mercredi 21 décembre 2016

Histoire parallèle de l'informatique et de l'astronautique soviétiques

Chers visiteurs,

Permettez-moi de vous offrir un modeste cadeau de Noël sous la forme d'un diaporama, fruit d'une conférence donnée au Consulat de Russie de Strasbourg en 2014. Celle-ci portait sur une thématique originale : l'histoire parallèle de l'informatique et de l'astronautique soviétiques où l'une bien que plus effacée que l'autre n'en démérita pas moins et rendit possible les succès des vols spatiaux. C'était aussi l'occasion rêvée de brosser une galerie de portraits tous aussi importants que leurs réalisations et dont le rôle ne fut pleinement révélé que ces dernières années.

Le propos peut paraître elliptique, il est cependant logique car le diaporama servit de support à la démonstration (un document Powerpoint n'est pas une aide textuelle destinée au conférencier mais bel et bien un appui à son exposé destiné au public), malgré tout il contient fort heureusement nombre d'indications à même de vous donner une idée des réalisations et des complications liées à cette période très riche sur le plan des avancées techniques.

Le fichier sera disponible durant trente jours sur le serveur Free, et le demeurera aussi longtemps qu'il sera téléchargé (la computation étant remise à zéro dès la survenance d'un téléchargement). 
Une fois installé sur votre bureau, double-cliquez dessus pour démarrer la présentation.

Et n'oubliez pas, si le sujet vous donne l'envie de l'approfondir, surtout en sa variante cyber, plongez-vous dans mon ouvrage sur La cyberstratégie russe, aux éditions Nuvis. Le premier et le plus sérieux en le domaine. Conforté qui plus est par la sortie réactualisée de la nouvelle doctrine de sécurité informationnelle russe de décembre 2016. 

mardi 13 décembre 2016

De galère en palais de Frank G. Slaughter


Il est de ces ouvrages que l'on découvre par un heureux hasard et qui pour une raison difficilement dicible vous invite à communier avec le texte. De galère en palais est de ceux-ci.

Frank Gill Slaughter, né en 1908 et décédé en 2001 est un auteur américain prolifique dont le credo fut de populariser la science médicale à travers ses diverses oeuvres, non sans rechigner à produire quelques textes à trame biblique. Pourtant le présent roman, dont la version originale est The Mapmaker, apparaît comme singulier en listant sa longue bibliographie. Publié en 1957, le scénario débute au XVème siècle, et plus précisément à l'époque d'Henri, l'infant du Portugal dont la postérité lui accolera la qualité de navigateur (Henrique o Navegador). La mention de ce monarque du jeune État portugais (dont l'existence ne remonte qu'à 1128 et la bataille de Sao Mamede) est centrale car l'intrigue va se dérouler autour de l'activité d'icelui. Néanmoins bien qu'essentiel, le personnage majeur du récit n'est pas le prince du Portugal, mais un cartographe, Andrea Bianco.

Une recherche dans toute bonne encyclopédie révèle que l'homme a bel et bien existé, et ce n'est d'ailleurs pas le seul individu réel qui bénéficia d'une résurrection par la plume de Slaughter, tel Fra Mauro entre autres exemples. Andrea Bianco donc, est un citoyen de la Sérinissime versé dans l'étude des rapports de capitaines de navire sillonnant les côtes connues afin de dresser au plus près les si précieuses cartes de navigation. Le roman prend une consistance conséquente au niveau scientifique mais aussi géopolitique car la période choisie par l'écrivain est celle d'un basculement de l'économie européenne de la Méditerranée vers l'Atlantique. Un temps où barbaresques et puissantes républiques maritimes italiennes ponctionnaient allègrement les produits d'Orient, dont les fameux épices si recherchés par toutes les cours et foires d'Europe pour leurs bienfaits médicaux et gustatifs. Ces tarifs prohibitifs, induisant même des privations, favorisèrent la course vers l'Atlantique dont le Portugal fut un éminent représentant, s'assurant de ports d'escale aux Açores, à Madère et aux Canaries (qui avant d'être espagnoles furent placées sous suzeraineté portugaise) dans la perspective d'une route maritime alternative à la voie terrestre vers les Indes.

Réunis au promontoire de Sagres, des savants de toutes origines assurèrent au souverain lusitanien une avancée intellectuelle dans le domaine maritime, supérieure à toutes les puissances rivales du moment. Non sans mal ni concupiscence de la part des intéressées en passe de déchoir de leur position commerciale avantageuse. C'est ce que propose de faire redécouvrir Slaughter, réussissant à emmener le lecteur dans les pérégrinations maritimes d'alors (avec force termes techniques prouvant la recherche opérée par l'auteur sur le monde de la mer du XVème siècle) tout en faisant prendre conscience au lecteur du fatras de connaissances du moment oscillant entre le parcellaire, le sublimé et le mythologique (ainsi le royaume du prêtre Jean est-il mentionné comme objectif à atteindre dans le cadre des expéditions projetées). Bien entendu, le roman n'est pas un documentaire et fait la part belle à l'action comme l'aventure et ce dès les premières pages, tout en l'inscrivant dans un contexte plausible et même réel avec une galerie de personnages bien campés.

Bien que datant de plus d'un demi-siècle, cette oeuvre n'en mérite pas moins la lecture car le rythme y est soutenu, les intrigues bien amenées, le monde de la navigation magnifié et le sujet bien exploré avec des éléments et caractères croisés qui ne manquent pas de piquer la curiosité du lecteur. Le personnage principal a bénéficié d'un travail sérieux pour créer l'intérêt et même l'empathie. Seuls surnagent quelques imprécisions historiques ou des passages elliptiques rapidement excusés dans le contexte du roman. Un très bon choix de lecture pour fêtes de fin d'année.

mercredi 23 novembre 2016

Un monde s'effondre, tout devient possible : 2016, une année charnière



« Après le Brexit et cette élection, tout est désormais possible. Un monde s'effondre devant nos yeux. Un vertige ». Ainsi s'est exprimé Gérard Araud, ambassadeur de France aux États-Unis, sur son compte Twitter : un gazouilli consécutif à la victoire de Donald Trump lors des élections américaines qui suscita de très nombreuses réactions des deux côtés de l'Atlantique. Pourtant ce message à chaud, supprimé quelques heures après, ne manquait guère de justesse dans le propos.

Comment ne pas abonder en son sens au regard de ce que fut cette année 2016 et des nombreuses surprises électorales qu'elle revêtit? Sans s'étendre sur les évènements annexes, ayant eu des répercussions directes ou indirectes sur la décision des électeurs, il est perceptible qu'un mouvement de fond est en cours depuis plusieurs années avec des accalmies et des reprises soudaines. L'année 2016 est exceptionnelle à ce titre dans le sens où elle défia tous les pronostics, et pour tout dire, ébranla toute une mécanique savamment huilée par des décennies d'usage. La démocratie, et son corollaire le système de votation, prouva qu'elle pouvait devenir une arme en les mains d'une frange conséquente de la population ulcérée d'être sempiternellement moquée, méprisée et sermonnée par la classe politique comme médiatique.

2015 portait déjà les prémices d'une telle évolution accélérée.
  • Syriza, le parti de gauche radicale grecque, emportait en janvier de cette année les élections législatives et plaçait le jeune Tsipras au rang de premier ministre. Ce qui augura quelques échanges houleux avec les instances européennes avant le ralliement forcé de Tsipras à la doxa de l'Union Européenne alimentée par l'inflexibilité de la chancelière allemande sur les règles budgétaires.
  • En février, Boris Nemtsov était assassiné dans les rues de Moscou, laissant l'opposition orpheline de son meilleur représentant dont la principale qualité provenait de son expérience récente et durable au sommet du pouvoir.
  • En Finlande, le parti des Vrais Finlandais prouvait après les élections de 2011 que sa place de trublion politique n'était pas surfaite en faisant quasiment jeu égal avec le Parti de la Coalition Nationale. Cette formation populiste empruntant des mesures fortes à la fois aux programmes de gauche comme de droite. Le succès de 2015 lui permit, après tractations avec le nouvel exécutif, de placer son représentant au poste de Ministre des Affaires Étrangères.
  • Coup de théâtre en Pologne : alors que le président sortant Komorowski était donné gagnant par les médias, son successeur, un eurosceptique notoire, l'emporta largement au deuxième tour. Andrzej Duda devenait le nouvel homme fort du pays avec un programme donnant la primauté aux considérations nationales.
  • Mis en cause par tout un peuple en colère dans le cadre d'une vaste et juteuse affaire de corruption nationale, le président du Guatemala Otto Perez Molina, ainsi que sa vice-présidente, fut contraint de démissionner après la levée de son immunité votée à l'unanimité par le parlement. Il fut placé en détention provisoire aussitôt après cette décision. Actant pour la première fois dans le pays qu'une tête de l'exécutif soit privée de sa protection inhérente au statut par un vote des parlementaires. Profitant d'élections anticipées, Jimmy Morales, candidat anti-système, est élu avec près de 68% des voix.
  • Au Canada, l'arrivée après les élections d'octobre 2015 de Justin Trudeau au poste de premier ministre s'opéra sur la base d'un programme de refonte du système électoral, avec une plus grande transparence des processus gouvernementaux. Il accorda une attention singulière à la défense des classes moyennes, menacées par l'érosion de leur pouvoir d'achat et guettées par le déclassement.
  • Enfin, les élections générales de décembre en Espagne firent éclater la tranquille bipolarisation de la vie politique en faisant entrer en force Podemos. Fondé seulement un an auparavant, le mouvement issu d'une contestation populaire et intellectuelle est devenu dès sa première épreuve nationale troisième force politique. Il contribua à renforcer l'accointance entre les partis au pouvoir en les forçant à s'unir contre lui. Obligeant le conservateur Rajoy à rester premier ministre avec le soutien des députés de gauche.

L'année 2016 bien qu'elle ne soit pas encore achevée tend à confirmer cette tendance très lourde.
  • Dès janvier, la présidence de la république du Portugal voit Sampaio de Novoa, le recteur de l'université de Lisbonne, arracher 22,8% des voix face à ses concurrents dont le futur élu Rebelo de Sousa. Sa performance est d'autant plus remarquable qu'il n'était inscrit dans aucun parti et s'est présenté en tant qu'indépendant pour diffuser une voix discordante dans le discours politique national en prônant ouvertement son opposition à la politique anti-austérité imposée par la troïka.
  • En Slovaquie, le Parti National Slovaque et Notre Slovaquie, d'inspiration nationaliste, et celui plus hétéroclite de Les Gens ordinaires et personnalités indépendantes font vaciller les équilibres lors des élections législatives. Le vétéran Robert Fico réussit à l'emporter non sans accepter l'entrée du Parti National Slovaque dans son gouverment.
  • Le 6 avril 2016, un référendum a lieu aux Pays Bas sur l'accord d'association entre l'Ukraine et l'Union Européenne : celui-ci est rejetté à 61%. Mettant à mal une politique d'intégration rapide voulue par la Commission Européenne. Malgré le résultat, certaines dispositions sont malgré tout appliquées au grand dam des électeurs dupés par ce passage en force.
  • En avril, le premier tour de l'élection présidentielle autrichienne voit le candidat populiste Norbert Hofer être en tête sur un autre candidat atypique, Alexander Van der Bellen, représentant les écologistes. Les partis gouvernementaux sont laminés et n'arrivent qu'en quatrième et cinquième position. Le second tour voit la victoire du candidat écologiste bénéficiant du report des voix des partis gouvernementaux. Toutefois, le scrutin est entâché d'irrégularités ce qui provoque son annulation par la Cour Constitutionnelle puis son report au 4 décembre 2016. Si le second vote du second tour a bien eu lieu et a sanctionné la victoire du candidat écologiste sur son adversaire nationaliste, l'écart de voix très minime (1,4 point) comme le fait de voir un écologiste arriver à un poste de l'exécutif (même si surtout honorifique dans les faits) démontre a contrario tout le discrédit porté envers les partis traditionnels.
  • En mai c'est l'arrivée au pouvoir de Rodrigo Duterte qui provoque un bouleversement dans le pays et au-delà. Truculent, l'individu n'hésite pas à prononcer quelques envolées sentencieuses (comme la volonté de remettre en cause les accords d'association et coopération entre les Philippines et les États-Unis ou son souhait d'établir un rapprochement sino-russo-philippin), il propose en revanche une voie pragmatique pour apaiser les tensions avec les mouvements de rébellion sur le sol national : un changement radical avec la politique prônée par les derniers présidents. Pour lutter contre le trafic de drogue, il autorise ses forces de l'ordre et encourage les citoyens à juguler le problème par la force.
  • Dilma Rousseff, présidente élue du Brésil, est suspendue en mai avant d'être destituée en août pour corruption (scandale Petrobras) sur fond de mesures impopulaires touchant les classes populaires du pays sans pour autant rassurer les créanciers internationaux. Cette décision accueillie favorablement par une majorité de la population visait à rétablir le calme parmi des habitants ulcérés d'accueillir les Jeux Olympiques à Rio alors que le pouvoir leur imposait en parallèle une politique de rigueur. Dans un ultime espoir de sauver sa situation, l'ancienne présidente offrit une gouvernance de coalition à tous les partis mais ces derniers trop inquiets de débordements en cas d'acceptation lui opposèrent une fin de non-recevoir.
  • Coup de tonnerre en juin 2016 : malgré le battage médiatique massif et des sondages donnant le Bremain vainqueur, c'est le Brexit qui l'emporte au Royaume-Uni. Le résultat du référendum, 51,89% pour le Brexit, plonge les institutions européennes, les chancelleries étrangères et les milieux du journalisme et de la politique dans la tourmente, trop confiants quant à l'issue de la consultation. Le rôle de Nigel Farage et de son mouvement UKIP fortement opposés à l'omnipotence de la Commission de Bruxelles furent en ce sens primordiaux. Saisie par des opposants contestant le résultat du référendum, la Haute Cour a averti que l'application de l'article 50 du Traité de l'Union Européenne devait passer par l'aval des parlements et non décidé unilatéralement par le gouvernement : ce qui donnerait la possibilité de bloquer tout Brexit par voie parlementaire. La Cour Suprême doit se prononcer en décembre sur la validité de cette décision, cruciale pour l'avenir du pays car la nouvelle premier ministre Mathilda May entend activer la disposition en question en mars 2017.
  • En juillet une tentative de coup d'État a lieu en Turquie, visant à renverser le président Recep Tayyip Erdogan. Après plusieurs jours d'incertitude, le pouvoir turc se ressaisit et reprend la situation en main suivie de purges dans toutes les sphères d'activité. Les relations avec les États-Unis (accueillant l'opposant politique Fethullah Gülen) ainsi que l'Union Européenne (sourcilleuse sur les droits de l'Homme) se refroidissent nettement, alors que celles avec la Russie se réchauffent abruptement en raison de l'avertissement puis du soutien des autorités russes.
  • Si les élections législatives de septembre en Russie paraissent sans intérêt de prime abord (victoire très large du parti présidentiel), en réalité en coulisses s'opère un remodelage de l'ancienne garde poussée vers la sortie par une nouvelle génération dite libérale-patriote. Preuve de ces remous, le fidèle compagnon de route Sergueï Ivanov, chef de la sécurité présidentielle - un poste éminemment stratégique - est ainsi remercié sans ménagement. De même que le ministre de l'économie Alexeï Oulioukaïev, alors en poste, soupçonné de corruption est suspendu de ses fonctions.
  • En novembre, deux nouvelles mauvaises élections pour l'Union Européenne : Igor Dodon et Ramen Radev, respectivement vainqueurs des élections présidentielles en Moldavie et Bulgarie affichent leur sympathie pro-russes au grand effroi de Bruxelles.
  • Plus bouleversant encore, l'élection surprise de Donald Trump à la magistrature suprême des États-Unis. Moqué durant les primaires et donné perdant sans contestation quelques heures avant les résultats, le magnat de l'immobilier a défié tout l'establishment et a remporté son pari avec son slogan Make America Great Again. Sa victoire est un véritable séisme dans le monde. Les responsables européens sont totalement ahuris et ne brillent guère par leur réactivité, l'exemple du service présidentiel français qui n'avait prévu de message de félicitations qu'à son adversaire Hillary Clinton en dit long sur le manque de pragmatisme et l'aveuglement qui règnent dans les cours européennes.
  • Matteo Renzi, président du conseil des ministres italien, annonce sa démission au lendemain de la réforme constitutionnelle italienne du 4 décembre 2016. Considérée comme nécessaire, et d'une ampleur sans précédent, celle-ci est refusée par 59,11% des votants. Alors que tous les partis traditionnels avaient appelé à son vote,  . Pour Matteo Renzi, présenté comme un jeune prodige opposé à l'ancienne classe politique nationale, c'est un camouflet de premier ordre puisque lui qui avait réussi à pousser vers la sortie son prédécesseur Enrico Letta, il se résout à offrir sa démission au président de la République. Sa défaite outre le fait de plonger le pays dans la crise politique et économique, renforce la prégnance nationale des mouvements contestaires profonds au sein de la péninsule italienne, notamment au profit de la formation de Beppe Grillo, Movimento 5 Stelle et celle de Matteo Salvini, Lega Nord.

L'année 2016 tire à sa fin, elle se pose déjà, et ce sans contestation, comme une année charnière. Si cette année s'inscrit dans une continuité, elle a brisé plusieurs digues et confirme clairement que le grondement très sourd entendu depuis des années prend désormais forme dans les urnes. Si nombre de déçus de la politique professionnelle tendent à se réfugier dans l'abstention, des sursauts ont lieu dont bénéficient clairement les partis populistes. Le vote n'est plus un choix, il est devenu une arme de la part d'électeurs qui n'ont pas été écoutés au fil des mandats.

La déliquescence de la démocratie représentative n'en finit pas de faire tâche d'huile, où la fonctionnarisation des mandats politiques a perverti le principe d'origine. Le populisme est polymorphe car il arrive à progresser à travers deux voies : la première est la constitution d'un parti sans base historique (Podemos, Movimento 5 Stelle, Alternative Für Deutschland) dont les succès ne sont plus épiphénoméniques mais persistants ; la seconde est la prise de pouvoir au sein d'un parti gouvernemental, ce qui offre l'assurance à la fois de la logistique et des fonds nécessaires pour une campagne électorale (Donald Trump avec le Parti Républicain en est un parfait exemple et la résistance inattendue de Bernie Sanders pour le Parti Démocrate en est une autre).

Le hiatus est d'autant plus criant que les médias, souvent citadins et centralisés dans la capitale, optent pour un déni de réalité de ce qui se déroule dans la périphérie. Là où ceux-ci devraient informer, leur rôle premier au passage, ils invectivent, ridiculisent, interdisent ou aux mieux minimisent tout ce qui leur échappe ou les offusque. Avec l'enrobage d'une couche conséquente de ce que le philosophe Friedrich Niezsche nommait la moraline conduisant même certains journalistes à s'enfermer dans l'auto-censure. Le terme même de décryptage souvent employé par le service politique des rédactions est insidieux : il revient à considérer le public comme frappé d'insuffisance intellectuelle, d'où le recours à des spécialistes ânonnant une doxa très rance et en décalage avec le ressenti de la population. Cette défiance entre les électeurs et le milieu du journalisme est dramatique car elle renvoie à un rejet similaire des politiciens. Il est vrai que la collusion de pensée et/ou sexuelle des deux milieux tend à conforter ceux qui visent à leur excrétion de la société.

Fait d'importance : l'ire populaire est contenue par ces mêmes populistes qui canalisent ce mécontentement. Le rôle joué par ces dirigeants, quoiqu'il puisse avoir été dit à leur sujet, est d'éviter de substantiels débordements. S'est-on déjà interrogé sur le risque qui pourrait découler d'une interdiction de l'accession à ces soupapes électorales dans un contexte de polycrise? Il est évident : des révoltes populaires plus ou moins conséquentes surviendraient à coup sûr. Le populisme n'est qu'un symptôme, même majeur, d'un dysfonctionnement latent : tant que les causes de celui-ci n'auront pas été résolues, le populisme subsistera et les petits ruisseaux du mécontentement continueront de gonfler les rivières de la colère.

La vague de populisme actuelle pourrait connaître des répliques, et tel Cronos dévorant ses enfants, est susceptible d'engloutir les actuels bénéficiaires de ce mouvement pour être remplacés par des individus plus en verve, plus affûtés et plus professionnels.  

Sur un plan géopolitique, un infléchissement très sensible est en train de se faire jour. L'Union Européenne co-dirigée de facto par la chancelière Angela Merkel (qui en octobre 2015 s'était permise à Istanbul de décider pour tous les autres États-membres quant à un accord de politique migratoire) n'emporte plus l'adhésion populaire. Ce désamour né depuis les années 2000 par les dénis successifs de démocratie s'est confirmé puis accentué lors de la décennie suivante, confirmé par l'émergence de dirigeants ouvertement opposés aux orientations de Bruxelles et des autorités allemandes. Si le coupable idéal se trouve être la Russie quant à l'avènement de ces trublions, la vérité est autrement plus nuancée : l'autoritarisme de Berlin et des instances européennes ont été les meilleurs adjuvants des adversaires de cette Europe à qui l'on reproche souvent d'appauvrir et de déconstruire civilisationnellement son propre espace avec des méthodes qui ne sont en rien démocratiques.

Cet affaiblissement des organes supranationaux s'est aussi retrouvé dans les désistements successifs au sein de la Cour Pénale Internationale. La Cour Européenne des Droits de l'Homme n'est pas épargnée non plus : l'ancien premier ministre David Cameron avait un temps envisagé le retrait du Royaume-Uni pour protester contre l'ouverture de certains dossiers litigieux susceptibles de rogner sur la souveraineté du pays. En décembre 2015, la Russie s'était prémunie de toute ingérence en légiférant sur la nécessité que toute décision émanant de cette Cour devait être conforme à la constitution russe pour être suivie d'effet.

Dernière observation, plutôt une confirmation ce faisant, la vigoureuse mobilisation des régions périphériques lors des élections dans les pays occidentaux : ces territoires abandonnés de la mondialisation n'entendent plus souffrir en silence, et s'invitent dans le processus politique. Cette population, dont une partie a quitté elle-même les villes d'importance,  est celle qui ne veut pas subir les décisions et les politiques en cours depuis près de trente ans, celles-là même qui causent de trop grandes incertitudes sur les plans de l'économie, du social et de la civilisation. Le hiatus électoral entre les grandes villes et le reste du territoire apparaît comme une fracture difficilement réconciliable à terme. Autre élément symptomatique d'une évolution en cours, certaines zones jouxtant le centre historique de ces grands espaces urbains tendent à attirer de plus en plus entreprises, employés et déçus de la politique urbaine. Les centres-villes deviennent budgétairement prohibitifs y compris pour des cadres en couple et de moins en moins rentables pour y installer bureaux ou commerces. C'est toute une dynamique que certaines villes sont en train de perdre. Ce que l'on nomme les zones périphériques sont quant à elles en train de prendre leur revanche.

2017 est en ligne de mire, et rien ne donne à penser que le mouvement en soit stoppé.

MAJ février 2017 : Je n'ai guère évoqué la France alors que celle-ci se prépare à une élection majeure, celle de son président en mai prochain. Plusieurs éléments sont d'ores et déjà dans la ligne directe de ce bouleversement majeur. En premier lieu par la décision de tenir des primaires pour sélectionner le ou la candidate  censé(e) représenter le parti : cette obligation qui n'est pas dans la tradition du régime (même si déjà expérimentée en 2007 par le parti socialiste) a amorcé une rupture puisqu'auparavant le chef de parti endossait le titre d'unique candidat (d'aucuns énoncent une américanisation du système politique français, une assertion il est vrai renforcée par la nouvelle appellation de Républicains du camp de droite décidée en mai 2015).
Ensuite par l'annonce officielle, du retrait du président sortant, très mal en point dans les sondages, alourdi par un record historique d'impopularité sous la Vème République, une première.
Puis par l'élimination des poids lourds de la politique par les fourches caudines des primaires : Manuel Valls, Nicolas Sarkozy, Alain Juppé, Arnaud Montebourg... Et pourtant malgré ces dispositions, les formations populistes de gauche et de droite renforcent leur puissance et impact, confirmant un mouvement qui continue de prendre de l'ampleur en dépit des tentatives de juguler le mécontentement populaire par des artifices de procédure électorale.

vendredi 11 novembre 2016

Donald Trump, un futur président américain populiste pragmatique?



Il y aurait volontiers à gloser sur la victoire du candidat républicain lors des dernières élections aux États-Unis. Nombre d'experts et de rédactions journalistiques ne se sont pas privés de le faire, avec même pour certains une sincère contrition pour avoir été si péremptoires durant toute cette campagne sans avoir jamais perçu la force et l'intensité de la vague populiste. L'aveuglement et le mépris antérieurs au dénouement par les urnes et l'hystérie postérieure à celui-ci ne manqueront pas de conforter l'existence d'une réelle déchirure entre le monde rêvé par certains et la réalité vécue par tous les autres. Tous les anathèmes ne suffiront à tordre la réalité : le populisme est une réaction à un ordre du monde qui ne fonctionne plus et qui n'emporte plus l'adhésion des masses. C'est un phénomène historique cyclique. Je renvoie mes lecteurs à l'écriture d'un billet circonstancié d'avril 2016 : 
En outre, Bernie Sanders, le populiste démocrate, s'est fendu récemment d'un message où tout en rappelant ses différences de position avec le futur président des États-Unis, il n'en partageait pas moins certaines préoccupations similaires et un même rejet de l'establishment.

Il est essentiel d'écouter à nouveau le discours de victoire de Donald Trump car c'est celui d'une certaine Amérique, celle qui se dépasse et qui croit en son destin exceptionnel. Cette Amérique qui veut à nouveau rêver, et fédérer tous ceux qui ont soif de nouveaux défis.

Je ne puis à cet effet que vous renvoyer à mon analyse parue sur Diploweb en début d'année : Le concept Américain de nouvelle frontière : de la conquête de l'Ouest au cyberespace. Au regard du discours du prochain président américain, il n'y a rien à y retoucher.

La défense d'une Amérique réindustrialisée a joué un certain rôle auprès des électeurs de la Rust Belt. Moins d'interventions extérieures, plus de projets intérieurs : tel est en substance le programme du candidat républicain.

Enfin, et contrairement à ce que certains s'efforcent de faire accroire, Donald Trump n'a pas l'intention de se coucher devant Vladimir Poutine. Il entend défendre prioritairement les intérêts américains, et si ceux-ci sont tributaires d'une relation bilatérale apaisée avec les autorités russes, alors oui une nouvelle ère de coopération s'ouvrira après les tensions de ces derniers mois. Et les européens suivront bien évidemment cette nouvelle donne, malgré les mines déconfites de certains dirigeants. Contrairement à plusieurs analystes décrivant Trump comme un être inculte, il apparait tout au contraire très au fait des réalités du vieux continent et lié à celui-ci par de lointaines origines (germaniques) qu'il n'a pas manqué de rappeler. Cependant, comme le mentionnait le chef de l'État russe, la normalisation des liens russo-américains sera de longue haleine.

Rappelons en outre que Barack Obama restera en charge de l'administration du pays jusqu'en janvier 2017.

jeudi 3 novembre 2016

Snowden d'Oliver Stone

snowden
Le réalisateur américain Oliver Stone s'est fait une spécialité de produire/réaliser des métrages lorgnant distinctement vers l'approche documentaire, ce qui n'a jamais manqué de susciter d'âpres réactions d'experts et d'historiens sur les thèmes abordés (JFK, W., Alexandre, Wall Street, Platoon etc.). L'émergence d'une génération née au sein de la révolution informatique ne pouvait manquer de l'intéresser, à l'instar de David Fincher et son The Social Network portraiturant Mark Zuckerberg.

Son choix se porta sur le souffleur d'alerte (whistleblower) américain Edward Snowden qui ébranla les autorités et institutions de son pays d'origine en 2013.

En dépit de son thème, celui d'un espion de la National Security Agency qui est pris de stupeur puis de remords par les pratiques opérées par l'institution, Snowden ne s'adresse pas qu'à un public d'ingénieurs informaticiens ou d'experts en cybersécurité. Il vise le grand public : les propos techniques ne sont guère légion et l'avancée dans la trame est suffisamment explicite pour que le spectateur lambda ne s'en trouve pas plongé dans le brouillard. Même si, en dépit des 2 heures et 15 minutes de projection, il arrive que certains passages de la vie de l'analyste et programmeur soient passablement écourtés de manière limite.

Le film insiste sur le côté patriote du personnage et sa volonté de défendre une certaine image des États-Unis auprès du monde entier dans le souci d'imposer l'acceptation de la Pax Americana. Ensuite, les portraits tout au long du métrage ne sont en rien caricaturaux, c'est très appréciable et ça crédibilise le propos. Il démontre aussi que les fonctionnaires et autres contractuels des agences citées ne sont pas tous dupes et méprisent parfois leurs supérieurs pour leur absence totale de morale et leur absence de scrupule vis à vis de l'argent public. Cependant c'est le système de surveillance généralisé qui retient l'attention par sa portée territoriale et son efficacité, bien au-delà de ce que Snowden aurait pu penser en pénétrant dans le cercle très restreint des accrédités au sein de l'agence : un ogre jamais rassasié.

L'histoire on la connait, mais Oliver Stone réussit à la conter sans artifices. Il y a une certaine épuration des effets et du propos (normal, nous sommes dans un monde qui surveille, pas qui dévoile), et ça donne au métrage un arrière-goût métallique pour mieux en sentir la mécanique broyeuse.

À défaut d'un grand film d'action, c'est un film propre, presque identique à l'aseptisation des couloirs de ces agences, délivrant une ambiance pesante mais en même temps offrant une présence humaine où les opérateurs humains ne sont pas que des exécutants.

Ce biopic n'est pas un film d'action, mais un quasi-documentaire. Il est très bien réalisé, techniquement s'entend, avec quelques effets spéciaux de très honnête facture. Cependant il accuse un manque de vitalité sur la longueur. Certes, le personnage n'est pas un violent, c'est un idéaliste versé dans une activité de suivi et de programmation, malgré tout il aurait été possible de rendre le rôle de l'intéressé encore plus haletant. Hélas il semblerait que le réalisateur se soit interdit d'accélérer par trop le tempo. En outre, la romance prend une part trop importante dans le déroulé du scénario, et nuit aux passages où la tension monte en la stoppant par une césure trop nette avec les moments de vie de couple. C'est là la principale critique qu'il est possible d'adresser à Oliver Stone : à vouloir trop coller au personnage et à sa nonchalance, le film prend un tournant plus lisse là où il aurait dû augmenter le voltage dans la salle.

Le rôle principal est endossé par un Joseph Gordon-Levitt qui s'attache à revêtir le rôle d'un homme complexé, écrasé par un système mais soucieux de mettre fin à celui-ci, quitte à accepter la fin d'une vie bien rangée et bien payée. L'on appréciera les (trop rares) apparitions de Nicolas Cage, ingénieur talentueux blasé, et ceux un peu plus présentes de Rhys Ifans, magistral en mentor bienveillant.

Pour ceux que ça intéresse, ci-joint un entretien sur la radio russe Sputnik concernant l'éventuel pardon présidentiel pour l'ancien contractuel des grandes oreilles américain. Où j'explicite que ce qui m'intéresse chez ce garçon, c'est le côté de l'Amérique des pères de la Constitution qu'il porte en lui.


mercredi 19 octobre 2016

Du vieux continent au continent des esprits vieux


L'Europe, à défaut d'avoir été un petit cap unifié du continent asiatique, n'a pas manqué de marquer de son empreinte civilisationnelle l'ensemble du globe depuis son réveil au XIVème siècle (au sortir de la Grande Peste de 1347-1352). Pourtant, force est de constater qu'en ce début de XXIème siècle l'Europe est mal en point, faisant face à ce que le président de la Commission Européenne nomme un phénomène de polycrises. Émasculée, elle ne semble plus réagir face à la diversité des défis qui l'assaillent, à l'exception de ses marges que sont les îles Britanniques et l'Europe orientale.

L'un des points majeurs de cette déliquescence tient au vieillissement de la population, un phénomène majeur consécutif à l'épisode de croissance démographique ininterrompue pendant les décennies d'après-guerre.

Cette population âgée pèse désormais de plus en plus lourd sur de nombreux plans : celui du patrimoine ; celui du monde du travail ; celui du champ électoral ; celui de la culture. En certaines contrées, ces blocages ont abouti au phénomène désormais perceptible de descenseur social et de précarisation des nouvelles générations conduisant à un chômage de masse pour ces jeunes condamnés aux aides sociales ou à l'expatriation.

Contrairement aux anciennes générations où la passation du flambeau était une nécessité et un marquage symbolique prégnant, la génération actuelle n'entend céder en rien ce dont elle a hérité. Et encore moins préparer la relève.
« Avant moi le néant, après moi le déluge » pourrait être le moto de cette dernière, et dont l'individualisme est l'élément le plus déterminant. Cette mentalité en rupture avec les précédentes générations ne manque pas d'interroger sur le devenir d'une société et le risque de conflits intergénérationels (dont les plus violents sont justement lorsqu'une génération est en surnuméraire et décalée quant aux aspirations du temps présent).

Le principal souci n'est pas en réalité la vieillesse corporelle (les transhumanistes promettent monts et merveilles sur ce plan, dont l'objectif ultime serait de vaincre la mort), le grief principal se porte sur l'esprit qui décrépit, qui rancit et qui obstrue toutes les initiatives. La tempérance est une vertu (inter utrumque tene medio tutissimus ibis) mais elle ne saurait être confondue avec l'immobilisme par des velleités incapacitantes. Comme le précisait à juste titre l'économiste et sociologue italien Vilfredo Pareto, la circulation des élites est la donne majeure pour s'assurer d'une succession heureuse. Or, lorsqu'une élite vieillissante se refuse à passer la main, perdure au-delà du raisonnable et surtout, fige tout élan de la jeunesse en lieu et place de le canaliser à profit, la fracture ne peut être que béante au fil des années.

Le respect des ancêtres est une condition essentielle pour s'assurer d'un liant générationnel et civilisationnel au sein d'une société humaine. Or comment celui-ci pourrait-il avoir lieu si ceux qui poussent sont maintenus dans une état de servitude, de dénigrement, de dépossession et de mépris?. C'est là une situation, renforcée par la production à grande échelle médiatique et politique de moraline, qui ne peut être acceptable car elle pose de nombreuses dérives et déviances.

Ajoutons que la transmission de patrimoine, lorsqu'elle s'effectue par pleine volonté de son propriétaire, est ponctionnée par l'État dont on peut se demander quel est le soubassement philosophique de celui-ci si ce n'est la prédation ?
Notifions que si les classes supérieures sont les plus enclines à favoriser la prospérité de leurs progénitures, largement au-delà du seuil de confort nécessaire, elles brident dans le même temps l'accès à des individus qui n'ont pour seules qualités que leur talent et leur volonté de progresser. Cela n'est généralement pas suffisant en une telle société valétudinaire.

La liberté de penser et de s'exprimer, propre à faire évoluer les êtres, est passée d'un « Il est interdit d'interdire » à des règles de modération qui ne sont rien de moins que celles d'interdiction. Les sentinelles de la pensée conforme ne manquent guère, et ce en aucune manière pour justifier leur existence et leurs subventions, de prononcer l'hallali dès détection de tout écart présumé. Ce système auto-entretenu et fortement politisé, ne manque pas de participer au rabougrissement de la pensée, et au flétrissement des esprits.

Enfin et le plus important, lorsque la vieillesse ne sait plus produire et prodiguer de la sagesse elle engendre la peur, ou plutôt les peurs. Qu'un principe de précaution soit érigé en norme suprême au sein de l'Union Européenne en dit long sur la prévalence de cet état d'esprit qui confond dès lors risque et danger.

L'essor et les victoires à terme du populisme, phénomène traité précédemment sur cet espace, n'est pas le fondement mais la résultante d'une situation bloquée.

Les constats :

* La défiance vis à vis des évolutions technologiques, et leur castration par voies législative et judiciaire
* La judiciarisation de toute atteinte, la plus bénigne soit-elle, engorgeant les tribunaux
* La culpabilisation généralisée du passé et du présent
* L'emploi ad nauseam du vocable « jeune » pour désigner des individus abonnés aux actes de délinquance
* L'évolution d'une société socialement à deux vitesses dans le monde du travail : ceux qui disposent d'avantages dignes de l'Ancien Régime et les nouveaux entrants sans certitudes sur leur avenir et leurs droits sociaux
* L'empilement de mesures fiscales dont la mise en place et le fonctionnement très aléatoire pèsent lourdement sur le budget national comme indirectement sur celui des contribuables
* Les élus, d'une moyenne d'âge de plus en plus élevée, devenus des fonctionnaires de la vie politique dont l'habilité consiste à tourner les lois ou à les ignorer pour s'assurer cumuls et avantages exorbitants
* La liberté d'expression « tranchée » par des mesures limitatives successives grâce auxquelles le politique entend s'assurer d'une vérité officielle avec le renfort de sentinelles de la doxa
* Le confinement de la démocratie à des espaces d'expression très réduits, les élections, dont l'abstention grandissante érode désormais toute légitimité
* La crainte d'embaucher par les entreprises en amont du fait de la rigidité des contrats et en aval en raison des sanctions disproportionnées en cas de rupture de ceux-ci

Les remèdes : 

* Favoriser la création et l'innovation plutôt que sa taxation
* Procéder à un vaste chantier de la fiscalité pour s'assurer à la fois d'une visibilité à terme (sur le plan recettes comme sur le plan contributions) et d'une large acceptation par la population (qui loin de vilipender ceux qui s'exilent fiscalement en vient à les envier)
* Favoriser la transmission de patrimoine à la génération suivante et non sa confiscation par les autorités
* Supprimer autant que possible les corps intermédiaires qui parasitent l'information et la ralentissent en déployant les outils numériques qui créent un pont direct, bien que dématérialisé, entre les individus
* Réformer le système de formation afin qu'il bénéficie en priorité à ceux qui en ont besoin, à commencer par les jeunes afin de leur fournir une première expérience professionnelle reconnue ou à ceux qui souhaitent effectuer une reconversion
* Favoriser le transfert d'expérience au sein des administrations et des entreprises pour éviter que tout un patrimoine humain s'évapore par mauvaise gestion ou abandon (économie de la connaissance)
* Laisser plus d'autonomie de décision et d'imposition aux collectivités pour les activités dont la supervision et la réalisation sont plus judicieuses et effectives à leur niveau (principe de subsidiarité)
* Donner un réel pouvoir de sanction aux organismes de contrôle de la gestion du denier public
* Possibilité de déchoir en cours de mandat un élu par un vote de défiance citoyen
* Favoriser le dialogue direct dans les entreprises par consultation interne avec un quorum minimum pour validation des décisions stratégiques impactant le corps salarial
* Faire valoir l'intérêt général sur l'intérêt communautaire ; supprimer toute loi ou disposition légale visant à surprotéger une catégorie vis à vis d'une autre : la loi protège ou sanctionne les individus sur une base unique, la seule différence autorisée étant celle relative à l'atteinte portée au corps social en fonction du degré de responsabilité exercé par l'individu inculpé
* Libérer la liberté d'expression corsetée par plusieurs mesures scélérates sous couvert de protection de celle-ci et de pacification sociale
* Refonte du système électoral en limitant l'âge maximal du droit de vote de la même manière qu'il ne soit pas possible de voter avant une certaine limite, empêchant ainsi les anciennes générations de décider du futur des nouvelles ; abolition du système partisan qui empêche toute réforme pérenne et s'enferme dans un système de rente du mandat politique
* La consultation plus fréquente de la population (par voie référendaire)
* Favoriser la lettre en lieu et place du chiffre, la qualité plus que la quantité, lorsque cela est possible
* Abandon des quotas qui ne génèrent que complications et frustrations multiples
* Clarifier le rôle de l'école : la formation de futurs citoyens/sujets ou la préparation à un emploi ; privilégier les têtes bien faites plutôt que celles bien pleines
* Délivrer une filiation compréhensible du citoyen/sujet avec le passé de son territoire pour mieux en préparer l'avenir commun


mercredi 12 octobre 2016

Entretien sur Sputnik quant au devenir du souffleur d'alerte Edward Snowden



Chers visiteurs,

Je vous livre ci-joint le lien vers l'entretien audio réalisé pour le compte de la radio russe Sputnik qui m'a consulté, ainsi que l'historien Antoine Lefébure, sur le cas Snowden et ses chances d'être amnistié par le Président Obama. Une décision compliquée de par l'ampleur des révélations effectuées par l'ancien agent de la CIA puis de la NSA mais qui doit composer avec une certaine logique propre à l'Amérique. Car la réaction d'Edward Snowden, qu'on l'approuve ou qu'on la désapprouve, trouve sa substance dans l'esprit des premiers colons d'Amérique du Nord qui fuyaient la répression et la surveillance du pouvoir anglais. Cette persistance libertarienne est très ancrée dans une partie de la population.

Je vous laisse prendre connaissance du déroulé de l'entretien, cependant je tiens à insister sur mon propos qui est que c'est au peuple américain de se prononcer in fine sur la société dans laquelle ils entendent vivre ces prochaines années.

L'entretien version textuelle (raccourcie) : 
Télécharger l'entretien en MP3 : 

lundi 19 septembre 2016

L'Homme Nu(mérique) de Dugain et Labbé : réflexion sur l'émergence d'une nouvelle société à terme


Les représentants des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) comme ceux des autres géants numériques appelés NATU (Netflix, AirBnB, Twitter, Uber) sont désormais accueillis dans une majorité d'États comme des représentants officiels diplomatiques. Tant pour régler des différends fiscaux que pour inciter les dirigeants desdites sociétés à investir dans le pays. Songeons par exemple que si Apple avait été considéré comme un État en 2015, il serait devenu le 42ème pays le plus riche au monde de par ses revenus générés [1] [2].

Pour autant, ces entreprises ne sont pas que de simples entités produisant des concepts et/ou connectant les avatars d'individus, elles sont bien plus que cela. Les États étant corsetés par leurs dettes, désavoués par leurs administrés et alourdis par une administration incapable de se réformer, les géants du numérique tendent à se substituer à ceux-ci.

Fort de ce constat, l'ouvrage de Marc Dugain et de Christophe Labbé mérite une grande attention pour son panorama décapant de ce monde nouveau. En dépit de quelques imprécisions, sur des chiffres ou des lieux (le Flash-Crash de mai 2010 a eu lieu à la bourse de New-York et non celle de Londres par exemple ou encore les deux milliards de dollars de l'Oculus Rift appartenant à Facebook est une somme qui a servi non à son élaboration mais à son acquisition), la vraie plus-value de leur travail collaboratif c'est la réflexion de fond sur la révolution du numérique. Ce que les auteurs nomment nouvelle révolution industrielle sans croissance. Ce qui fait implicitement référence à l'avènement de l'industrie 4.0. Or cette industrie 4.0 va évacuer les derniers cols bleus des entreprises par une augmentation des robots intelligents et de leur auto-maintenance, mais va aussi dans le même temps, et inévitablement, amorcer l'élagage du côté des cols blancs avec l'introduction de capacités programmées pour se perfectionner d'elles-mêmes.

Encore épargnées jusqu'à aujourd'hui, les professions libérales vont très prochainement souffrir : la puissance et l'évolution algorithmique font grimper de façon substantielle la probabilité de rendre obsolètes certains métiers comme celui de conseiller juridique, de médecin généraliste ou de chauffeur de taxi. Pas tout de suite encore, non, mais demain oui. Le meilleur exemple peut être relevé dans la sphère des transactions financières : le trader à la criée (parket in trading) ou devant son écran ou encore au téléphone avec son broker c'est terminé.

Mais plus encore, c'est le rôle de l'homme en tant que citoyen et sa place dans la démocratie qui va être sérieusement chahutée. D'ailleurs l'objectif des GAFA et des NATU serait bel et bien une démocratie algorithmique où les prédictions remplaceraient les élections, la déliquescence du système démocratique actuel renforçant et légitimant leur vision. Surtout avec les abdications successives de politiques qui par faiblesse, incompréhension ou cupidité s'adossent à ce projet techniquement déjà réalisable. Pas tous bien évidemment, et c'est cela qui gêne encore les géants du numérique mais dans la masse de données qu'ils récoltent, il existe nombre d'informations à même de faire choir ces anthro-obstacles. 
Élément symptomatique : tant Tim Cook (Apple) qu'Éric Schmidt (Google) ont refusé d'entrer au gouvernement américain. Et d'autres moins connus ont de la même manière décliné l'offre pour se retrouver dans de confortables locaux avec de non moins confortables salaires. Le public n'attire plus et provoque même un certain urticaire aux tenants de la pensée libertarienne, très en vogue chez les pontes de la Silicon Valley [3].
Et les réflexions sur des nations-flottantes (seasteadings) ne sont pas anodines non plus, elles sont d'autant moins saugrenues qu'elles s'inscrivent dans une volonté féroce de se défaire de l'État-nation, de ses règlementations... et impositions!

Saluons le rappel fort à propos quant à l'origine grecque du monde occidental dont les pans sont abattus les uns après les autres (géographie, histoire, mortalité, identité) par les applications modernes présentes et futures avec l'appoint mortifère de certaines forces politiques qui par détestation de l'humain ou par pure clientélisme électoral en viennent à abraser des siècles de construction intellectuelle humaniste. Le chiffre remplaçant la lettre, le quantitatif effaçant le qualitatif.

La complicité des gouvernants n'est pas ailleurs pas éludée puisque l'orgie de mécanismes de surveillance, sans que ces derniers n'aident fondamentalement à éviter les drames, resserre inexorablement les mailles autour du citoyen. Le simple fait qu'il se déconnecte est passible de suspicion par les autorités. Seulement à ce petit jeu, les pouvoirs publics ne sont pas les plus forts et leur fatuité les empêche de comprendre qu'une autre toile se tisse au-dessus de la leur, avec un maillage plus imparable par des prédateurs encore plus voraces. Dans cette poursuite de surveillance, la liberté ne sera plus à terme qu'une option chèrement vendue aux seuls citoyens pouvant se permettre d'y échapper.
Le passage sur l'avènement d'algorithmes prédictifs au sein de l'appareil judiciaire renversant la présomption d'innocence au profit de la présomption de culpabilité est déjà en cours, et tant pour des raisons de coût que de rapidité du traitement de dossiers (songeons déjà à l'élargissement actuel des ordonnances pénales dont les droits de l'administré sont réduits à peau de chagrin), ceux-ci vont inéluctablement bouleverser notre politique pénale.

Sans que cela ne soit particulièrement inattendu, les enfants des cadres supérieurs oeuvrant dans la Silicon Valley sont éduqués dans une école spéciale où leur culture est principalement classique et la connection à des écrans l'exception. Ce simple fait mérite à lui seul une réflexion attentive par le lecteur.

Très dense malgré moins de deux cents pages, l'ouvrage est d'autant plus pertinent qu'il s'appuie sur des citations et des éléments tangibles. Ce n'est pas de la futurologie, juste une projection à moyen terme. Et il est utile que les citoyens sachent de quoi leur avenir sera fait.

[2] En 2015 le PIB des États-Unis était estimé à 18 000 milliards de dollars, la France à 2 400, l'Espagne à 1 200, le Nigéria à 492 et le Chili à 240. Apple avec ses 231 milliards de dollars passerait devant la Finlande, le Portugal ou encore le Qatar.
[3] Un contre-exemple peut cependant être formulé avec la présence dans l'équipe de campagne d'Hillary Clinton de Stephanie Hannon, qui a officié au sein d'Even Brite, Facebook et Google. Cependant l'on peut subodorer que la présence au plus haut sommet dans une campagne électorale d'une vétéran de ce milieu serait pour les géants du numérique l'opportunité de s'assurer d'un potentiel futur chef d'État acquis à leurs objectifs.

mardi 30 août 2016

Rouler à l'hydrogène : Pininfarina et GT Speed ouvrent les valves



Chers visiteurs,

Dans mon ouvrage Automobiles 3.0, j'évoquais l'émergence de solutions plus écologiques pour les futurs déplacements. L'électromobile tenait une part conséquente dans mon panorama mais l'hydrogène, au travers la pile à combustible, n'était pas éludé pour autant. Principalement au travers de la première automobile de série fonctionnant sur ce principe : la Toyota Mirai [1] (de nombreux concepts furent ébauchés, sans lendemain industriel).

Comme souvent, l'évolution est descendante : les technologies les plus abouties sont intégrées dans les véhicules haut de gamme, voire de luxe, avant de se diffuser au fil des années vers les gammes inférieures.

C'est fort de ce constat qu'il est passionnant d'observer l'initiative du designer italien Pininfarina [2] avec l'appoint de l'expertise technique des helvètes de chez Green GT (dont on se souvient en France de leur Citroën Survolt) : après une présentation au salon de Genève 2016, le concept reçu un accueil jugé suffisamment probant pour entrevoir le lancement d'une production en petite série.

Les caractéristiques techniques sont à même de favoriser la curiosité, à défaut de l'engouement, des amateurs de belles mécaniques :
  • vitesse de pointe à 300 km/h
  • 0-100 km/h en 3,4 secondes
  • 1420 kilogrammes (plus seulement 6,1 kilos avec combustible embarqué)
  • stockage d'hydrogène par pression de 700 bars
  • 500 chevaux-vapeur, soit 370 kilowatts de puissance

Il est trop tôt pour prédire que la Pininfarina H2 Speed bouleversera les mentalités et les habitudes de consommation, cependant l'essai de style qui pourrait devenir une réalité tangible, même pour un faible nombre d'unités, est à saluer.



[1] L'émission Turbo a livré son appréciation du modèle :
[2] Entreprise fondée par Gian Battista Pinin Farina, perpétuée et étendue par son fils Sergio Farina (1926-2012) était un carrossier italien très lié au constructeur Ferrari, non sans travailler sur quelques marques tierces telles Bentley (Azure) ou Peugeot (406 Coupé). L'entreprise fut rachetée à la mort de l'intéressé par le conglomérat indien Mahindra.

Le site officiel de Pininfarina :

vendredi 19 août 2016

Préparer l’avenir, affermir le présent : les choix de Vladimir Poutine

10 août 2016 : Vladimir Poutine annonce que les services de renseignement russes ont déjoué plusieurs attentats ukrainiens, diligentés par les autorités de Kiev, en passe d'oeuvrer sur le sol de Crimée. L'annonce est d'autant plus inhabituelle que d'ordinaire ce type d'accusation est l'apanage du gouvernement ukrainien. Le ton solennel du président russe suivi de mouvements de troupes aux frontières ukrainiennes ont relancé une situation de crise qui tendait à s'appaiser, même relativement, dans la région.

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12 août 2016 : Sergueï Ivanov, chef de la sécurité présidentielle et fidèle compagnon de Vladimir Poutine, est muté, à sa demande est-il bien précisé, aux questions d'environnement et de transports (sic). Il est remplacé par Anton Vaïno, ambitieux quadra et diplomate de métier, au même poste, et sur recommandation du partant est-il une nouvelle fois précisé.

Si le lien entre les deux évènements n'apparait pas clairement, il ne saurait pour autant être éludé si l'on considère l'imbrication du contexte interne et externe propre au pays.


Ainsi sur le plan interne, Poutine joue sur les deux camps : les libéraux contre les siloviki (les membres des structures de force). Le « déplacement » public de Sergueï Ivanov a été un signal fort : c'était un homme issu du même milieu que le président de la Fédération, un dur parmi les durs. Il pourrait signifier (conditionnel de rigueur mais des indices le laisse penser) qu'un remplacement est en cours : Vladimir Poutine sait que son âge va devenir de plus en plus un handicap (actuellement soixante-trois ans) et il entend laisser le pays entre de bonnes mains pour son avenir. Dmitri Medvedev aurait pu être cet homme là, mais dans l'action (la crise militaire avec la Géorgie en 2008) l'ancien agent du KGB comprit qu'il était friable car hésitant d'où sa mise sous tutelle pendant la durée du mandat de ce dernier au poste présidentiel avant la reprise en main de 2012 ponctuée par la nouvelle élection à la présidence de Vladimir Poutine. Cependant, il est apparu très rapidement nécessaire de prévoir une relance économique et des signaux à la population doivent être envoyés, et ceci afin de préparer les élections présidentielles de 2018. La disparition de la figure d'opposition libérale Boris Nemtsov le 27 février 2015 a renforcé auprès d'une frange du public l'image d'un pouvoir gouverné par les conservateurs. C'est cette image que Vladimir Poutine souhaiterait infléchir avec une jeune garde libérale-patriote. En bon stratège politique et soucieux de la santé économique du pays, il semble désormais favorable à laisser les jeunes pousses de ce courant s'étendre jusqu'à certaines places d'importance : un test grandeur nature serait en phase d'être initié sur le plan national, non sans arrière-pensée sur le plan international en offrant une meilleure vision de la Russie par la survenance d'une génération jeune, ambitieuse, ouverte mais éloignée du libéralisme pro-occidental de l'opposition.

Sur le plan externe : le regain de crise avec l'Ukraine intervient après que les européens eurent signifié le 1er juillet dernier que les sanctions seraient encore maintenues pour six nouveaux mois. Poutine a acté que pour l'heure il n'y avait rien à gagner à être conciliant avec les européens, qu'il restait cependant incontournable comme solution sur ce théâtre stratégique (de la même manière qu'en Syrie) et enfin il jauge, non sans justesse, que les américains alors en pleine campagne électorale ne bougeront pas tant que la gravité d'actes géopolitiques ne menace pas directement leurs intérêts immédiats. De fait, pousser ses pions en Crimée aurait une quadruple signification pour le maître du Kremlin : 1) rassurer les criméens que la Russie est là pour les protéger avec des mouvements visibles de troupes sur le territoire 2) obliger les ukrainiens à une course aux armements qu'ils ne peuvent pas assumer en raison de leur situation économique catastrophique 3) faire comprendre aux occidentaux, européens en premier, qu'il n'y aura pas de retour en arrière et qu'ils feraient mieux de prendre pour acquis la Crimée à la Russie et que s'il le souhaitait, serait en mesure de faire encore plus mal dans le Donbass contrairement aux affirmations des pro-sanctions 4) diviser les forces ukrainiennes entre le front oriental et son pendant méridional pour mieux les affaiblir en les obligeant à une tension et un renforcement soutenus.

Les deux éléments seraient manifestement liés. Redonner un bol d'air économique à l'intérieur ainsi que s'assurer le soutien d'une jeune garde, gonfler les muscles et essouffler l'Ukraine et ses alliés économiquement à l'extérieur (le Fonds Monétaire International comme la Banque Mondiale sont très rétifs à toute nouvelle aide d'autant que la monnaie locale a dévissé lourdement, 49% en 2014 puis 25% en 2015, ce qui mécaniquement n'arrange pas le remboursement des dettes). Dans un scénario idéal pour le Kremlin : un courant libéral-patriote au pouvoir en Russie après les élections de septembre 2016, lequel pourrait bénéficier d'un allègement, même partiel, des sanctions économiques d'ici quelques mois (l'Italie, la France et l'Allemagne étant sensibles à cette solution tandis que la Pologne se défie de plus en plus des dirigeants ukrainiens qu'elle a pourtant supporté sans réserve depuis les évènements de 2014) tout en faisant acter un conflit gelé dans le Donbass et une main-mise territoriale sans contestation internationale en Crimée. La venue le 9 août du président turc Recep Erdogan à Saint-Pétersbourg, initiant un début pragmatique de réconciliation depuis l'affaire de l'avion abattu en novembre 2015, a aussi privé les occidentaux et l'Ukraine d'un allié régional pour peser sur les actions de la Fédération de Russie dans le secteur de la mer Noire.

Vladimir Poutine connait toute l'importance du temps long, et table sur la durée pour asseoir les résultats de ses actes : pour ce fait, il n'entend pas dissocier les affaires internes des affaires externes quant à leur importance.

mercredi 10 août 2016

L'architecture (des circuits) est un sport de combat



La désaffection croissante au fil des années de la Formule 1 par le public amateur de compétitions automobiles tient à de multiples facteurs. Que ce soient la réglementation erratique, fluctuante y compris au sein d'une même saison, devenue absconse pour le béotien qui ne possèderait aucune base en droit et en ingénierie électro-dynamo-mécanique ; l'introduction massive de l'électronique embarquée, castrant les pilotes et aliènant une partie de leur libre arbitre durant la course ; le manque de suspense en raison d'une prédominance trop affirmée d'un constructeur sur tous les autres ; la primauté de l'enjeu sur le jeu où des pays sans passé ni culture du sport automobile accueillent des Grands Prix au détriment de vénérables icônes historiques sur la seule base du lucre à court terme. Tous ces éléments concourrent depuis de nombreuses années à une dégradation continue de cette discipline censée être le pinacle pour tout pilote ambitieux.

Le meilleur exemple puisé dans l'actualité récente au moment de la rédaction de cette analyse est la chute brutale de fréquentation du Grand Prix d'Autriche où des 80 000 spectacteurs en 2014, le plafond s'est abaissé à 30 000 pour l'édition 2016 : soit 62,5% de décrue! Et si la guichetterie n'est plus le principal poste de revenus de la Formule 1 en raison de l'inflation des droits de retransmission télévisuelle (en Europe, la majorité des détenteurs de ces droits sont des chaînes cryptées prêtes à débourser sans compter), il n'en demeure pas moins que ce recul est symptomatique d'un malaise très profond.

Cette problématique qui avait trouvé place au sein de mon dernier ouvrage Automobiles 3.0 s'est aussi focalisée sur une troisième raison : la sécurisation à outrance des circuits. Ou plus concrètement et explicitement : leur aseptisation planifiée en amont ou leur scarification en aval.

Car une majorité de circuits majeurs contemporains partage un facteur commun : des tracés proches d'un intérêt zéro pour le spectateur, où le développement n'est qu'une succession de lignes droites parachevées par des épingles. Cette formule, en rien magique, est l'antidote parfait contre la sportivité : les dépassements sont rares, et l'adresse des pilotes reléguées à un ballet entre accélérations brutales et freinages de même nature.

Quiconque a déjà parcouru, y compris en simulation, les circuits de Laguna Seca (États-Unis), Spa-Francorchamps (Belgique), Nordschleife (Allemagne), Brands Hatch (Angleterre), Mugello (Italie) ou encore Bathurst (Australie) comprendra sans peine pourquoi ces derniers sont populaires : ils ont une âme, une histoire et une attache physique au lieu. Que dire en revanche des très ennuyeux tracés que sont Circuit of the Americas (États-Unis), Moscow Raceway (Russie), Hungaroring (Hongrie), Korea International Circuit (Corée du Sud) ou encore Catalunya (Espagne) ? Mention spéciale pour le « charcutage » d'Hockenheim en 2002 : là où autrefois le spectateur attendait avec délectation la sortie de la profonde forêt des pilotes, désormais il a désormais affaire à des tourniquets de véhicules qui tentent tant bien que mal de se dépasser. Certes il ne perd plus de vue le ballet des monstres mécaniques, mais cette plongée dans la sombre antre sylvestre avait pour effet de stimuler les imaginations... La même maladie frappa Silverstone (Angleterre) : là où le circuit d'origine possédait de longues lignes droites reliées par des courbes rapides, le bistouri des architectes de l'asphalte l'a rendu vilain à souhait en le torturant à l'extrême et lui faisant perdre son harmonie d'origine.

Il serait commode d'accuser Hermann Tilke [1] comme l'instigateur de ces tracés dévitalisés, seulement si celui-ci est en effet le concepteur de nombreux d'entre eux, il n'en est que le maître d'oeuvre et non d'ouvrage (qui plus est, toutes ses réalisations ne sont pas contestables sur le plan du spectacle, tel le tout nouveau circuit urbain de Bakou en Azerbaïdjan). Préalablement à toute édification, il existe un cahier des charges élaboré en amont et c'est celui-ci qui conditionne énormément le futur circuit. Or, la croyance actuelle qui est de sécuriser à outrance, d'aplanir la topographie, courber jusqu'à l'aigu les lignes, aboutit au désastre auquel on assiste : l'on élague jusqu'à refuser l'existence de l'environnement.

Effet pervers de ces mesures : certains pilotes n'hésitent plus à détourner l'esprit des grandes zones de dégagement, initialement pensées pour éviter tout risque lors d'une sortie de piste, afin de pouvoir enfin dépasser leurs adversaires. Et ce au grand dam des instances sportives qui s'alarment et s'empourprent de telles pratiques. Seulement, si les circuits actuels n'offrent guère les moyens de permettre un bouleversement de la hiérarchie en course, alors certains téméraires prennent leurs dispositions pour tenter de bousculer ce qui peut encore l'être. Car quoi de plus soporifique qu'une suite de véhicules, façon convoi, aux positions inchangées de tour en tour?

Je ne saurais prétendre qu'un circuit plus écologique, plus respectueux des courbes et des dénivelés et plus harmonieux dans ses traits aiderait la Formule 1 à sortir de l'ornière actuelle (les acteurs décisionnaires le désirent-ils au fond?). En revanche pour les autres disciplines en vogue, Formule E, WRX, GT ou Endurance, il serait bon que leurs bolides puissent disposer d'un terrain de jeu naturel et sur mesure où fuse la jouissance plutôt que la frustration. La passion de la compétition automobile n'est pas innée : parfois elle s'hérite, le plus souvent elle se stimule.

Si en 2015 Niki Lauda, triple champion du monde de Formule 1 et président non-exécutif de Mercedes, appelait de ses voeux à plus de risques sur les circuits (et non pas plus de dangerosité, la nuance sémantique étant de mise), la conception de futurs circuits devrait laisser plus d'espace à ces fameuses prises de risques afin que le spectacle revienne. De même que le pilote devrait rester seul maître à bord et non être assisté électroniquement à outrance.
Ces enjeux sont aussi d'ordre financier car la bulle spéculative qui guette la Formule 1 éclatera tôt ou tard brutalement, et elle fera de gros dégâts tant le différentiel entre les droits de diffusion croissants et l'appétence décroissante du public est devenu disproportionné. Si la Formule 1 veut rester sur le devant de la scène, alors elle se doit d'évoluer vers plus de simplicité, plus de risques et plus d'autonomie en faveur des pilotes. Et il y a tout lieu de penser que ces derniers souhaitent continuer à vivre leur passion, et seraient tout à fait enclins à ce changement de politique.
Reste à savoir si les argentiers de ce sport sont prêts à évoluer en ce sens?

Enfin pour conclure, comme le déclame si bien l'architecte Rudy Ricciotti :
« ... le danger surgit quand les architectures se copient les unes les autres pour finir fondues en une seule et unique croyance, une seule et même idée, tel un minimalisme de supermarché. La standardisation est un laminoir qui vous pèle l'âme jusqu'à l'os. » [2].

[1] Hermann Tilke est un concepteur de circuits automobiles, souvent consulté pour l'édification à la fois du tracé mais aussi des édifices limitrophes. Sa société propose toute une gamme de services en matière de génie civil.
Site officiel : http://www.tilke.de

[2] L'intégralité du propos peut être lue dans son ouvrage L'architecture est un sport de combat, éditions Textuel, 2013

vendredi 5 août 2016

D'Euromaïdan à la Crimée : la double surprise stratégique


L’Ukraine est un pays européen singulier dont l’histoire se confond sur une très grande période avec celle de la Russie. Territoire souvent convoité par des puissances parfois éloignées géographiquement, il fut à la fois scythe, grec, russe, polono-lituanien, turc, génois, austro-hongrois et même pour un temps bref, allemand. La dissolution de l’Union Soviétique, si elle permit au pays de recouvrer son indépendance, libéra dans le même temps un conflit larvé avec la Russie, se cristallisant autour de la base de Sébastopol et la flotte de la Mer Noire en Crimée. Sur le plan interne, cette jeune nation fut sempiternellement tiraillée par des orientations contraires et une corruption endémique laissant le pouvoir aux intrigants et aux oligarques : les héros et héroïnes d’un jour pouvant se retrouver parias le lendemain.

Cette instabilité chronique ne facilita pas les échanges avec l’Union Européenne, l’OTAN ou la Russie. L’année 2014 se révéla décisive sur le plan intérieur, accouchant d’une Ukraine gigogne dont les effets perdurent en 2016.

Euromaïdan : les prémices

Lorsqu’en 2010 le Président ukrainien Victor Yanoukovitch est enfin élu après son échec six ans plus tôt, c’est un retour de balancier de l’équilibre politique intérieur de l’Ouest nationaliste vers l’Est pro-russe. Pareil coup de théâtre ne put s’effectuer qu’avec l’apport des déçus de la Révolution Orange de 2004 tant les déchirures entre le Premier Ministre Ioulia Tymochenko et le Président d’alors Viktor Iouchtchenko précipitèrent la victoire du camp de Yanoukovitch.

Toutefois ceux qui avaient prédit que le nouveau maître de l’Ukraine serait un pantin servile des intérêts de Vladimir Poutine furent démentis par les faits. L’homme fort de cette ancienne république soviétique indépendante depuis 1991, consécutivement à l’implosion de l’Empire rouge, se ménagea avec une certaine réussite les attentes des uns et les bienfaits des autres. Réussissant le tour de force à obtenir un accord sur le gaz profitable à son pays sans rompre les liens et les velléités d’arrimage à l’Union Européenne. Madré, Yanoukovitch fut cependant à terme acculé à un choix qu’il ne put difficilement repousser plus en avant : celui d’entrer sans retour comme membre de l’Union Européenne dont l’Ukraine avait manifesté sa volonté d’être membre depuis… 1994, acté par un accord d’association (European Union Association Agreement) signé en ce sens. Renforcé par un accord complémentaire sur la liberté du commerce transfrontalier en 1999 (Deep and Comprehensive Free Trade Agreement) qui ne sera pourtant finalisé qu’en… juillet 2012!

Dans le même temps, la Russie en oripeaux des années 1990 s’était relevé, recomposant les moyens de sa puissance et par là même de sa politique étrangère sous la houlette de Vladimir Poutine parvenu au faîte du pouvoir en tant que président par intérim surprise en décembre 1999. Et s’offrant un levier de prime importance par la manne du pétrole et surtout du gaz via des conglomérats épurés puis réorganisés. Les autorités russes employèrent à plusieurs reprises cette arme redoutable qu’est la menace de couper la distribution de gaz, mise à exécution envers le Bélarus et plus encore envers l’Ukraine, dont la plus importante démonstration fut la crise hivernale 2004-2005 coïncidant avec la révolution orange. Par ailleurs la position russe mit en porte-à-faux les dirigeants occidentaux en insistant sur le fait que les prix du gaz préférentiels autrefois accordés sous l’Union Soviétique ne pouvaient plus avoir cours après les indépendances des différents pays la composant autrefois : ces derniers devant être traités en tant que clients et espaces de transit, arguant que tel était au fond la logique du système libéral économique défendu par les européens et les américains. Un accord en avril 2010 entre Medvedev et Yanoukovitch mit cependant temporairement fin à cette crainte répétée d’une coupure en l’assortissant de clauses diverses dont la fameuse reconduction du bail pour vingt-cinq ans du port de Sébastopol au profit de la marine russe, ce qui laissait le temps aux russes pour mettre en service le port de remplacement, Novorossiisk. Au passage, Yanoukovitch en profita pour faire accuser de corruption l’ancienne égérie de la révolution de couleur, Ioulia Tymochenko, laquelle avait été à l’origine du précédent accord gazier bilatéral : une manière pour lui de solder le camouflet de 2004.

Il serait erroné de prétendre que l’Union Européenne eusse été inerte ces dernières années concernant la question ukrainienne : le Partenariat Oriental avait en effet été amorcé en mai 2009 pour attirer et faciliter l’entrée future de pays limitrophes ou dans la sphère d’influence de la Russie. Ont été spécifiquement visés l’Arménie, la Géorgie, l’Azerbaïdjan, le Bélarus, l’Ukraine et la Moldavie. Les succès furent très modérés, et si l’Ukraine comme l’Arménie avaient manifesté dans un premier temps une approche volontariste en ce sens, l’automne 2013 a rapidement douché les plus europtimistes. Le sommet de Vilnius des 28 et 29 novembre n’ayant entériné que le recul consommé de ces deux entités.

La nature ayant horreur du vide, c’est vers l’Union Eurasiatique, parfois énoncée sous l’abréviation EURASEC ou CEEA (Communauté Économie Eurasiatique) et dorénavant UEA (Union Économique Eurasiatique), que se sont tournées les têtes de ces deux États : un ensemble économique de libre-échange regroupant à l’époque la Russie, le Kazakhstan et le Bélarus, visant à faciliter le transit de marchandises en levant les obstacles douaniers, avec en ligne de mire une union plus large visant les personnes, les capitaux et la monnaie (sous une forme à déterminer mais vraisemblablement un panier de devises où le rouble serait dominant).

C’est en effet le dilemme qu’eurent à évaluer les autorités ukrainiennes : l’étape de plus vers l’Union Européenne aurait fermé les marchés de cet ensemble. Une menace même pas voilée depuis le Kremlin qui se fit fort de rappeler que la Russie était, et de loin, le premier client de l’Ukraine à hauteur de 25% de ses exportations. Chiffre auquel l’on peut même rajouter les 7% supplémentaires relatifs aux deux autres membres de l’Union Économique Eurasiatique. Une perspective de complications administratives et d’étranglement économique dans un contexte où l’envolée presque ininterrompue depuis 2007 de la dette ukrainienne laisse craindre le pire dans ce cas de figure.

Révolution orange bis tendance rouge sang

Le président Yanoukovitch dut choisir impérativement fin 2013. L’offre de Vladimir Poutine de lever les barrières douanières, de consentir à un tarif préférentiel permanent du gaz russe,  d’assortir la transition par un prêt de 15 milliards de dollars (le pays est alors en récession, la Russie achetant des bons du trésor ukrainien pour soulager le fardeau de la dette) opèrent la bascule : l’Ukraine se tourne implicitement vers l’Est le 21 novembre 2013 par le refus de signer l’accord d’association avec l’Union Européenne.

À partir de cette date, les évènements vont s’enchaîner très rapidement vers l’inexorable.
La place de l’indépendance à Kiev est envahie par des manifestants pro-européens (ce qui lui donnera à la postérité le nom d’Euromaïdan), lesquels seront délogés par la police anti-émeute sans ménagement aucun. Mais le ballet expulsion-occupation est incessant et les contestataires se retrouvent de plus en plus nombreux au fil des jours, bravant l’interdit. 

Et si le 17 décembre un accord est entériné entre Yanoukovitch et Poutine, le sort du premier est désormais scellé en raison d’une situation mal gérée et gangrenée par la brutalité du pouvoir d’un côté et l’émergence d’éléments de plus en plus extrémistes de l’autre. Alors que le froid hivernal ne dissuade en rien les manifestants d’occuper la place, le 16 janvier sont votées de sévères lois anti-manifestation, achevant de discréditer le pouvoir législatif, la Rada, en place. Le 22 janvier, les premières victimes sont à déplorer. Le 25 janvier, dans un geste de conciliation, Yanoukovitch offre le poste de Premier-Ministre à Arseni Yatseniouk et celui de vice Premier-Ministre à Vitali Klitschko (le champion du monde de boxe WBO/WBC) : refus des deux concernés.

Sans sortie de crise en vue avec des provocations sporadiques, le climax est atteint lorsque la police tente le 19 février au petit matin de faire évacuer la place : les tirs claquent et plusieurs policiers y laissent la vie suivis de manifestants. La foule déchaînée prend possession des bâtiments officiels le 20 février après l’affaire des snipers [1]. Le 21 février, c’est un Yanoukovitch acculé qui acquiesce au retour de la constitution de 2004, à un régime plus parlementaire ainsi qu’à des élections anticipées puis s’enfuit en soirée. La pasionaria Youlia Timoschenko, en détention depuis décembre 2011 est libérée.

Retour de flamme

La fuite de Yanoukovitch le 22 février acta la victoire du mouvement Euromaïdan, et ses membres les plus trublions ne manquèrent pas de le faire savoir tout en poussant la Rada à adopter des mesures vexatoires pour les populations russophones.

Le tournant et la reprise en main par la Russie d’une situation qui lui avait échappé lui fut fournie sur un plateau par l’abrogation précipitée et inopportune le 23 février 2014 de la loi sur les langues régionales votée en juillet 2012. Cette action est certes mal vécue dans l’Ouest de l’Ukraine mais tout autant en Crimée où près de 60% de la population est russophone avec une forte minorité de dialectes turcophones comme le tatar.

Tout se précipite, politiquement et militairement : après le 23 février, des mouvements naissent dans la péninsule de Crimée pour contester les évènements de Maïdan et les premières décisions prises. Dans la nuit du 26 au 27, les bâtiments officiels de la république autonome de Crimée sont occupés promptement par des manifestants pro-russes appuyés semblerait-il par un commando. Le 28 février, des opérations militaires russes aux abords de la frontière orientale ukrainienne sont exécutées afin de leurrer les troupes ukrainiennes tandis que bien plus au sud et de façon moins ostentatoire, des forces désilhouettées prennent position sur les deux principaux aéroports de la région et s’en assurent le contrôle total.

Dès lors, la Russie par les voix du corps législatif puis celui de l’exécutif se donne l’autorisation d’intervenir pour protéger la base de Sébastopol et ses environs immédiats. Les séparatistes pro-russes se multiplient et se rendent maîtres des centres logistiques et communicationnels névralgiques, coupant tout le territoire du reste de l’Ukraine dont le gouvernement peine à émerger : les voix du président par intérim Oleksandr Tourtchynov et de son premier ministre Arseni Iatseniouk restent inaudibles et les ressources militaires difficilement mobilisables en raison du chaos persistant en d’autres zones (Odessa, Donetsk, Lougansk).

Pire, le 2 mars, l’amiral Berezovsky commandant les forces navales ukrainiennes fait défection au profit de la Russie et paralyse pour un temps toute capacité d’intervention navale. Profitant de la confusion, l’amirauté russe sacrifie le 5 mars son croiseur Ochakov afin de bloquer l’accès à la Mer Noire aux forces maritimes ukrainiennes encore capables de peser dans la balance des forces alors qu’elles sont rassemblées à Novoozerne (lac intérieur Donouzlav, Crimée). L’impossibilité pour les navires ukrainiens encore sur place d’accéder en pleine mer les prive de toute possibilité d’agir sur le cours des évènements futurs.

Sans force navale conséquente à disposition, sans possibilité d’employer les aéroports régionaux et sans visibilité sur l’état des forces terrestres acquise au gouvernement de Kiev (il sera admis ultérieurement par le ministère de la défense ukrainien que la moitié des effectifs locaux avait rejoint le camp russe), le compte à rebours vers le détachement de la péninsule était enclenché et ne faisait à ce stade guère plus de doute.

Sergueï Aksionov, nouveau Premier Ministre de Crimée depuis le 27 février 2014 en remplacement d’Anatoli Moguiliov, un ancien soutien de Yanoukovitch, impose un référendum posant la question soit d’un rattachement à la Fédération de Russie ou soit à un retour à la constitution de la République de Crimée de 1992 (c’est-à-dire dans le giron ukrainien). Il déclara préalablement l’indépendance de son territoire le 11 mars, le tout en arguant du précédent kossovar pour justifier devant les occidentaux de cette possibilité d’auto-détermination. Le 16 mars, la question est posée et la voie du rattachement est sanctionnée par 96,6% des suffrages exprimés.

Le 18 mars 2014 par un traité d’intégration signée par les deux parties en présence, la République de Crimée devient sujet de la Fédération de Russie et le demeure encore jusqu’à ce jour.

Ce qui est remarquable c’est à la fois la rapidité et le professionnalisme de la prise en main du territoire (d’une superficie pourtant conséquente de 27 000 km2) par les forces russes : une opération qui stupéfia les observateurs du monde entier.

Les experts s’accordent pour signifier combien le contrôle de la Crimée par les forces russes fut une formidable démonstration de leurs capacités retrouvées en matière de projection et d’opérations clandestines. La véritable surprise fut principalement à ce stade : l’exécution rapide et très professionnelle du rattachement du territoire à la Fédération de Russie.

Deux réelles surprises stratégiques ?

En Ukraine, le pouvoir politique a depuis le début de son indépendance été soumis à de fréquents et violents remous (Leonid Koutchma, le premier Président de l’ère moderne fut vilipendé pour avoir plongé son pays dans les affres de la corruption et ne cessa de louvoyer entre les pays occidentaux et la Russie). Rien d’étonnant lorsque l’on considère le pays comme une zone frontière où s’entrechoquent des différences historiques, culturelles, religieuses, linguistiques et ethniques fondamentales. Le renversement du pouvoir en 2014 n’est que l’ultime avatar de retournements politiques plus ou moins conséquents depuis 1994. Et si depuis juin 2014 l’Ukraine a signé avec l’Europe un accord d’association, ce fut sans susciter grand enthousiasme parmi les membres de l’Union Européenne déjà embarrassés avec le cas de partition territoriale et politique de Chypre [2]. Du reste, la mise en conformité des lois et circuits économiques ukrainiens sur les standards européens a déjà abouti à de substantielles coupes budgétaires couplées à la hausse de tarifs nationaux (comme celui du gaz), laissant le pays très affaibli économiquement.

En Russie comme souvent ailleurs, les services de renseignement et le monde militaire sont à la fois en première ligne et en dernière ligne lors des crises majeures : première ligne pour combattre, dernière ligne pour défendre les bases civilisationnelles du pays lorsque la déliquescence politicienne prend le pas. Au vu des évènements ukrainien, il était naturel que les structures de force (les siloviki) aient déjà un plan de sauvegarde des intérêts de la Fédération en Crimée, il est en revanche moins évident que la guerre du Donbass (partie orientale de l’Ukraine) eut été préparée de longue date, et semble plus résulter de l’opportunité de profiter des maladresses politiques de Kiev que de la réalisation d’une stratégie prévue de longue date par les hiérarques politiques et militaires de Moscou (ce qui n’excluait pas l’envoi de conseillers militaires).

Le conflit du Donbass n’est pas éteint en ce jour, et des escarmouches régulières et sporadiques sur la ligne de front stabilisée empêchent tout retour à la normale mais sans entraîner pour autant de changement de démarcation. Ce conflit gelé n’est par ailleurs pas sans rappeler le Haut-Karabagh qui n’a toujours pas été résolu et qui ressurgit violemment en avril 2016, nécessitant l’intervention diplomatique de la Russie pour calmer la tentative militaire de l’Azerbaïdjan de s’imposer militairement après quelques gains territoriaux (non sans avoir essuyé des pertes plus conséquentes que l’Arménie). L’Est ukrainien offre comme perspective de rejoindre  le sort de ces territoires supportés par la Russie avec un statut de semi-indépendance vis à vis des entités dont elles ont été détachées (Alanie du Sud, Abkhazie, Transnistrie).

Épilogue toujours ouvert

Malgré les accords de Minsk 2 signés en février 2015, les effets de cette double surprise stratégique n’en finit pas de pourrir les relations Est-Ouest. Sur le plan politique avec des sanctions occidentales auxquelles a répondu un embargo alimentaire russe occasionnant des difficultés économiques tant en Russie qu’en nombre de pays européens ; sur le plan financier où l’Ukraine n’a pas remboursé les 3 milliards de dollars d’obligations à la partie russe (le FMI ayant qualifié cette dette de souveraine et non de commerciale) ; sur le plan énergétique où l’approvisionnement en gaz demeure toujours une affaire politique et une épée de Damoclès pour l’Ukraine ; sur le plan démocratique où parlement comme gouvernement ukrainien ne se sont guère distingués pour l’heure en des avancées notables dans un pays où la corruption est devenue plus que problématique, pour ne pas dire incapacitante, ayant déjà édulcoré les principes fondateurs d’Euromaïdan [3]. Il n’est pas dit que la zone eusse épuisé tout son potentiel de surprise stratégique…