vendredi 12 septembre 2014

Référendum sur l'indépendance écossaise : l'Écosse a déjà gagné quelque soit le résultat


Sir Sean Connery n'a certainement pas pu s'empêcher de glousser de joie à l'annonce d'un récent sondage donnant le oui, sorry... the yes, en tête du référendum prévu le 18 septembre pour déterminer si indépendance de l'Écosse il doit y avoir. 

Pendant ce temps, les indépendantistes catalans ont martelé en grand nombre les pavés de Barcelone et appuient leur volonté de faire plier Madrid quant à la tenue d'un référendum que l'on sait d'ores et déjà acquis pour le détachement de la région de l'entité fédérale. D'où le refus ferme des instances politiciennes espagnoles suivi d'une décision du gouvernement régional catalan, poussé (acculé?) par une forte pression populaire, pour fixer une date et organiser la tenue d'une élection sur tout le territoire catalan. D'ici le 9 novembre où la Catalogne aura franchi le Rubicon, l'Écosse aura, elle, fait son choix.

Et ce choix, s'oriente de plus en plus vers un score serré. Si le non était largement donné gagnant voici encore un an, l'écart s'est progressivement resserré au fil des derniers mois selon une vieille mécanique des sondages qui veut que le lièvre soit peu à peu rattrapé par la tortue. Le résultat d'un sondage rendu public dans le Sunday Times du 7 septembre a fait l'effet d'une bombe car le oui passait devant le non pour la première fois depuis le début de la campagne. Pis, fin août, Alex Salmond, chef du Scottish National Party et fer de lance du mouvement indépendantiste, s'est illustré très positivement lors de l'affrontement télévisé face à son contradicteur Allister Darling.

Les menaces commencent à fuser devant le danger. Dernière en date, la Royal Bank of Scotland a ainsi annoncé se préparer à délocaliser son siège d'Édimbourg à Londres en cas de victoire du oui.

Quelque soit le résultat réel le soir du 18 septembre, la vérité est que le Royaume Uni en sortira principal perdant.
Tony Blair, alors Premier Ministre et d'origine écossaise, avait obtenu de substantiels avantages pour sa terre d'origine dans le cadre d'une réforme constitutionnelle effective en 1999 (suite au Scotland Act 1998) instaurant notamment une assemblée écossaise (ainsi qu'au Pays de Galles). Rapidement, les indépendantistes sont arrivés au pouvoir, sur fond de crise économique et sur la base d'un discours nationaliste fortement teinté de socialisme. En cas de défaite des nationalistes, Londres n'aura d'autre choix que de faire de larges concessions sur le plan économique (songeons à la rente issue de l'exploitation du gaz de la Mer du Nord), social (des fonds spéciaux pour les zones en défriche industrielle et commerciale) et même sur le plan politique en accordant plus d'autonomie au parlement. L'étroitesse du résultat renforcera cette obligation : un ouf de soulagement serait mal venu puisqu'une nouvelle tentative pourrait avoir lieu une dizaine d'années plus tard avec la probabilité d'un succès probant du oui cette fois là. Mais il peut aussi provoquer une série de mesures pour amoindrir sérieusement à l'avenir l'influence des indépendantistes, à l'instar de ce qui se déroula au Québec après le référendum d'indépendance manqué de peu en 1995 (stratégie de contre-influence qui se solda malgré tout par le scandale dit des commandites).
C'est un choix stratégique à prendre, mais le simple fait même que l'Écosse se pose la question de savoir si elle doit devenir indépendante est cruciale plus que le résultat car elle traduit un mouvement de fond. N'oublions pas Victor Hugo qui dans l'une de ses clairvoyances prétendait qu' «il existe une chose plus puissante que toutes les armées du monde, c’est une idée dont l’heure est venue ».
De fait, même en cas de non, le Royaume-Uni devra composer avec une minorité très forte d'indépendantistes qu'il ne pourra ignorer. Soit il planifiera des contrefeux soit il accèdera à des avantages substantiels en faveur de l'Écosse (voire les deux options en simultané), mais dans les deux cas le mouvement indépendantiste ne pourra plus être ignoré et consommera argent, énergie et moyens pour sauvegarder l'unité du royaume.

En attendant, la bataille informationnelle (car c'en est une) va se durcir à l'approche de la date fatidique.

Il est possible de conjecturer que l'Europe est rentrée depuis plusieurs années dans une phase de dislocation et d'émiettement que peuvent difficilement freiner les États-nations, affaiblis par l'atonie économique, menottés par une dette publique irrésorbable et émasculés juridiquement par l'Union Européenne. Le tout composant une Europe qui a perdu son magistère moral et intellectuel sur le monde, et qui peine à intervenir militairement (l'Angleterre pourrait-elle rééditer en 2014 sa campagne de 1982 dans les îles Malouines/Falklands? Rien n'est moins sûr), en sus d'être striée par des revendications à la fois identitaires et sociales. Le fossé béant entre les élus et les électeurs, rendu public de façon magistrale lors des dernières élections législatives européennes, ne joue pas pour peu aussi dans cette situation. Le cas de l'Écosse n'est pas isolé, il est au contraire symptomatique d'une Europe qui se décompose... et qui se recomposera autrement à terme. Sauf si le pouvoir politique en décide autrement, celui de reprendre la main sur une communauté de destin. Mais ceci est une autre histoire comme le veut l'adage...

Le quotidien des affaires La Tribune propose une vision économique et financière, mais pas uniquement, des conséquences possibles en cas d'accession à l'indépendance de l'Écosse tout en s'interrogeant sur la grande peur des dirigeants mondiaux :
http://www.latribune.fr/actualites/economie/union-europeenne/20140916trib000849146/pourquoi-les-grands-de-ce-monde-ont-peur-de-l-independance-ecossaise.html
La conclusion est sans appel :
« Les cris d'orfraies autour de l'indépendance écossaise ressemblent donc surtout à un mélodrame visant à peser sur le scrutin. Ce sont surtout des cris de panique face à une situation qui échappent à ceux qui pensent pouvoir tout contrôler... »
Reste à savoir si en cas d'obtention de l'indépendance, Sir Sean Connery se délestera de son titre octroyé en l'an 2000 par la reine d'Angleterre... pour avoir contribué au rayonnement culturel du Royaume-Uni!

MAJ : Dans un accès d'inquiétude prononcé publicisé dans le Daily Record du 16 septembre, les trois représentants des principales forces politiques britanniques viennent de se prononcer pour des droits plus accrus en faveur du parlement écossais si les votants choisissaient le non. Corroborant ainsi la teneur du présent billet qui démontre que même en cas de défaite des indépendantistes, l'Écosse en sortira principale vainqueure. Ce qui devait se solder initialement par une déculottée des velléitaires indépendantistes se transforme en chemin de croix au fur et à mesure que l'échéance se rapproche, pour finir par passer sous les fourches caudines.
« Westminster’s main party leaders today set aside their differences to promise that a No vote will mean a stronger Scottish Parliament and total protection for the NHS [National Health Service = Santé publique]. David Cameron , Ed Miliband and Nick Clegg have signed up to a historic joint statement that was demanded by the Daily Record on behalf of the people of Scotland.
In their own words, they pledge to work together to transfer more powers to Holyrood if Scots reject independence on Thursday. »

lundi 8 septembre 2014

Rush (2013) : hommage de grand talent par Ron Howard à une discipline et deux pilotes


Je m'étais déjà épanché sur la course automobile, et plus spécifiquement sur celle de la F1 qui accusait un déficit d'intérêt au fil des années, non en raison d'un affadissement des pilotes ou des constructeurs mais de l'aseptisation excessive qui engonçait cette discipline en particulier et les sports mécaniques en général.

Or, j'étais passé à côté d'un film formidable (osons le mot) qui se paye le luxe d'être calqué sur une histoire vraie. En vérité, deux histoires vraies pour être tout à fait exact : celles de l'anglais James Hunt et de Niki Lauda. Deux coureurs de Formule 1 au caractère diamétralement opposé. Le propos aurait pu sembler manichéen si ce n'était la réalité d'une rivalité qui a opposé les deux hommes très tôt, à savoir dès la Formule 3.

Niki Lauda est le descendant d'une ligne d'hommes d'affaires autrichiens. Sa passion pour la course automobile est mal perçue par sa famille avec qui la brouille est sévère et qui le privera pour un temps de fonds qui auraient été les bienvenus. Ce faisant, ses passages chez March tant en Formule 2 qu'en Formule 1 puis chez BRM, s'ils ne lui permettent guère de briller à sa juste mesure, débouchent sur un contrat chez Ferrari grâce à l'appui de son co-équipier démissionnaire. Une élévation laborieuse mais qui en 1974 assure à Ferrari son retour vers la voie du succès même si le trophée suprême reste encore loin en raison de soucis techniques récurrents handicapant sa montée au classement des pilotes.

La trajectoire de James Hunt est erratique mais sa ténacité, la chance et sa jovialité lui permettent de surpasser les obstacles. À tel point qu'un généreux mécène, Lord Hesketh, jeune noble anglais passionné de courses automobiles le recrute et le fait concourir au sein de son écurie Hesketh Racing en Formule 2 puis en Formule 1. Dont la particularité est de refuser toute apposition de sponsor sur le châssis de ses bolides : un dédain tout aristocratique mâtiné de de panache qui avait tout pour plaire à James Hunt.

Un Lauda calculateur, détaché, homme d'une seule femme opposé à un Hunt fêtard, instinctif, couvert de femmes : tout un scénario déjà posé pour une saison de Formule 1 de 1976 prête pour être mythique sur les circuits les plus renommés : Jarama, Monaco, Kyalami, Brands Hatch etc.

Le film réalisé par Ron Howard (dont la célébrité vint devant la caméra avec la série Happy Days puis derrière la caméra avec Willow, Appolo XIII ou encore Da Vinci Code) est maîtrisé de bout en bout : l'on a l'impression d'assister à un docu-fiction. Les scènes interpersonnelles ne brisent en rien la continuité du métrage, elles permettent de mieux cerner les personnages afin de ne pas les réduire à des caricatures. Rien n'est écarté : ni le côté froid, limite détestable de Lauda (incarné par un Daniel Brühl très convaincant), ni le côté gouailleur et désespéré de Hunt (Chris Hemsworth l'interprétant avec une classe folle que n'aurait pas renié son inspirateur). Quant aux moments de course, c'est un régal de tous les instants : l'on est plongé dans des passages à plus de 250 km/h dans les plus grands tracés de l'époque, et les effets spéciaux réussis d'une telle manière qu'on ne les remarque pas de façon à ce qu'ils ne se superposent pas à l'histoire contée.

À ce propos, quelques rapides allusions à la vie des pilotes expriment le pourquoi de leur engagement : loin d'être des trompe-la-mort, ceux-ci sont au contraire parfaitement conscients du danger qu'il courent et du risque de finir estropié, brûlé ou... décédé. Pourtant, ce risque est accepté, bravé par certains mais jamais ignoré. C'est toute une philosophie qui est mise en exergue, une approche de la vie et du sport automobile mêlée. Rien de suicidaire chez ces gens : des motivations personnelles diverses, du courage et le sens du devoir vis à vis de leur écurie et de l'équipe y gravitant.
Ne cachons pas aussi que c'est aussi l'ombre du tragique qui créé les mythes...

lundi 1 septembre 2014

Volontaires français en Novorossia et suspension de la livraison du Mistral

Novorossia, c'est le nom que les séparatistes de l'Est de l'Ukraine se sont donnés et dont les frontières demeurent relativement floues mais que l'on peut pour le moment cantonner aux limites de leur emprise territoriale. Laquelle ne cesse de se développer au fil du reflux des forces gouvernementales ukrainiennes.
Et cette entité entreprend de se battre aussi dans le champ informationnel, espace reconnu comme hautement stratégique depuis plusieurs années par les puissances de ce monde. En conséquence a été choisie pour échanger avec le monde un support de portée mondiale avec un coût moindre qu'une chaîne dite traditionnelle : Youtube :

C'est par ce biais que les russophones prirent connaissance de l'arrivée de soldats français sur le sol ukrainien :



Un plan de communication avec seulement quatre individus (ce qui ne présume en rien de leurs qualités individuelles) bien rôdé avec déjà près de 172 000 vues et 1 300 pouces levés (contre 71 seulement le pouce baissé). Notons au passage que la traduction russe a été mise en ligne bien postérieurement à la version « internationale », ce qui dénote une volonté de marquer les esprits hors des frontières de l'entité séparatiste.
Concernant la véracité de leur nationalité, leur fort accent français tend à accréditer la plausibilité de leur origine. En outre, une vingtaine de volontaires occidentaux sont attendus est-il encore précisé dans ce passage.
L'authenticité de leur existence sur le terrain a été notamment effectuée par le grand reporter Dorothée Ollieric s'étant rendue sur place.
Un détail : l'on peut apercevoir le ruban de Saint-Georges sur les combinaisons des soldats : celui-ci est le symbole de la résistance victorieuse contre les troupes nazies, il est affiché lors de tout défilé de la victoire les 9 mai à Moscou.
Cette exposition médiatique de volontaires étrangers n'est pas une première : ainsi a été rendue publique début août la venue de soldats d'origine espagnole :

Le raccourci avec l'implication de forces étrangères politisées en Ukraine est fallacieuse à mon sens puisque contrairement à la Guerre d'Espagne où la répartition des volontaires était assez tranchée politiquement (une occasion au passage de relire l'ouvrage de Georges Bernanos, Les grands cimetières sous la lune, qui lui vaudra l'inimité tenace du clergé espagnol et français ainsi qu'un désaveu de sa propre famille politique), la situation en Ukraine embrasse tout le spectre du champ politique avec des réactions mitigées allant de l'approbation à la réprobation jusqu'à la neutralité bienveillante ou circonspecte. Et ce y compris même au sein des grandes formations politiques (à tout le moins françaises).

Toujours sur le plan communicationnel, Le Monde a publié dans le débat d'idées une intervention d'Olivier Schmitt intitulé : « Cessons de servir la propagande russe » :
Ce qui a amené l'auteur à défendre son point de vue est le fait que les informations relayées par les principaux quotidiens et magazines en ligne à grande diffusion ainsi que les réseaux sociaux sont systématiquement commentés par une myriade d'intervenants favorables à la Russie. Une activité redoublée lorsque le propos initial est jugé comminatoire.
Effet d'empathie, doute méthodique ou opération psychologique savamment orchestrée? Il n'en demeure pas moins que les propos avancés par les partisans de la position russe ne sauraient être déconsidérés lestement puisque, rappelons-le, certains points continuent à demeurer obscurs, à commencer par des éléments de l'enquête sur le crash du vol MH17 à l'origine des sanctions européennes. D'autant que la piste du missile tiré par des pro-russes (en réalité pro-russophones serait un terme plus adéquat mais j'y reviendrai dans un billet postérieur) semble être particulièrement discrète depuis la révélation de la présence de balles sur la carlingue et le soupçon pesant sur un missile non pas sol-air mais au contraire air-air (révélé par le journal Malaisien New Straits Times, peu suspect de sympathie pour la Russie). Un sentiment de malaise corroboré par le refus persistant des autorités ukrainiennes de communiquer les échanges radio entre la tour de contrôle de Dniepropetrovsk avec le pilote du Boeing 777. L'empressement dès la connaissance du drame à avoir privilégié une piste au détriment de toutes les autres, et a fortiori avant même de disposer des boîtes noires et du compte-rendu des inspecteurs serait anecdotique en ce climat de tension, de guerre des nerfs et de joutes verbales, si ce n'étaient les presque trois cents victimes dont les familles attendent que toute la vérité soit faite.
Du reste, en matière de guerre communicationnelle, l'équipe en place à Kiev ne manque pas d'abreuver les occidentaux de déclarations plus ou moins (souvent plus que moins) fantaisistes. Et de rappeler à l'envi qu'il ne s'agit que d'une opération anti-terroriste (sic). Dont l'efficacité est cependant loin d'égaler celle de leurs homologues occidentaux puisque les civils paient le prix fort de cette opération qui ressemble bien plus à une campagne militaire qu'à un déploiement de forces de police au regard des forces engagées.

Avec la Syrie, la Libye, l'Irak, l'Afghanistan, l'Ukraine est désormais devenu l'un des points de conflit les plus chauds du globe. Et l'une des plus fortes pressions en matière de guerre informationnelle.

En complément de ce billet, je recommande particulièrement la lecture de l'entretien accordé par Gilles Rémy, PDG du groupe Cifal, au Nouvel Économiste. Son acuité sur la Russie et les réactions qu'elles suscitent comme l'incidence des actions menées à son encontre méritent votre attention. Ne serait-ce que parce que le versant économique et financier risque de peser très lourd dans l'affaire qui oppose une partie de l'Europe à la Russie et à ses alliés. Car oui, n'oublions pas que ni l'Inde ni la Chine ne sont alliés des occidentaux dans leur logique d'affrontement. Quant aux gouvernements du Brésil, de l'Argentine, de la Corée du Sud et d'Israël, ils se frottent déjà les mains des parts de marché qu'ils escomptent récupérer à la suite de cette fracture qui laissera des traces : 

MAJ : Un communiqué officiel de l'Élysée a annoncé en fin de journée du 3 septembre 2014 que la remise aux autorités russes du bâtiment de projection et de surface Mistral ne sera pas effective comme convenu le 1er novembre.


Ultérieurement, il a été précisé par le canal officiel que le contrat a été suspendu et non rompu, et ce afin d'éviter les lourdes pénalités financières en cas de non remise de l'ouvrage. Une nuance de taille qui peut toutefois achopper si la Russie excipe des clauses obligeant la France à revenir sine die sur sa décision ou à être obligée de s'acquitter d'une somme qui s'annonce proportionnelle à la hauteur du marché conclu antérieurement avec les homologues russes.
Cette décision peut par ricochet peser très lourdement sur la crédibilité de la France dans le domaine du marché de l'export : ainsi près de 126 avions Rafale sont toujours en discussion avec l'État Indien.
Or il se trouve que l'Inde est un partenaire privilégié de la Russie. Chacun en conclura que les retombées pourront être lourdes si la Russie décide d'actionner tous les leviers d'influence.

À méditer : les pays qui se félicitent de la décision de celui qui est censé défendre les intérêts français ne sont pas ceux qui sont prêts à racheter les deux bâtiments en question (d'autant qu'ils ont été confectionnés pour répondre à un cahier des charges spécifiquement russe et qu'un reconditionnement grossirait la facture initiale).

Le fardeau à supporter si la décision devait se conclure par une annulation serait lourd financièrement (le montant déjà versé par la partie russe et vraisemblablement la bagatelle de 5 milliards d'euros de pénalités selon Pascal Boniface de l'IRIS), géopolitiquement (impression d'une perte de souveraineté puisque décision sous influence) et commercialement (baisse de la confiance des acheteurs mondiaux dans le respect de la parole donnée par les contractants français). La décision est d'autant plus malheureuse qu'elle arrive en porte-à-faux au moment où une tentative plus affirmée que le passé se dégage pour mettre fin aux hostilités et trouver une solution politique acceptable pour toutes les parties ukrainiennes.

Si les grands ténors de l'armement français prospecte en ce moment en Pologne, un marché avec un fort potentiel et un pays en pointe au sein de l'Union Européenne pour adopter une position ferme face à la Russie, rien ne garantit que la décision française de suspendre la livraison des Mistral soit accompagnée d'une compensation par l'achat polonais de fournitures.

Enfin, si certains arguent qu'une annulation ne serait pas nouvelle en citant le cas du général de Gaulle en 1967 qui ferma les exportations d'armes à destination d'Israël (dont les fameuses vedettes de Cherbourg qui seront exfiltrées par le Mossad), il leur faut rappeler, même si c'est une lapalissade, que la France de 2014 est différente de celle de 1967. Sur le plan économique et financier déjà où l'atonie de la croissance, le chômage de masse et une dette traînée comme un boulet en font l'homme malade de l'Europe (dixit le journal économique allemand Handelsblatt en août 2014) alors qu'en 1967 les français vivaient les Trente Glorieuses. De même, la comparaison est erronée puisque que sur le plan de la politique internationale, le président de Gaulle prit une décision souveraine et non imposée suite à des pressions extérieures répétées.
Ce faisant un cas d'école mérite d'être rappelé. En 1982 la France par la voix de son président François Mitterrand prit la décision de fournir aux anglais, alors plongés en pleine guerre des Malouines, de précieuses indications techniques sur le matériel militaire vendu à l'Argentine, un gros client de l'époque, en sus d'un embargo sur les livraisons d'armes et de munitions. Une décision qui ne manqua pas à moyen et long terme de plomber la confiance des pays potentiellement clients vis à vis d'un producteur d'ouvrages prêt à jouer contre leurs intérêts.

mardi 26 août 2014

Été 1914 : "Deux combats navals - 1914" de Claude Farrère et Paul Chack - Falklands [Le Fauteuil de Colbert]

http://www.librairie-du-littoral.com/images/deux-combats-navals-1914-p3733~1.jpg

Nous nous étions quittés pour la première partie de la fiche de lecture de Deux combats navals sur une marque d'étonnement à propos de l'artillerie secondaire. Justement, Nicolas Mioque répondait très largement à mes questions dans une interview. Dans la seconde partie de cet entretien, il a été question des frégates et d'artillerie : quand la frégate moderne (du XVIIIe siècle) émergeait, avec deux ponts, et une première batterie bien au-dessus de l'eau, loin des paquets de mer, contrairement à la batterie basse (et la plus lourde) des trois ponts...

Revenons si vous le voulez bien à nos protagonistes de ce début de XXe siècle. Von Spee, le grand vainqueur de Coronel (1er novembre 1914) est coupé peu à peu de tous les réseaux. Nos deux auteurs nous relatent que le réseau cyber (sphère électromagnétique constituée des relais de TSF) des Allemands les abandonnent peu à peu, les Amériques étant plus favorables aux Anglais.

Mais dans ce registre, il est très intéressant de lire que le premier développement de cette seconde partie de l'ouvrage est consacré au réseau logistique de la marine allemande. Avec minutie, Berlin organise des points d'appui, de quoi charbonner en Méditerranée et au-delà de Suez. A l'époque de la toute jeune marine à vapeur (et la voile est toujours une composante reine de la navigation commerciale), un navire n'est pas grand chose sans charbon. Certes, le bateau est indépendant du vent mais il doit s'abreuver régulièrement. Et depuis le déclenchement de la guerre, tout ce réseau logistique, tous ces flux indispensables, disparaissent à cause d'un méticuleux travail anglais.

Il y a de quoi mieux comprendre Von Spee qui est vainqueur un jour à Coronel et se sait déjà mort en quittant le Chili. Plus vraiment de TSF. Plus vraiment, non plus, de moyen de charbonner. Et avec ça, il va falloir remonter tout l'Atlantique pour rentrer en Allemagne, en passant la Royal Navy et la Marine nationale. Lucide, l'amiral allemand laisse ses décorations au Chili
car il se sait condamner.

D'un côté, les auteurs se demandent pourquoi l'Allemand ne débute pas une guerre de course, forces dispersées, pour diviser le peu de forces anglaises affectées à l'Atlantique Sud et ainsi se nourrir sur les flux stratégiques pour survivre. Pour quoi ? Rentrer ? Prospérer ?

De l'autre, les Anglais ont bien sacrifié une division navale à Coronel alors que le vieux gentilhomme savait qu'il allait à une mort très inutile. Par honneur, l'amiral Cradock a scrupuleusement respecté les ordres et Londres y perdait des navires car refusant de déplacer ceux de l'Atlantique Sud pour le Pacifique.

Notre affaire reprend là : Fisher à la nouvelle du (prévisible) désastre déplace -enfin !- des unités navales modernes pour aller à la rencontre des Allemands. Cela ferait mauvais effet de perdre les flux de ravitaillement alors que des masses d'hommes se battent en Europe. L'escadre envoyée se dirige vers les Malouines (ou Falklands). Ce sont les ordres de Sir John Fisher et, paraît-il, cela ne se discute pas.

Ordres qui ne sont pas non plus discutés du côté allemand. Von Spee vise à prendre les Malouines -la belle affaire- pour forcer les Anglais à l'affrontement.

Les forces anglaises se préparent et se renforcent aux Malouines. Le vieux cuirassé Canopus sert de batterie flottante, les canons étant guidés depuis les organes de visée installés à terre. Le reste de la flotte envoyée depuis l'Angleterre se concentre autour.

Le premier navire allemand qui parvient aux Malouines et éclaire le reste de l'escadre aperçoit les mâtures anglaises. Surtout, il remarque la présence de mâts tripodes. Quid de la pertinence de cette observation ? C'est le signe qu'il y a des Dreadnought britanniques. Des cuirassés de cet ordre rendent tous les autres obsolètes. Von Spee se lance-t-il dans une manoeuvre de la Praya (16 avril 1781) ? N'étant pas Suffren, il ne le fait pas. L'escadre anglaise est sauvée dès lors : les équipages britanniques obtiennent le temps nécessaire pour quitter leur mouillage et se rendre à la rencontre des allemands.

Il n'y aura pas une mais deux batailles : cuirassés contre cuirassés, croiseurs contre croiseurs. La salve anglaise pèse quatre fois plus lourd que la salve allemande. Un massacre.

Les Anglais, car il y avait des navires aux Malouines, se sauvent d'une prise de l'archipel et conservent ce précieux vérou pour contrôler le passage Pacifique-Atlantique-Océan Indien. Les
Anglais referont une descente en 1982 et la logistique sera encore et toujours la cheville ouvrière de leur réussite.

Finalement, l'ensemble composé des batailles de Coronel (1er novembre 1914) et des Falklands (8 décembre 1914) constitue une bataille navale assez moderne. Les navires naviguent  soutenus par plusieurs réseaux (cyber, logistique). Le feu tient une place centrale dans toutes ses composantes (qualité des organes de visée, volume de la salve, répartition des pièces, choix des calibres). Un décor où le Dreadnought, le navire de la rupture technologique, triomphe. Enfin, l'enjeu final est le contrôle des flux et la tentative allemande de prendre le blocus naval anglais à revers. C'est surtout une affaire de volonté des hommes qui donnent et exécutent les ordres dans le brouillard de la guerre. Un brouillard au goût de sel car les spécificités de  la mer sont terribles.



Billet paru initialement sur le blogue Le Fauteuil de Colbert dans le cadre du dossier Été 1914

mardi 19 août 2014

Passage sur France Culture : Du mercenaire au hacker, les figures du guerrier moderne (4/4) - Les hackers : agents d’Etat ou activistes de l’ombre


Chers visiteurs,

Voici bien longtemps que je ne me suis entretenu de cyberstratégie russe. C'est pourquoi je relaie mon intervention lors de l'émission Culturesmonde retransmise sur France Culture, et animée par François Delorme. J'en profite ce faisant pour remercier et féliciter toute l'équipe au sein et gravitant autour de l'émission qui a été d'un grand professionnalisme.
Outre mon propre apport, je vous recommande d'écouter avec attention les deux autres invités. Et notamment Frédérick Douzet, professeur à l'Institut Français de Géopolitique, spécialiste des États-Unis et présidente de la chaire Castex de Cyberstratégie.

Sur mon intervention, il semblerait effectivement que le cas ukrainien soit désormais une troisième variante de la cyberstratégie russe au côté du scénario estonien puis géorgien. Du reste, le côté faussement amateur et saturation de masse des précédentes cyberattaques fait désormais place à une stratégie plus ciblée et professionnelle (songeons à la coupure des communications entre la Crimée et l'Ukraine à l'acmé des opérations de réintégration du territoire au sein de la Russie).
Ces éléments feront l'objet d'un développement plus circonstancié lors d'une prochaine édition de la cyberstratégie russe, sachant d'ores et déjà qu'ils confortent mon analyse prospective sur l'évolution et l'appréhension de cet espace stratégique en raison de l'inexorable effacement des pirates des années 2000 au profit des corsaires des années 2010 avant l'officialisation d'une véritable unité dédiée spécifiquement au cyberespace.

[petite correction par rapport à mon intervention, le terme approprié est plutôt contre-feu que contre-pouvoir].

En vous souhaitant bonne écoute.

http://www.franceculture.fr/emission-culturesmonde-du-mercenaire-au-hacker-les-figures-du-guerrier-moderne-44-les-hackers-agents

Lecteur audio :
http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=4870082


vendredi 15 août 2014

Été 1914 : "Deux combats navals - 1914" de Claude Farrère et Paul Chack - Coronel [Le Fauteuil de Colbert]

http://www.librairie-du-littoral.com/images/deux-combats-navals-1914-p3733~1.jpg
Par cette fiche de lecture ce blog, véhicule du cyberespace de son auteur, évolue dans de nouvelles conditions. Pour ceux qui l'auront remarqué, le Fauteuil est désormais membre d'un nouveau webzine : EchoRadaЯ. Pour participer au premier dossier de ce nouveau webzine, ce blog va tenter de produire quelques billets sur l'état du monde (naval) en 1914.

Débutons bien et mal en nous intéressant à Deux combats navals (1925, éditions Flammarion, 3 francs 75) de Claude Farrère et Paul Chack. Nous commençons bien car nous allons évoquer la bataille navale de Coronel (1er novembre 1914). Nous commençons mal car elle ne s'est pas produite pendant "l'été" de l'hémisphère Nord. Dans l'autre hémispère, et particulièrement dans le décor de cette bataille, le soleil c'est comme à Brest : un concept.

N'agravons pas mon cas en ces temps troublés : nos deux auteurs ont eu une vie passionnante, si ce n'est plus. Sauf que Paul Chack, et nous y reviendrons plus tard, fut exécuté à la Libération. En l'état de mes connaissances, ce n'est pas un regret.

Il n'est pas anodin de préciser cela car à la lecture de l'ouvrage, le lecteur peut se rendre compte que la "race" est un concept bien ancré dans les esprits. Comment ne peut pas être surpris quand il est possible de lire dedans que l'Allemand n'est pas doué d'imagination ?

Paru en 1925, Deux combats navals nous offre un regard de l'époque. Les renseignements qui permettent de reconstituer les combats proviennent certainement du travail des attachés navals français, des services de renseignement, de la presse et d'autres sources. Ensemble de travaux qui a une importance considérable.

Point de vue d'autant plus intéressant qu'il relate une époque magnifique : les sous-marins comme les avions ne sont encore que des curiosités, le combat en ligne est roi (et c'est lui qui justifie les grades des amiraux) et il s'agit uniquement de bataille navale. Un décor magnifique pour des combats au canon, La chapelle reine des marines.

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/3/36/Coronel_battle_map-fr.svg/1024px-Coronel_battle_map-fr.svg.png

Quel est donc l'enjeu de la bataille des Coronel ? Une escadre allemande commandée par le vice-amiral Maximilian Von Spee traverse le Pacifique. Londres craint que Berlin cherche à vaincre au large de l'Amérique pour s'offrir une liberté totale pour mener la guerre de course et ainsi sérieusement mettre à mal les communications alliés au service de l'effort de guerre en Europe. Face au comte Von Spee, le contre-amiral Christopher Cradock. Il est surnommé par des officiers français qui ont servi sous ses ordres de "vieux gentilhomme". 

Nos deux escadres se rencontrent le 1er novembre 1914. Le combat dure pas plus de deux heures. Nos deux auteurs nous relatent comment Von Spee a vaincu Cradock. Dans les faits, les différences techniques entre les navires, la différence du niveau d'entraînement entre les équipages, justifient un rapport de force écrasant en faveur des allemands.

Si Deux combats navals évoque un certain âge d'or du canon, cela ne veut pas dire que les "armes" sont négligées. Elles le sont, dans le sens où elles sont à peine évoquées dans le récit. Mais cette évocation de la place tenue par la logistique, la guerre électronique et le renseignement suffit à en montrer l'importance capitale. Sans oublier que le droit international joue un rôle essentiel dans le façonnage du théâtre des opérations. Evoquons quelques exemples de ces armes indispensables qui vont encadrer la bataille de Coronel.

Premièrement, les britanniques se servent de plusieurs bases navales avancées en Amérique du Sud, dont deux sont secrètes. Il y a une savante utilisation de ces bases alors que  l'escadre allemande quitte la Chine de peur d'y être bloquée, traverse le Pacifique de crainte d'être anéantie par les forces australiennes et japonaises et arrivent en Amérique du Sud où elle n'a accès qu'aux port neutres, faute de colonie ou de base avancée. 

Deuxièmement, quand les deux escadres jouent au jeu du chat et de la souris, les allemands dissimulent le volume de leur force en mettant en avant sur les ondes un navire pour cacher les autres. Les Anglais seront surpris alors qu'ils avaient casser le code naval allemand, "comme de juste" disent les deux auteurs (ce qui fait écho à la tradition d'excellence des services britanniques jusqu'à aujourd'hui).

Troisièmement, le renseignement est un enjeu crucial. Il est encore organisé à cette époque autour de l'amiral commandant l'escadre et non pas centralisé à terre. C'est dire l'importance dans notre bataille des réseaux de communications fixe et mobile, du réseau diplomatique et des services de renseignement pour apprécier la position et le volume des forces adverses ainsi que la situation stratégique.

Enfin et quatrièmement, le facteur juridique est crucial. A l'époque, la souveraineté des Etats n'existe en mer que dans le cadre de la mer territoriale (qui s'étend "jusqu'à la portée des canons"). En temps de guerre, les forces belligérantes ont le droit de se ravitailler dans les ports neutres, mais uniquement pendant 24h et seulement trois navires à la fois. Considérations qui renvoient à l'avantage logistique anglais...

Autre chose, les deux auteurs évoquent les choix qui s'offraient aux deux amiraux. Pour l'Anglais, il est question de savoir comment exécuter les ordres : faut-il trouver et garder les Allemands au contact ? Pour l'Allemand, que faire du capital victoire remporté à Coronel ? Von Spee se croit condamné et les auteurs se demandent pourquoi il n'a pas mené une guerre de course à la manière d'autres raiders de surface allemand, au bilan déjà bien lourd.

Aussi, à travers ce combat nous retrouvons les spécificités du combat naval. Les optiques se couvrent de sel. Le soleil et la lune sont à utiliser comme atout au combat. La mer formée, en plus de perturber la précision des pièces et d'en user les servants, empêche l'utilisation des batteries au-dessus de la ligne de flottaison (un souci constant depuis... des siècles).

Plus techniquement, il est possible de se demander à quoi servent des pièces en batterie sur des vaisseaux de ligne quand une mer un peu formée (surtout dans l'Atlantique Sud) suffit manifestement à en interdire l'utilisation. Autant déposer ces batteries et renforcer la batterie principale ? La question est cruciale puisque l'un des avantages allemands était la vitesse et il faut bien déplacer ce poids mort.

Tout comme il n'est pas inintéressant de relever que la différence de qualité de charbon entre les anglais et allemand rend les premiers plus discrets que les seconds.Le navire doit se faire discret dans l'océan qu'il parcourt et donc échapper à l'oeil
humain et, plus tard, électronique
.




Article paru dans le cadre du dossier Été 1914 sur le blogue Le Fauteuil de Colbert.

mardi 12 août 2014

Été 1914 : une Entente qui écoute le monde ? [Lignes Stratégiques]

Au début de l’été 14, un dispositif d’écoute à grande échelle est en place au sein des dispositifs sécuritaires des grandes puissances. Deux types d’écoutes sont mis en place : sur les communications filaires, principalement les câbles sous-marins, et sur les communications radioélectriques internationales. L’interconnexion croissante des pays, des médias et des opinions a changé la donne en termes de relations diplomatiques. Tout va plus vite  mais tous les esprits n’y sont pas préparés. Les ultimatums de l’été ont largement utilisé les envois de messages par des moyens de transmissions rapides et longue distance que les chancelleries ne maitrisent pas encore complètement à ce rythme inédit. On peut estimer que la machine s’emballe. L’enchaînement rapide des entrées dans le conflit, en raison des alliances, s’avère autant dû à une volonté d’en découdre, qu’à une diplomatie dépassée par la vitesse et la nature des télécommunications et des médias de son temps. Dans ce monde mondialisé et interconnecté, les écoutes ont joué un rôle tactique et stratégique que ce billet ne fait qu’évoquer.
 
Une Grande Bretagne performante
Les services du chiffre et stratégiques britanniques s’illustrent dès le début de la guerre : la célèbre Room 40 OB (Room 40 Old building), service de l’Amirauté, permet de déchiffrer les messages allemands. En début de guerre, le renseignement est principalement obtenu grâce à la cryptanalyse et à la capture de documents sur des navires. Il s’agit par exemple de la capture sur le croiseur allemand Magdeburg, coulé le 26 août 1914 par les Russes, du livre de code Signalbuch der Kaiserlich Marine (SKM), du code courant, du livre de bord et de la grille de coordonnées pour la Baltique. La capture, sur le Hobart par la Royal Australian Navy, le 11 octobre 1914, du code Handelsschiffsverkehrsbuch (HVB) et du code de la marine marchande du Reich constitue une autre illustration. Le dispositif s’appuie aussi sur le service du Chiffre de l’armée qui envoie un détachement (MI 1 (b) Signal intelligence branch) en France dès septembre 14, sous le commandement du commandant B.W. Bowdler. La Grande Bretagne bénéficie de points d’écoute dans les principaux nœuds de communication de l’Empire, sur tous les continents. Ceci est la conséquence de la supériorité britannique dans les télécommunications, de sa puissance militaire conventionnelle et d’une politique alliant depuis au moins une quinzaine d’années les impératifs économiques et de sécurité.

Une France innovante

La France s’appuie sur de nombreux services d’écoute et d’interception dont l’efficacité repose sur quelques individualités. Ils dépendent de la Guerre, de la Marine, des Postes et télécommunications, des Colonies, de l’Intérieur et des Affaires étrangères. Le dispositif est mondial et multisupports mais offre le désavantage d’être fragmenté et de mettre en concurrence les services. Pendant la guerre, 5 services du chiffre seront alignés en France, sachant que certains services d’écoute n’avaient pas besoin de service du chiffre en propre. Les services du bureau du Chiffre de l’armée obtiennent également des résultats notables sur les forces terrestres allemandes dès le début de la guerre. Peu après, sur le front de l'Ouest, des interceptions effectuées par le réseau d'écoute de la Tour Eiffel et des forts de l'Est, permettent de compléter les observations aériennes et de lancer la contre-offensive du 5 septembre 1914. Les écoutes se développent ensuite au niveau tactique dans toutes les armées françaises à des niveaux certes différents de performance. La France aide l’année suivante la Russie dans le domaine des écoutes qu’elle a peu investi. Les efforts de développement de cette capacité sombreront dans les révolutions russes de 1917.

Pour les missions à dominante statique, les unités d’écoute se « branchent » sur les câbles ennemis, en captant les informations avec un autre câble (diaphonie ou signaux à la terre) et grâce aux rayonnements parasites. Les dérivations de lignes semblent plus rares au front. Tout cela nécessite de prendre des risques importants pour franchir les lignes ou s’approcher à quelques dizaines de mètres voire quelques mètres de la tranchée ennemie. Dans la deuxième partie de la guerre, un poste d’écoute est souvent composé de transmetteurs et d’interprètes (généralement trois par langue dans l’armée française). La télégraphie par sol, mise en place pour éviter les coupures de câbles dues à l’artillerie (10 000 postes sont acquis par l’armée française pendant la guerre), permet également des écoutes tactiques avec plus de sureté (moins de deux kilomètres). A la fin de la guerre, une armée française dispose de 10 à 18 postes d’écoute. Dans la guerre de mouvement, les stations déplaçables d’écoute radio assurent le rôle que les stations d’interception filaire assuraient au niveau tactique dans la guerre de tranchées. Au final, les différents services français auraient traité de l’ordre de 150 000 messages, principalement en Europe, mais tous n’auraient pas été décryptés.

Des Etats-Unis qui apprennent vite.

A l’entrée en guerre en 1917, les Américains s’appuient sur leur expérience de la guerre de sécession, de la guerre hispano-américaine et de l’expédition punitive de 1916 contre le Mexique. Dans cette expédition, le général Pershing, futur commandant des forces américaines en France, dispose déjà de moyens mobiles d’écoute et de goniométrie. Le lieutenant-colonel Van Demand développe les écoutes et la cryptographie dans l’armée des États-Unis, accompagnant ainsi la montée en puissance du renseignement militaire. Le bureau du chiffre est nommé MI-8. Il développe un service d’interception radio à partir de personnel sélectionné des transmissions pour suivre les communications stratégiques allemandes à partir d’une quinzaine de sites sur le territoire des États-Unis. Un centre d’écoute de grande ampleur est mis en place à Houltan (Maine) pour les communications transatlantiques de la diplomatie allemande. Durant la montée en puissance de l’American Expeditionary Force (50 à 400 hommes en un an), le général Pershing décide de calquer l’organisation américaine sur l’organisation française. L’AEF dispose d’unités chargées des écoutes. Elles sont chargées de traiter des communications terrestres mais aussi aériennes. La section renseignement radio aurait débuté le conflit à une cinquantaine d’hommes pour terminer à plus de 400. Au niveau des écoutes maritimes, les États-Unis se sont inspirés des avancées britanniques sur mer. Les Etats-Unis se serviront de leur savoir-faire lors des « conférences de paix » entre 1919 et 1921, en écoutant leurs anciens ennemis… et aussi parfois leurs alliés.
La Première Guerre mondiale constitue la première utilisation du combat cyber-électronique à grande échelle. La plupart des techniques existaient avant-guerre. Les écoutes ont été industrialisées et mises en cohérence du niveau tactique au niveau stratégique. Chaque pays va développer des écoutes qui ne constituent qu’un des effets de la manœuvre (combinaison des effets dans l’espace et le temps). Ce n’est pas le développement de moyens techniques mais bien l’amélioration de la manœuvre sur les réseaux et l’intégration de cette manœuvre à la manœuvre générale qui ont été une telle efficacité. Au plan politico-militaire, la puissante alliance franco-britannique forgée durant la Première Guerre mondiale, sera remplacée plus de deux décennies plus tard, après l'effondrement militaire de la France, par celle entre les Etats-Unis, les Britanniques, les Canadiens, les Néo-zélandais et les Australiens. Mais l’alliance des Five Eyes est une autre histoire…

Article paru dans le cadre du dossier Été 1914 d'Echo RadaR sur le blogue Lignes Stratégiques


Sources :
BONNEMAISON, DOSSE, Attention, cyber ! Vers le combat cyberélectronique, Economica, janvier 2014.
COUSSILLAN Capitaine, Recherche du renseignement revue du Génie militaire, 32ème année Tome LV juillet 1924.
DELHEZ Jean-Claude, La France espionne le monde (1914-1919), Economica, mai 2014.
FINNEGAN John Patrick, Military Intelligence: A Picture History, Center of Military History United States Army Washington D. C., 1998, chap 2.
HEADRICK Daniel R., The invisible weapon, Oxford university press, 1991
MABILLE (commandant), La lutte contre les services de renseignement ennemis, Revue militaire française, librairies Berger-Levraut, n°28, 1er octobre 1923. 93ème année.

Lire le dossier sur les écoutes secrètes, par l’Association de la guerre électronique de l’armée de Terre.

vendredi 8 août 2014

Été 1914 : Le sacrifice des Normaliens [Cyberland]


La proportion d'officiers tués pendant la première guerre mondiale dépasse celle des soldats de la troupe. Dans l'infanterie, là où l'on meurt le plus, un officier sur trois est tué au combat quand un homme de troupe sur quatre y perd la vie et moins de un sur dix dans toutes les autres armes...

L’École Normale Supérieure de la rue d'Ulm incarne à la fois l'engagement patriotique et la surmortalité des élites durant la Grande Guerre. Plus de la moitié des élèves des promotions 1910-1913 de l'ENS disparaît au combat. Cette proportion particulièrement élevée correspond à celle des officiers saint-cyriens morts pour la France durant la Grande Guerre qui, rappelons le, avaient tous choisi le métier des armes... L' ENS incarne l'engagement des intellectuels au combat au même titre que celui de l’École Polytechnique, de l’École Centrale, de Navale et de Saint-Cyr.

A la différence de Polytechnique et de Saint-Cyr, l'ENS n'est pas une école militaire. Pourtant, dès 1905, l’École Normale Supérieure met en place une préparation militaire pour tous ses élèves.

Sa motivation première est de concurrencer la formation de l’École Polytechnique et de conserver les meilleurs candidats du concours scientifique. Pour l'anecdote, cette concurrence traversera le vingtième siècle pour demeurer encore bien « vivace » aujourd'hui, en 2014.

Dès le début du conflit, les élèves normaliens sont systématiquement incorporés dans l'infanterie, arme particulièrement consommatrice en vies humaines : les taux de perte dans l'infanterie s'élèvent à 29% chez les officiers et à 22,9 % chez les hommes de troupe mobilisés.

Le patriotisme des élèves normaliens fonde l'hypothèse d'un engagement total évoluant parfois vers l'engagement « sacrificiel ». Les promotions qui subissent le plus de pertes sont celles scolarisées en août 1914 , c'est-à-dire les promotions de la période 1910-1913. Sur les 265 élèves entrés à l'ENS durant ces 4 années, 109 ont été tués soit près d'un élève sur deux ! Ces disparitions interviennent en majorité durant les premiers mois du conflit. Près de 4 normaliens sur 10 décèdent en 1914. D'une façon générale, les 4 premiers mois de la guerre seront les plus meurtriers avec environ 450 000 hommes morts pour la France, soit presque le tiers du total des pertes de l'armée française.

Dans les classes 1886 à 1917, 1400 élèves sont mobilisables, 832 seront mobilisés et 236 perdront la vie soit un taux de mortalité global de 28,3 %.

Émile Boutroux analyse la surmortalité normalienne :

« Les normaliens ont été frappés dans une proportion très supérieure à la moyenne. Ce fait n’est pas fortuit. Tout entiers au devoir cordialement embrassé, ils se sont donnés sans réserve, ils ont intrépidement entraîné leurs camarades ; tel le sous-lieutenant Jules Pascal qui, sur la ligne de feu de Léronville, en Meurthe et Moselle, blessé vers 4 heures et ½, enleva ensuite, à la tête de ses hommes, un coteau où il tomba à 5 heures... L’histoire sera écrite de leur zèle et de leurs belles actions. On y trouvera maint exemple de l’entrain avec lequel ils sont partis. Tel, Albert Lévy, professeur du cours de Saint-Cyr à Saint-Louis qui, âgé de 47 ans, s’est engagé dès le début de la guerre ; tel, Charles Bayet, qui, âgé de 65 ans, s’est engagé comme sous-lieutenant » (Annuaire 1915, p. 2).

Xavier Roques poursuit :

«  Les hommes marchent s’ils se sentent entraînés, s’ils voient le chef à la place que la décence, à défaut du règlement, lui assigne, c’est-à-dire à leur tête. Nous avons, nous, pour nous soutenir, ce que la plupart n’ont pas, une force intérieure, une volonté faite de notre éducation et de notre culture. Nous sommes les riches. C’est à nous, s’il le faut, de payer » (Annuaire 1916, p. 135).

Les discours sur les fins glorieuses, les charges héroïques et les sacrifices consentis des normaliens doivent pourtant être modérés par les récits descriptifs et factuels des morts au combat.

Ainsi, la disparition tragique par abandon de Jean Merlin lors d'une retraite témoigne d'une réalité de la guerre bien plus sordide.

« Jean Merlin écrivit pour la dernière fois à sa mère le 26 août 1914, au départ de Bourgoin ; il lui dit qu’il était dirigé sur Gray, pour être envoyé immédiatement sur le front, et qu’il emportait sur lui sa dernière lettre, avec une médaille qu’elle lui avait remise. On ne devait plus rien savoir de lui. Le29 août, plusieurs hommes de son régiment le virent tomber au col d’Anozel, atteint à la mâchoire et à l’épaule par des éclats d’obus. Nos troupes étaient alors en retraite ; les Allemands occupaient Saint-Dié. On dut l’abandonner là. On le retrouva mort, le 6 septembre, avec un homme de son régiment, à la lisière d’un bois (…) à quelques kilomètres d’Anozel. Qu’était-il advenu de notre ami pendant ces huit jours ? Le cœur se serre douloureusement à cette pensée » (Annuaire 1915, p. 56).

« Joseph Marty fut rappelé le 2 aoûtsous les drapeaux en qualité de sergent au 38e R d’infanterie coloniale. Le 10 septembre il occupait avec sa compagnie une tranchée près du village de Séraucourt, aux environs de Bar-le-Duc. Surpris par l’ennemi dans une attaque à la baïonnette, il sortit le premier de la tranchée pour entraîner ses hommes à la riposte. Une balle reçue en pleine poitrine arrêta son élan ; on le retrouva quelques heures plus tard, tourné vers l’ennemi, tenant encore entre ses mains son fusil, baïonnette au canon ; il dormait de son dernier sommeil. Ce fut là une belle mort et une belle existence. Mais il est dans une petite maison d’Albi deux orphelins qui réclament quelquefois leur papa, une veuve inconsolable qui ne sait que répondre aux questions ingénues des petits et doit se cacher d’eux pour pleurer » (Annuaire 1915, p. 59).

Robert Blum (promotion 1906 S), professeur de mathématiques au lycée de Douai, commande une section d'infanterie depuis sa tranchée près de Berry-au-Bac en Picardie :

« Tout était relativement calme lorsque soudain trois obus éclatent devant la tranchée. Les coups assourdissent les hommes, qui se terrent. Aussitôt, d’un boyau creusé secrètement, l’attaque surgit. Les hommes de Blum, surpris, ont un moment d’hésitation : une minute tragique de flottement se passe. Avec un calme et une fermeté admirable [...] Blum ressaisit la section ébranlée, la rassemble et commence le feu. Mais à peine avait-il passé la tête au parapet qu’il tombe frappé d’une balle à la tête et meurt aussitôt » (Lévy, 1918, p. 133).

Ernest Lavisse, Directeur de l'ENS nommé en 1904 a œuvré avant guerre pour le développement d'une formation militaire au sein de l’École et pour l'égalité des statuts des élèves normaliens avec celui des Polytechniciens. Dans l'extrait suivant, il s'inquiète auprès de l'autorité militaire du retard d'évolution de grade des normaliens combattants issus des promotions 1913, 1914 et 1916 :

« Pour moi, il m’est très pénible d’avoir à vous dire que je vois naître et grandir chez beaucoup des nôtres, à propos du sort qui leur est fait dans l’armée, un mécontentement dont les conséquences m’inquiètent beaucoup pour l’après-guerre. Vous savez que parmi nos élèves de 1913 et de 1914 au front depuis le 1er janvier 1915, il y en a qui, blessés et cités à l’ordre du jour, sont encore simples sous-lieutenants beaucoup même à titre temporaire. L’un d’eux m’écrivait, le 8 mars : « Je m’étonne de temps à autre des décrets concernant la titularisation au grade d’officier des élèves de certaines écoles, sans qu’il soit jamais question de ceux de l’Ecole Normale. Nous aurait-on complètement oubliés et serions-nous définitivement rayés des contrôles ? » […] Voilà le ton : il est triste, résigné, dédaigneux. Ce n’était pas celui des lettres que ces mêmes élèves m’écrivaient au commencement de la guerre : ils ont été parmi les plus ardents et les meilleurs ; tous les deux ont la croix de guerre. Soyez assuré que la plainte est générale. Elle est grave, venant d’une élite. »

Paul Painlevé, mathématicien normalien (1883S), Ministre de l'Instruction publique, des beaux-arts et des inventions intéressant la défense nationale, prononce un discours le 4 mars 1916 alors que la bataille de Verdun fait rage :

« Aujourd’hui, comment parler de l’École normale supérieure sans évoquer avec une tendresse particulière, avec une piété profonde, tous ces jeunes gens qu’elle a formés pour penser et qui ont su si bien combattre ? Comment ne pas voir se dresser devant soi cette élite de chercheurs, de savants, d’écrivains qui, si vite, se sont révélés des chefs sous la mitraille ? » (Painlevé, 1916, p. 194)

De son côté, l'Allemagne de 1914 fait le choix stratégique d'affecter une partie de ses ingénieurs et scientifiques de haut niveau au développement des technologies de l'armement. En France à la même époque, l'idéologie égalitaire de la troisième république interdit que les élites soient « préservées » et mieux « utilisées ». Cette position de principe a certainement conduit à l'hécatombe normalienne. Pour autant, les taux de perte des jeunes élites en Angleterre, aux États-Unis et dans une moindre mesure en Allemagne demeurent très élevées. Le sacrifice des élites durant la Grande Guerre est un phénomène mondial.

L’École Normale Supérieure a payé un lourd tribut durant la Grande Guerre. Le patriotisme exacerbé des élèves, la volonté d'égaler l'engagement polytechnicien et l'affectation systématique des mobilisés dans l'infanterie sont autant de facteurs qui, conjugués, expliquent la surmortalité normalienne. Un siècle plus tard, on peut regretter que l'ENS n'entretienne plus de lien direct avec la Défense Nationale. L’École pourrait pourtant trouver avantage à intégrer à son cursus une formation militaire initiale de courte durée et une sensibilisation des élèves (futurs enseignants chercheurs) aux problématiques de défense.


Article publié initialement sur le blogue Cyberland dans le cadre du dossier Été 1914

Sources documentaires :

David Aubin - Les mathématiciens normaliens « morts pour la France » 1914-1918 .

Nicolas Mariot – Pourquoi les normaliens sont-t-ils morts en masse en 1914-1918 ? ARPoS Pôle Sud, 2012/1 – n° 36, 9-30