prochaine à la fois sur le monde du cyberespace et sur la géopolitique.

En attendant, permettez-moi de vous recommander chaleureusement deux ouvrages de qualité que toute personne intéressée par les questions liées au cyber se doit de prendre connaissance. D'autant qu'ils comblent un manque manifeste dans le domaine et qui prouvent que les esprits français ne sont pas en reste dans leur réflexion et analyse des mouvements et mutations de ce nouvel espace stratégique.

Le premier est Attention : Cyber! Vers le combat cyber-électronique, paru chez Economica par les auteurs Aymeric Bonnemaison et Stéphane Dossé que les lecteurs d'Alliance GéoStratégique connaissent fort bien.

Les télécommunications puis l’informatique ont révolutionné les sociétés humaines et l’art de la guerre depuis deux siècles. La conflictualité dans le cyberespace n’est que la dernière évolution d’une longue succession de combats dans, pour et contre les réseaux. Le cyber s’impose actuellement comme un cinquième milieu de confrontation, après la terre, la mer, l’air et l’espace. Sans changer la nature de la guerre, il oblige parfois à penser autrement l’engagement des forces et permet d’agir différemment.
Cet ouvrage dépasse les vulgarisations ou les théories hors-sol, hors-temps et hors pratique opérationnelle qui fleurissent dans les littératures stratégique et technique récentes. Il propose une description synthétique du combat cyber-électronique contemporain, avec une mise en perspective historique et prospective concrète. Ce combat ne permet pas à lui seul de gagner la guerre mais dès maintenant, perdre dans le cyber, c’est perdre tout court ! C’est cela que les auteurs vous proposent de découvrir.


Le second est le grand gagnant du prix du livre cyber 2014 décerné par le FIC fin janvier : Cybertactique, conduire la guerre numérique de Bertrand Boyer. Auteur de chez Nuvis, déjà remarqué pour son Cyberstratégie, l'art numérique de la guerre salué par la critique. Deux ouvrages parus dans la collection Cyberespace et cyberdéfense dirigée par Nicolas Arpagian au même titre que La cyberstratégie russe.

Que l'on évoque l'opération Olympic Cames, les programmes de surveillance des communications électroniques (PRISM) ou les campagnes d'espionnage massif attribuées à la Chine, plus aucun décideur ne peut aujourd'hui s'affranchir d'une étude du sujet ni même d'une évaluation de ses conséquences dans la conduite des affaires du monde.
L'auteur revient alors sur les aspects théoriques de la tactique générale pour les confronter au monde numérique, il en tire des conclusions découlant des principes stratégiques appliqués au cyberespace puis nous entraine dans le cœur des opérations. Décrivant des modalités de la tactique numérique en présentant des modèles offensifs et défensifs, l'ouvrage explore également le concept d'insurrection numérique. Les évolutions récentes des outils offensifs sont mises en perspectives sans rebuter les moins technophiles. Une dernière partie étudie l'impact du cyberespace sur différentes fonctions telles que le commandement et le management, le processus décisionnel, et le renseignement. Privilégiant une approche pluridisciplinaire où géopolitique, technique, tactique et histoire se mêlent, l'ouvrage vient enrichir le courant naissant d'une école française de cyberstratégie.
Véritable guide à l'usage du décideur confronté à la conflictualité numérique, ce livre pose les bases d'une «tactique» adaptée au cyberespace.