mardi 19 août 2014

Passage sur France Culture : Du mercenaire au hacker, les figures du guerrier moderne (4/4) - Les hackers : agents d’Etat ou activistes de l’ombre


Chers visiteurs,

Voici bien longtemps que je ne me suis entretenu de cyberstratégie russe. C'est pourquoi je relaie mon intervention lors de l'émission Culturesmonde retransmise sur France Culture, et animée par François Delorme. J'en profite ce faisant pour remercier et féliciter toute l'équipe au sein et gravitant autour de l'émission qui a été d'un grand professionnalisme.
 
Outre mon propre apport, je vous recommande d'écouter avec attention les deux autres invités. Et notamment Frédérick Douzet, professeur à l'Institut Français de Géopolitique, spécialiste des États-Unis et présidente de la chaire Castex de Cyberstratégie.

Sur mon intervention, il semblerait effectivement que le cas ukrainien soit désormais une troisième variante de la cyberstratégie russe au côté du scénario estonien puis géorgien. Du reste, le côté faussement amateur et saturation de masse des précédentes cyberattaques fait désormais place à une stratégie plus ciblée et professionnelle (songeons à la coupure des communications entre la Crimée et l'Ukraine à l'acmé des opérations de réintégration du territoire au sein de la Russie).
Ces éléments feront l'objet d'un développement plus circonstancié lors d'une prochaine édition de la cyberstratégie russe, sachant d'ores et déjà qu'ils confortent mon analyse prospective sur l'évolution et l'appréhension de cet espace stratégique en raison de l'inexorable effacement des pirates des années 2000 au profit des corsaires des années 2010 avant l'officialisation d'une véritable unité dédiée spécifiquement au cyberespace.

En vous souhaitant bonne écoute.

http://www.franceculture.fr/emission-culturesmonde-du-mercenaire-au-hacker-les-figures-du-guerrier-moderne-44-les-hackers-agents

Lecteur audio :
http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=4870082


vendredi 15 août 2014

Été 1914 : "Deux combats navals - 1914" de Claude Farrère et Paul Chack - Coronel [Le Fauteuil de Colbert]

http://www.librairie-du-littoral.com/images/deux-combats-navals-1914-p3733~1.jpg
Par cette fiche de lecture ce blog, véhicule du cyberespace de son auteur, évolue dans de nouvelles conditions. Pour ceux qui l'auront remarqué, le Fauteuil est désormais membre d'un nouveau webzine : EchoRadaЯ. Pour participer au premier dossier de ce nouveau webzine, ce blog va tenter de produire quelques billets sur l'état du monde (naval) en 1914.

Débutons bien et mal en nous intéressant à Deux combats navals (1925, éditions Flammarion, 3 francs 75) de Claude Farrère et Paul Chack. Nous commençons bien car nous allons évoquer la bataille navale de Coronel (1er novembre 1914). Nous commençons mal car elle ne s'est pas produite pendant "l'été" de l'hémisphère Nord. Dans l'autre hémispère, et particulièrement dans le décor de cette bataille, le soleil c'est comme à Brest : un concept.

N'agravons pas mon cas en ces temps troublés : nos deux auteurs ont eu une vie passionnante, si ce n'est plus. Sauf que Paul Chack, et nous y reviendrons plus tard, fut exécuté à la Libération. En l'état de mes connaissances, ce n'est pas un regret.

Il n'est pas anodin de préciser cela car à la lecture de l'ouvrage, le lecteur peut se rendre compte que la "race" est un concept bien ancré dans les esprits. Comment ne peut pas être surpris quand il est possible de lire dedans que l'Allemand n'est pas doué d'imagination ?

Paru en 1925, Deux combats navals nous offre un regard de l'époque. Les renseignements qui permettent de reconstituer les combats proviennent certainement du travail des attachés navals français, des services de renseignement, de la presse et d'autres sources. Ensemble de travaux qui a une importance considérable.

Point de vue d'autant plus intéressant qu'il relate une époque magnifique : les sous-marins comme les avions ne sont encore que des curiosités, le combat en ligne est roi (et c'est lui qui justifie les grades des amiraux) et il s'agit uniquement de bataille navale. Un décor magnifique pour des combats au canon, La chapelle reine des marines.

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/3/36/Coronel_battle_map-fr.svg/1024px-Coronel_battle_map-fr.svg.png

Quel est donc l'enjeu de la bataille des Coronel ? Une escadre allemande commandée par le vice-amiral Maximilian Von Spee traverse le Pacifique. Londres craint que Berlin cherche à vaincre au large de l'Amérique pour s'offrir une liberté totale pour mener la guerre de course et ainsi sérieusement mettre à mal les communications alliés au service de l'effort de guerre en Europe. Face au comte Von Spee, le contre-amiral Christopher Cradock. Il est surnommé par des officiers français qui ont servi sous ses ordres de "vieux gentilhomme". 

Nos deux escadres se rencontrent le 1er novembre 1914. Le combat dure pas plus de deux heures. Nos deux auteurs nous relatent comment Von Spee a vaincu Cradock. Dans les faits, les différences techniques entre les navires, la différence du niveau d'entraînement entre les équipages, justifient un rapport de force écrasant en faveur des allemands.

Si Deux combats navals évoque un certain âge d'or du canon, cela ne veut pas dire que les "armes" sont négligées. Elles le sont, dans le sens où elles sont à peine évoquées dans le récit. Mais cette évocation de la place tenue par la logistique, la guerre électronique et le renseignement suffit à en montrer l'importance capitale. Sans oublier que le droit international joue un rôle essentiel dans le façonnage du théâtre des opérations. Evoquons quelques exemples de ces armes indispensables qui vont encadrer la bataille de Coronel.

Premièrement, les britanniques se servent de plusieurs bases navales avancées en Amérique du Sud, dont deux sont secrètes. Il y a une savante utilisation de ces bases alors que  l'escadre allemande quitte la Chine de peur d'y être bloquée, traverse le Pacifique de crainte d'être anéantie par les forces australiennes et japonaises et arrivent en Amérique du Sud où elle n'a accès qu'aux port neutres, faute de colonie ou de base avancée. 

Deuxièmement, quand les deux escadres jouent au jeu du chat et de la souris, les allemands dissimulent le volume de leur force en mettant en avant sur les ondes un navire pour cacher les autres. Les Anglais seront surpris alors qu'ils avaient casser le code naval allemand, "comme de juste" disent les deux auteurs (ce qui fait écho à la tradition d'excellence des services britanniques jusqu'à aujourd'hui).

Troisièmement, le renseignement est un enjeu crucial. Il est encore organisé à cette époque autour de l'amiral commandant l'escadre et non pas centralisé à terre. C'est dire l'importance dans notre bataille des réseaux de communications fixe et mobile, du réseau diplomatique et des services de renseignement pour apprécier la position et le volume des forces adverses ainsi que la situation stratégique.

Enfin et quatrièmement, le facteur juridique est crucial. A l'époque, la souveraineté des Etats n'existe en mer que dans le cadre de la mer territoriale (qui s'étend "jusqu'à la portée des canons"). En temps de guerre, les forces belligérantes ont le droit de se ravitailler dans les ports neutres, mais uniquement pendant 24h et seulement trois navires à la fois. Considérations qui renvoient à l'avantage logistique anglais...

Autre chose, les deux auteurs évoquent les choix qui s'offraient aux deux amiraux. Pour l'Anglais, il est question de savoir comment exécuter les ordres : faut-il trouver et garder les Allemands au contact ? Pour l'Allemand, que faire du capital victoire remporté à Coronel ? Von Spee se croit condamné et les auteurs se demandent pourquoi il n'a pas mené une guerre de course à la manière d'autres raiders de surface allemand, au bilan déjà bien lourd.

Aussi, à travers ce combat nous retrouvons les spécificités du combat naval. Les optiques se couvrent de sel. Le soleil et la lune sont à utiliser comme atout au combat. La mer formée, en plus de perturber la précision des pièces et d'en user les servants, empêche l'utilisation des batteries au-dessus de la ligne de flottaison (un souci constant depuis... des siècles).

Plus techniquement, il est possible de se demander à quoi servent des pièces en batterie sur des vaisseaux de ligne quand une mer un peu formée (surtout dans l'Atlantique Sud) suffit manifestement à en interdire l'utilisation. Autant déposer ces batteries et renforcer la batterie principale ? La question est cruciale puisque l'un des avantages allemands était la vitesse et il faut bien déplacer ce poids mort.

Tout comme il n'est pas inintéressant de relever que la différence de qualité de charbon entre les anglais et allemand rend les premiers plus discrets que les seconds.Le navire doit se faire discret dans l'océan qu'il parcourt et donc échapper à l'oeil
humain et, plus tard, électronique
.




Article paru dans le cadre du dossier Été 1914 sur le blogue Le Fauteuil de Colbert.

mardi 12 août 2014

Été 1914 : une Entente qui écoute le monde ? [Lignes Stratégiques]

Au début de l’été 14, un dispositif d’écoute à grande échelle est en place au sein des dispositifs sécuritaires des grandes puissances. Deux types d’écoutes sont mis en place : sur les communications filaires, principalement les câbles sous-marins, et sur les communications radioélectriques internationales. L’interconnexion croissante des pays, des médias et des opinions a changé la donne en termes de relations diplomatiques. Tout va plus vite  mais tous les esprits n’y sont pas préparés. Les ultimatums de l’été ont largement utilisé les envois de messages par des moyens de transmissions rapides et longue distance que les chancelleries ne maitrisent pas encore complètement à ce rythme inédit. On peut estimer que la machine s’emballe. L’enchaînement rapide des entrées dans le conflit, en raison des alliances, s’avère autant dû à une volonté d’en découdre, qu’à une diplomatie dépassée par la vitesse et la nature des télécommunications et des médias de son temps. Dans ce monde mondialisé et interconnecté, les écoutes ont joué un rôle tactique et stratégique que ce billet ne fait qu’évoquer.
 
Une Grande Bretagne performante
Les services du chiffre et stratégiques britanniques s’illustrent dès le début de la guerre : la célèbre Room 40 OB (Room 40 Old building), service de l’Amirauté, permet de déchiffrer les messages allemands. En début de guerre, le renseignement est principalement obtenu grâce à la cryptanalyse et à la capture de documents sur des navires. Il s’agit par exemple de la capture sur le croiseur allemand Magdeburg, coulé le 26 août 1914 par les Russes, du livre de code Signalbuch der Kaiserlich Marine (SKM), du code courant, du livre de bord et de la grille de coordonnées pour la Baltique. La capture, sur le Hobart par la Royal Australian Navy, le 11 octobre 1914, du code Handelsschiffsverkehrsbuch (HVB) et du code de la marine marchande du Reich constitue une autre illustration. Le dispositif s’appuie aussi sur le service du Chiffre de l’armée qui envoie un détachement (MI 1 (b) Signal intelligence branch) en France dès septembre 14, sous le commandement du commandant B.W. Bowdler. La Grande Bretagne bénéficie de points d’écoute dans les principaux nœuds de communication de l’Empire, sur tous les continents. Ceci est la conséquence de la supériorité britannique dans les télécommunications, de sa puissance militaire conventionnelle et d’une politique alliant depuis au moins une quinzaine d’années les impératifs économiques et de sécurité.

Une France innovante

La France s’appuie sur de nombreux services d’écoute et d’interception dont l’efficacité repose sur quelques individualités. Ils dépendent de la Guerre, de la Marine, des Postes et télécommunications, des Colonies, de l’Intérieur et des Affaires étrangères. Le dispositif est mondial et multisupports mais offre le désavantage d’être fragmenté et de mettre en concurrence les services. Pendant la guerre, 5 services du chiffre seront alignés en France, sachant que certains services d’écoute n’avaient pas besoin de service du chiffre en propre. Les services du bureau du Chiffre de l’armée obtiennent également des résultats notables sur les forces terrestres allemandes dès le début de la guerre. Peu après, sur le front de l'Ouest, des interceptions effectuées par le réseau d'écoute de la Tour Eiffel et des forts de l'Est, permettent de compléter les observations aériennes et de lancer la contre-offensive du 5 septembre 1914. Les écoutes se développent ensuite au niveau tactique dans toutes les armées françaises à des niveaux certes différents de performance. La France aide l’année suivante la Russie dans le domaine des écoutes qu’elle a peu investi. Les efforts de développement de cette capacité sombreront dans les révolutions russes de 1917.

Pour les missions à dominante statique, les unités d’écoute se « branchent » sur les câbles ennemis, en captant les informations avec un autre câble (diaphonie ou signaux à la terre) et grâce aux rayonnements parasites. Les dérivations de lignes semblent plus rares au front. Tout cela nécessite de prendre des risques importants pour franchir les lignes ou s’approcher à quelques dizaines de mètres voire quelques mètres de la tranchée ennemie. Dans la deuxième partie de la guerre, un poste d’écoute est souvent composé de transmetteurs et d’interprètes (généralement trois par langue dans l’armée française). La télégraphie par sol, mise en place pour éviter les coupures de câbles dues à l’artillerie (10 000 postes sont acquis par l’armée française pendant la guerre), permet également des écoutes tactiques avec plus de sureté (moins de deux kilomètres). A la fin de la guerre, une armée française dispose de 10 à 18 postes d’écoute. Dans la guerre de mouvement, les stations déplaçables d’écoute radio assurent le rôle que les stations d’interception filaire assuraient au niveau tactique dans la guerre de tranchées. Au final, les différents services français auraient traité de l’ordre de 150 000 messages, principalement en Europe, mais tous n’auraient pas été décryptés.

Des Etats-Unis qui apprennent vite.

A l’entrée en guerre en 1917, les Américains s’appuient sur leur expérience de la guerre de sécession, de la guerre hispano-américaine et de l’expédition punitive de 1916 contre le Mexique. Dans cette expédition, le général Pershing, futur commandant des forces américaines en France, dispose déjà de moyens mobiles d’écoute et de goniométrie. Le lieutenant-colonel Van Demand développe les écoutes et la cryptographie dans l’armée des États-Unis, accompagnant ainsi la montée en puissance du renseignement militaire. Le bureau du chiffre est nommé MI-8. Il développe un service d’interception radio à partir de personnel sélectionné des transmissions pour suivre les communications stratégiques allemandes à partir d’une quinzaine de sites sur le territoire des États-Unis. Un centre d’écoute de grande ampleur est mis en place à Houltan (Maine) pour les communications transatlantiques de la diplomatie allemande. Durant la montée en puissance de l’American Expeditionary Force (50 à 400 hommes en un an), le général Pershing décide de calquer l’organisation américaine sur l’organisation française. L’AEF dispose d’unités chargées des écoutes. Elles sont chargées de traiter des communications terrestres mais aussi aériennes. La section renseignement radio aurait débuté le conflit à une cinquantaine d’hommes pour terminer à plus de 400. Au niveau des écoutes maritimes, les États-Unis se sont inspirés des avancées britanniques sur mer. Les Etats-Unis se serviront de leur savoir-faire lors des « conférences de paix » entre 1919 et 1921, en écoutant leurs anciens ennemis… et aussi parfois leurs alliés.
La Première Guerre mondiale constitue la première utilisation du combat cyber-électronique à grande échelle. La plupart des techniques existaient avant-guerre. Les écoutes ont été industrialisées et mises en cohérence du niveau tactique au niveau stratégique. Chaque pays va développer des écoutes qui ne constituent qu’un des effets de la manœuvre (combinaison des effets dans l’espace et le temps). Ce n’est pas le développement de moyens techniques mais bien l’amélioration de la manœuvre sur les réseaux et l’intégration de cette manœuvre à la manœuvre générale qui ont été une telle efficacité. Au plan politico-militaire, la puissante alliance franco-britannique forgée durant la Première Guerre mondiale, sera remplacée plus de deux décennies plus tard, après l'effondrement militaire de la France, par celle entre les Etats-Unis, les Britanniques, les Canadiens, les Néo-zélandais et les Australiens. Mais l’alliance des Five Eyes est une autre histoire…

Article paru dans le cadre du dossier Été 1914 d'Echo RadaR sur le blogue Lignes Stratégiques


Sources :
BONNEMAISON, DOSSE, Attention, cyber ! Vers le combat cyberélectronique, Economica, janvier 2014.
COUSSILLAN Capitaine, Recherche du renseignement revue du Génie militaire, 32ème année Tome LV juillet 1924.
DELHEZ Jean-Claude, La France espionne le monde (1914-1919), Economica, mai 2014.
FINNEGAN John Patrick, Military Intelligence: A Picture History, Center of Military History United States Army Washington D. C., 1998, chap 2.
HEADRICK Daniel R., The invisible weapon, Oxford university press, 1991
MABILLE (commandant), La lutte contre les services de renseignement ennemis, Revue militaire française, librairies Berger-Levraut, n°28, 1er octobre 1923. 93ème année.

Lire le dossier sur les écoutes secrètes, par l’Association de la guerre électronique de l’armée de Terre.

vendredi 8 août 2014

Été 1914 : Le sacrifice des Normaliens [Cyberland]


La proportion d'officiers tués pendant la première guerre mondiale dépasse celle des soldats de la troupe. Dans l'infanterie, là où l'on meurt le plus, un officier sur trois est tué au combat quand un homme de troupe sur quatre y perd la vie et moins de un sur dix dans toutes les autres armes...

L’École Normale Supérieure de la rue d'Ulm incarne à la fois l'engagement patriotique et la surmortalité des élites durant la Grande Guerre. Plus de la moitié des élèves des promotions 1910-1913 de l'ENS disparaît au combat. Cette proportion particulièrement élevée correspond à celle des officiers saint-cyriens morts pour la France durant la Grande Guerre qui, rappelons le, avaient tous choisi le métier des armes... L' ENS incarne l'engagement des intellectuels au combat au même titre que celui de l’École Polytechnique, de l’École Centrale, de Navale et de Saint-Cyr.

A la différence de Polytechnique et de Saint-Cyr, l'ENS n'est pas une école militaire. Pourtant, dès 1905, l’École Normale Supérieure met en place une préparation militaire pour tous ses élèves.

Sa motivation première est de concurrencer la formation de l’École Polytechnique et de conserver les meilleurs candidats du concours scientifique. Pour l'anecdote, cette concurrence traversera le vingtième siècle pour demeurer encore bien « vivace » aujourd'hui, en 2014.

Dès le début du conflit, les élèves normaliens sont systématiquement incorporés dans l'infanterie, arme particulièrement consommatrice en vies humaines : les taux de perte dans l'infanterie s'élèvent à 29% chez les officiers et à 22,9 % chez les hommes de troupe mobilisés.

Le patriotisme des élèves normaliens fonde l'hypothèse d'un engagement total évoluant parfois vers l'engagement « sacrificiel ». Les promotions qui subissent le plus de pertes sont celles scolarisées en août 1914 , c'est-à-dire les promotions de la période 1910-1913. Sur les 265 élèves entrés à l'ENS durant ces 4 années, 109 ont été tués soit près d'un élève sur deux ! Ces disparitions interviennent en majorité durant les premiers mois du conflit. Près de 4 normaliens sur 10 décèdent en 1914. D'une façon générale, les 4 premiers mois de la guerre seront les plus meurtriers avec environ 450 000 hommes morts pour la France, soit presque le tiers du total des pertes de l'armée française.

Dans les classes 1886 à 1917, 1400 élèves sont mobilisables, 832 seront mobilisés et 236 perdront la vie soit un taux de mortalité global de 28,3 %.

Émile Boutroux analyse la surmortalité normalienne :

« Les normaliens ont été frappés dans une proportion très supérieure à la moyenne. Ce fait n’est pas fortuit. Tout entiers au devoir cordialement embrassé, ils se sont donnés sans réserve, ils ont intrépidement entraîné leurs camarades ; tel le sous-lieutenant Jules Pascal qui, sur la ligne de feu de Léronville, en Meurthe et Moselle, blessé vers 4 heures et ½, enleva ensuite, à la tête de ses hommes, un coteau où il tomba à 5 heures... L’histoire sera écrite de leur zèle et de leurs belles actions. On y trouvera maint exemple de l’entrain avec lequel ils sont partis. Tel, Albert Lévy, professeur du cours de Saint-Cyr à Saint-Louis qui, âgé de 47 ans, s’est engagé dès le début de la guerre ; tel, Charles Bayet, qui, âgé de 65 ans, s’est engagé comme sous-lieutenant » (Annuaire 1915, p. 2).

Xavier Roques poursuit :

«  Les hommes marchent s’ils se sentent entraînés, s’ils voient le chef à la place que la décence, à défaut du règlement, lui assigne, c’est-à-dire à leur tête. Nous avons, nous, pour nous soutenir, ce que la plupart n’ont pas, une force intérieure, une volonté faite de notre éducation et de notre culture. Nous sommes les riches. C’est à nous, s’il le faut, de payer » (Annuaire 1916, p. 135).

Les discours sur les fins glorieuses, les charges héroïques et les sacrifices consentis des normaliens doivent pourtant être modérés par les récits descriptifs et factuels des morts au combat.

Ainsi, la disparition tragique par abandon de Jean Merlin lors d'une retraite témoigne d'une réalité de la guerre bien plus sordide.

« Jean Merlin écrivit pour la dernière fois à sa mère le 26 août 1914, au départ de Bourgoin ; il lui dit qu’il était dirigé sur Gray, pour être envoyé immédiatement sur le front, et qu’il emportait sur lui sa dernière lettre, avec une médaille qu’elle lui avait remise. On ne devait plus rien savoir de lui. Le29 août, plusieurs hommes de son régiment le virent tomber au col d’Anozel, atteint à la mâchoire et à l’épaule par des éclats d’obus. Nos troupes étaient alors en retraite ; les Allemands occupaient Saint-Dié. On dut l’abandonner là. On le retrouva mort, le 6 septembre, avec un homme de son régiment, à la lisière d’un bois (…) à quelques kilomètres d’Anozel. Qu’était-il advenu de notre ami pendant ces huit jours ? Le cœur se serre douloureusement à cette pensée » (Annuaire 1915, p. 56).

« Joseph Marty fut rappelé le 2 aoûtsous les drapeaux en qualité de sergent au 38e R d’infanterie coloniale. Le 10 septembre il occupait avec sa compagnie une tranchée près du village de Séraucourt, aux environs de Bar-le-Duc. Surpris par l’ennemi dans une attaque à la baïonnette, il sortit le premier de la tranchée pour entraîner ses hommes à la riposte. Une balle reçue en pleine poitrine arrêta son élan ; on le retrouva quelques heures plus tard, tourné vers l’ennemi, tenant encore entre ses mains son fusil, baïonnette au canon ; il dormait de son dernier sommeil. Ce fut là une belle mort et une belle existence. Mais il est dans une petite maison d’Albi deux orphelins qui réclament quelquefois leur papa, une veuve inconsolable qui ne sait que répondre aux questions ingénues des petits et doit se cacher d’eux pour pleurer » (Annuaire 1915, p. 59).

Robert Blum (promotion 1906 S), professeur de mathématiques au lycée de Douai, commande une section d'infanterie depuis sa tranchée près de Berry-au-Bac en Picardie :

« Tout était relativement calme lorsque soudain trois obus éclatent devant la tranchée. Les coups assourdissent les hommes, qui se terrent. Aussitôt, d’un boyau creusé secrètement, l’attaque surgit. Les hommes de Blum, surpris, ont un moment d’hésitation : une minute tragique de flottement se passe. Avec un calme et une fermeté admirable [...] Blum ressaisit la section ébranlée, la rassemble et commence le feu. Mais à peine avait-il passé la tête au parapet qu’il tombe frappé d’une balle à la tête et meurt aussitôt » (Lévy, 1918, p. 133).

Ernest Lavisse, Directeur de l'ENS nommé en 1904 a œuvré avant guerre pour le développement d'une formation militaire au sein de l’École et pour l'égalité des statuts des élèves normaliens avec celui des Polytechniciens. Dans l'extrait suivant, il s'inquiète auprès de l'autorité militaire du retard d'évolution de grade des normaliens combattants issus des promotions 1913, 1914 et 1916 :

« Pour moi, il m’est très pénible d’avoir à vous dire que je vois naître et grandir chez beaucoup des nôtres, à propos du sort qui leur est fait dans l’armée, un mécontentement dont les conséquences m’inquiètent beaucoup pour l’après-guerre. Vous savez que parmi nos élèves de 1913 et de 1914 au front depuis le 1er janvier 1915, il y en a qui, blessés et cités à l’ordre du jour, sont encore simples sous-lieutenants beaucoup même à titre temporaire. L’un d’eux m’écrivait, le 8 mars : « Je m’étonne de temps à autre des décrets concernant la titularisation au grade d’officier des élèves de certaines écoles, sans qu’il soit jamais question de ceux de l’Ecole Normale. Nous aurait-on complètement oubliés et serions-nous définitivement rayés des contrôles ? » […] Voilà le ton : il est triste, résigné, dédaigneux. Ce n’était pas celui des lettres que ces mêmes élèves m’écrivaient au commencement de la guerre : ils ont été parmi les plus ardents et les meilleurs ; tous les deux ont la croix de guerre. Soyez assuré que la plainte est générale. Elle est grave, venant d’une élite. »

Paul Painlevé, mathématicien normalien (1883S), Ministre de l'Instruction publique, des beaux-arts et des inventions intéressant la défense nationale, prononce un discours le 4 mars 1916 alors que la bataille de Verdun fait rage :

« Aujourd’hui, comment parler de l’École normale supérieure sans évoquer avec une tendresse particulière, avec une piété profonde, tous ces jeunes gens qu’elle a formés pour penser et qui ont su si bien combattre ? Comment ne pas voir se dresser devant soi cette élite de chercheurs, de savants, d’écrivains qui, si vite, se sont révélés des chefs sous la mitraille ? » (Painlevé, 1916, p. 194)

De son côté, l'Allemagne de 1914 fait le choix stratégique d'affecter une partie de ses ingénieurs et scientifiques de haut niveau au développement des technologies de l'armement. En France à la même époque, l'idéologie égalitaire de la troisième république interdit que les élites soient « préservées » et mieux « utilisées ». Cette position de principe a certainement conduit à l'hécatombe normalienne. Pour autant, les taux de perte des jeunes élites en Angleterre, aux États-Unis et dans une moindre mesure en Allemagne demeurent très élevées. Le sacrifice des élites durant la Grande Guerre est un phénomène mondial.

L’École Normale Supérieure a payé un lourd tribut durant la Grande Guerre. Le patriotisme exacerbé des élèves, la volonté d'égaler l'engagement polytechnicien et l'affectation systématique des mobilisés dans l'infanterie sont autant de facteurs qui, conjugués, expliquent la surmortalité normalienne. Un siècle plus tard, on peut regretter que l'ENS n'entretienne plus de lien direct avec la Défense Nationale. L’École pourrait pourtant trouver avantage à intégrer à son cursus une formation militaire initiale de courte durée et une sensibilisation des élèves (futurs enseignants chercheurs) aux problématiques de défense.


Article publié initialement sur le blogue Cyberland dans le cadre du dossier Été 1914

Sources documentaires :

David Aubin - Les mathématiciens normaliens « morts pour la France » 1914-1918 .

Nicolas Mariot – Pourquoi les normaliens sont-t-ils morts en masse en 1914-1918 ? ARPoS Pôle Sud, 2012/1 – n° 36, 9-30

dimanche 3 août 2014

Été 1914 : le rouleau compresseur russe, info ou intox?




La notion de rouleau compresseur russe fut employée à satiété par les belligérants de tous bords avant et durant le début du conflit : les uns par propagande, les autres par ironie.
Près de cent ans après, peut-on considérer que cette expression fut impropre à la puissance tsariste ? Reposait-elle au moins sur une réalité ?

La Russie, puissance des confins de l’Europe

Émiettée en de multiples entités territoriales, affaiblie par des rivalités endémiques entre féodaux, la Grande Principauté de Kiev en 1237 n’était plus l’ombre de ce qu’elle fut sous le règne du grand monarque Iaroslav le Sage (978-1054). C’est pourtant à ce moment précis que fondent sur elle les hordes tataro-mongoles menées par un stratège de renom : Batu Khan. Le destin de la Rus’ de Kiev était dès lors scellé[1].
Cet épisode très peu connu en Europe occidentale (qui fut sauvé par la mort du grand Khan Ögödei en 1241 alors que les forces mongoles avaient pénétré en Hongrie ainsi qu’en Pologne) eut pourtant une répercussion des plus cruciale pour la Russie puisqu’elle tomba dans l’oubli (exceptée la République de Novgorod) pendant plusieurs siècles, et même débarrassée du joug mongol, ne retrouva pas sa place de grande puissance d’Europe. Du moins jusqu’à l’avènement et l’abnégation du tsar Pierre Ier, dit le Grand (1672-1725).
Cette méconnaissance allait alimenter les craintes, les fantasmes et aussi la propagande jusqu’à nos jours.

La Russie en 1914 : membre de la Triple Entente

La Russie avant d’entrer dans la grande guerre est une puissance européenne reconnue depuis la fin des campagnes napoléoniennes mais elle suscite encore et toujours en 1914 une certaine méfiance, y compris par ses propres alliés. Malgré cela, le chancelier prussien Bismarck (1815-1898) eut à cœur de se concilier les bonnes grâces de celle-ci afin de parfaire le rôle de la Prusse, et par extension du second Reich allemand depuis sa proclamation à la Galerie des Glaces en 1871, formant ainsi ce que l’on appelle la Triple Alliance ou Triplice (Empire allemand, Empire russe et Empire austro-hongrois).
Une précaution que ne prendra pas le nouvel empereur Guillaume II, dont l’une des mesures phares du début de son règne fut de se séparer du vieux chancelier. Indirectement, ce détachement, si ce n’est dédain envers un pays méprisé, aboutit à la mise en place de la Triple Entente réunissant la France, le Royaume-Uni et la Russie[2]. En vérité, dès 1892, la Russie est liée avec la France par une convention militaire qui débouchera sur la fameuse alliance franco-russe l’année suivante. Célébrée à grand bruit en France puisque signal de la fin de l’isolement diplomatique français voulu par Bismarck. Le rapprochement entre le Royaume-Uni et la Russie est paradoxalement la conclusion du fameux Grand Jeu évoqué par l’écrivain anglais Rudyard Kipling, et paraphée par une convention en 1907 : les deux puissances préférant délimiter leur zone d’influence en Asie centrale et créer pour ce faire l’État tampon d’Afghanistan.

Le rouleau compresseur russe : une image d’Épinal destinée à la propagande

Royaume-Uni et France feront valoir l’imposante armée pouvant être mise en ordre de marche par le tsar et surtout la prise en étau de l’Empire allemand par les forces alliées. Deux éléments contenant une certaine justesse mais péchant par un trop grand optimisme :
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  • L’armée russe, forte de près de cinq millions d’hommes en théorie est surtout constituée de paysans arrachés à leurs terres. Et si les officiers sont issus pour une large part des écoles de cadets à la formation rigoureuse, il n’en reste pas moins que l’immense majorité des hommes du rang ne dispose que d’une éducation rudimentaire, tant civile que militaire. Cette lacune pèsera très lourd sur le moral des hommes tandis que les ferments révolutionnaires iront crescendo parmi la soldatesque improvisée.
  • La position stratégique de la Russie est atténuée par le fait que d’une part la frontière est particulièrement étendue, s'étirant de la Mer Baltique jusqu’en Galicie : soit la bagatelle de quelques 900 kilomètres ! En outre, le terrain est composé de marécages, de forêts et de reliefs prononcés : tout sauf une sinécure pour une armée en mouvement et en situation d’offensive. D'autre part, son éloignement de la France et de l'Angleterre rend l’approvisionnement par voie maritime particulièrement compliqué dès lors que la Mer Baltique et la Mer Noire seront contrôlés par les forces ennemies.
  • La logistique n’est pas le point fort de l’armée tsariste qui doit gérer un ensemble territorial s’étendant de la Carélie aux confins de l’Asie centrale et des plaines polonaises aux abords de l’océan Pacifique. Un élément qui se vérifiera assez cruellement lors de la mobilisation générale qui sera particulièrement éprouvante et partielle surtout dans un contexte où l’armée russe n’était pas prête à intervenir aussi rapidement. De plus, le complexe militaro-industriel est loin d’atteindre les performances de ses homologues européens d’où une pénurie récurrente en matériel et munitions[3].

En revanche, le front du Caucase qui ne s’ouvrit que le 2 novembre avec des forces russes non négligeables et rompues à s’exercer dans un environnement éminemment difficile qu’est la chaîne du Caucase surprit les forces ottomanes par leur efficacité et subirent une cuisante défaite.

Il en ressort que cette propagande cadre mal avec la défaite humiliante subie par la Russie face au Japon,, puissance émergente de l’Asie, en 1905. Laquelle humilitation aboutit à un reflux des prétentions russes dans la région mandchou et coréenne, avec en sus la perte de la moitié de l’île de Sakhaline[4]. La faiblesse organisationnelle russe ne put être compensée par la fougue et le courage des unités combattantes, et les balbutiements de la guerre des ondes[5] ne pesa pas assez dans la balance pour sauver l’Empire d’une défaite totale.

Cette réalité fut occultée pour des raisons diplomatiques mais aussi par ruse politique afin de maintenir la pression sur les Empires centraux. Il n’en demeura pas moins que les séquelles de 1905 (défaite militaire suivie d’une révolution politique faisant vaciller le trône du tsar) ne furent pas retenues par le pouvoir central qui négligea de revoir en profondeur les déficiences logistiques et l’instruction des jeunes recrues. Qui plus est, la doctrine d’offensive notamment en matière d’artillerie était à l’opposé de la pratique qui consistait à construire des fortifications dotées de gigantesques batteries : l’artillerie de place captait la majorité des budgets alloués à cette arme au détriment de l’artillerie de campagne.

Si en 1914 l’Empire russe compte quelques 167 millions d’âmes (État le plus peuplé d’Europe bien loin devant l’Empire allemand composé pourtant de 67 millions d’habitants), il est traversé par des dysfonctionnements multiples qui obèrent sérieusement sa capacité à mobiliser puis frapper vite et fort l’Allemagne (ou plutôt la Prusse), un ennemi dont l’excellence militaire n’est pas un vain mot. Son offensive surprise le 17 août 1914 allait surprendre l’État-major allemand mais l’impéritie du commandement, le dédain vis-à-vis des nouvelles armes comme les aéronefs[6] et l’étirement des lignes d’approvisionnement jouaient contre lui et n’allaient pas tarder à rebattre les cartes au profit de l’ennemi.

En ce début de conflit, la Russie possède de réelles qualités, et féconde l’émergence d’une nouvelle école de pensée de l’art de la guerre qui fournira les bases de l’opératique. Elle est cependant handicapée par une stratégie offensive hasardeuse[7], incohérente avec les investissements militaires passés et ignorante des sérieuses lacunes sur le plan organisationnel qui mettent à mal l’immense réservoir d’hommes disponibles. Le rouleau compresseur russe était une image séduisante mais loin d’une réalité qui avait pourtant révélé ses premiers signes de fracture en 1905. Malgré tout, le début des hostilités sur le front Est détourna du front Ouest de nombreuses unités et soulagea conséquemment les alliés qui arrêtèrent à grand peine l’avancée allemande. Mais ceci est une autre histoire…

Pour approfondir le sujet :
  • Nik Cornish, The Russian Army 1914–18, Osprey, Oxford, 2001
  • Nicholas Riasanovsky, Histoire de la Russie, Robert Laffont, 1999
  • Prit Buttar, Collision of Empires: The War on the Eastern Front in 1914, Osprey, 2014




[1] Sur cette épisode et le rôle du renseignement, se reporter au chapitre Grandeur et déclin de la Rus’ Kiévienne ou la cruelle conclusion du renseignement lacunaire sur un ennemi atypique de l’ouvrage « La cyberstratégie russe », Nuvis, 2013.
[2] En vérité, Guillaume II, réalisa tardivement l’intérêt d’une alliance avec la Russie et proposera en 1905 à travers le traité de Björkö de faire naître une alliance défense russo-allemande, sans grand devenir cependant.
[3] Fin 1914, alors que la mobilisation touche près de 6,5 millions d’hommes, ne sont disponibles pourtant que 4,6 millions de fusils.
[4] Staline n’oubliera pas cette humiliante défaite, d’où son empressement sitôt la victoire acquise contre le Reich allemand de déclarer la guerre au Japon dès le terme du pacte de neutralité nippo-soviétique de 1941. Le but étant moins de faire plier le Japon (raison invoquée auprès des alliés lors de la conférence de Yalta) que de s’approprier des territoires estimés revenir de plein droit à l’Union Soviétique, héritière de l’Empire tsariste.
[5] Lire à ce sujet le chapitre consacré au conflit russo-japonais au sein de l’ouvrage « Attention Cyber ! Vers le combat cyber-électronique » d’Aymeric Bonnemaison et de Stéphane Dossé.
[6] Alors que le premier service aérien militaire russe datait de 1912, et disposait en 1914 d’une flotte conséquente de près de 360 unités !
[7] Cette stratégie est d’autant plus incompréhensible que l’Allemagne envisageait depuis plusieurs années une guerre préventive contre la Russie afin de saper rapidement sa puissance économique et industrielle qui de par sa croissance rapide menaçait à moyen terme de concurrencer fortement ses propres intérêts continentaux.