Pour votre...


Ce syntagme prépositionnel est matérialisé généralement par des messages informatifs audios ou visuels : que ce soit pour votre sécurité ou pour votre santé, une puissance tutélaire s'applique à vous garantir un avenir meilleur. Du moins telle est l'idée. Et ce avec le concours très zélé de nombreux adeptes prompts à s'employer à faire le bonheur d'autrui, y compris contre leur propre gré.

La liste ne demande qu'à être complétée. À quand le pour votre solvabilité, pour votre sobriété, pour votre parentalité et peut-être même pour votre sainteté voire votre éternité?

Ce qui est en ligne de mire, c'est l'éleuthérophobie. De manière moins pédante, la peur de la liberté : liberté de s'exprimer, liberté de circuler, liberté de choisir, liberté de s'informer, liberté de penser. Car les contempteurs des libertés individuelles et collectives, s'ils réagissent en sectateurs, le font sur un artifice invariable : l'intérêt suprême érigé comme un tout n'ayant pas à être consenti et encore moins délibéré.

Le procédé est éculé et malgré tout ressassé à l'envi : la liberté de s'exprimer est dangereuse car elle exacerbe les différences ; la liberté de circuler est dangereuse car elle favorise la pollution ; la liberté de choisir est dangereuse car elle n'aboutit pas aux bonnes décisions ; la liberté de s'informer est dangereuse car elle ébranle les certitudes fondatrices de la paix sociale ; la liberté de penser est dangereuse car elle dévie le citoyen de la vérité officielle.
On n'en finirait pas d'exposer la litanie de ce que les liberticideurs souhaitent pour apaiser leur mal-être de croiser des gens non-conformistes. Ces individus sont-ils si différents des prédicateurs religieux qui s'emploient à modeler toute une société sur une image présupposée idéale?

La velleité de ceux qui entendent faire profession de foi en restreignant, en interdisant, en castrant sur le fondement fallacieux de principes qu'ils ont eux-mêmes érigés en norme suprême ne manque pas de faire frémir. A fortiori lorsque les instances technocratiques de nombreux États relayent très opportunément ceux-ci pour parfaire leur contrôle d'une population considérée préventivement comme instable et irrationnelle, incapable de se saisir de son propre destin. Comme le dirait Giorgio Agamben, l'on glisse dans les régimes occidentaux de l'état de droit vers l'état de sécurité où la peur est le nouveau carburant des régimes au détriment de celui de celui à forte composante de liberté. Or, bien perspicace qui distinguerait une démocratie d'un régime autoritaire de nos jours, si ce n'est par l'apparence de libertés formelles érigées en totems mais dévitalisées de toute effectivité.

Or les limites fixées normativement à l'ensemble de ces droits sont et doivent être justifiées par une impérieuse nécessité, constatée et consignée. Ces restrictions sont instituées au profit de tous et non au seul avantage de ceux qui les ont édictées. Nous touchons là à une donnée essentielle : le libre consentement ainsi que l'intérêt général et non l'arbitraire imposition.

L'intégration de technologies cybernétiques de pointe accélère un phénomène déjà embryonnaire depuis plusieurs décennies (les années 1990). Ainsi lorsqu'une technologie est adoptée par les pouvoirs publics, celle-ci vise prioritairement le volet sécuritaire plutôt que productif, incitatif ou pédagogique. Technologies dont l'omniscience et l'inflexibilité réduisent toujours davantage le libre arbitre et grossissent la faute vénielle jusqu'à la faute suprême.

La sécurité est une nécessité - puisque participant à la base de la fondation politique de l'État - mais pas au détriment de toute autre activité régalienne, car l'on protège en vue d'assurer une production agricole, industrielle, intellectuelle, artistique etc. La sécurité ne doit exister qu'au profit des libertés et de la productivité, et non en tant que matrice d'une politique de déresponsabilisation, si ce n'est d'infantilisation de la population.

Nous touchons dès lors là à un sujet que de Tocqueville avait admirablement résumé, et ce de la façon la plus crue, en son ouvrage De la démocratie en Amérique :

Au-dessus de ceux-la [les citoyens] s'élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d'assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l'âge viril; mais il ne cherche, au contraire, qu'à les fixer irrévocablement dans l'enfance; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu'ils ne songent qu'à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur; mais il veut en être l'unique agent et le seul arbitre; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre?

C'est ainsi que tous les jours il rend moins utile et plus rare l'emploi du libre arbitre; qu'il renferme l'action de la volonté dans un plus petit espace, et dérobe peu a peu chaque citoyen jusqu'à l'usage de lui-même. L'égalité a préparé les hommes à toutes ces choses : elle les a disposés à les souffrir et souvent même à les regarder comme un bienfait. 

À méditer pour ne pas se retrouver à la confluence de 1984, de Fahrenheit 451 et de Le meilleur des mondes. 


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