Gilets jaunes : les raisons d'une colère passée du monde virtuel au monde réel

Depuis le 17 novembre, la France vit à l'heure du gilet jaune. Cet accessoire rendu obligatoire par le décret 2015-514 au travers de l'« l'obligation de détenir un gilet de haute visibilité... Ces derniers [les conducteurs de véhicules à moteur] devront en disposer sur eux ou dans un rangement de leur véhicule (filet, coffre…) et le porter lorsqu'ils descendent de leur véhicule à la suite d'un arrêt d'urgence, afin d'améliorer leur visibilité. ».

Et le terme de visibilité prend ici tout son sens. Ce mouvement spontané, né originairement sur les réseaux sociaux, et plus spécifiquement Facebook, Youtube et Change.org, adopta comme mode de ralliement la pose d'un gilet jaune en évidence derrière le pare-brise. Ce fut par ce geste simple et légal l'affermissement d'une volonté de se montrer, de s'identifier plus clairement face à des politiciens jugés comme carriéristes et peu au fait des réalités de terrain. Une contestation virtuelle venait de prendre place dans le monde réel.

L'amorce de la contestation se focalisa sur la hausse du carburant, et plus particulièrement du diesel visé prioritairement par les autorités après l'affaire du dieselgate, non sans un certain opportunisme fiscal. Car certes le prix du baril avait subi de plein fouet la contraction de l'offre, avec un pic le 3 octobre 2018 à 85,97 dollars alors qu'il n'était qu'à 70,75 le 15 août 2018, cependant il fut largement accentué par deux facteurs : l'augmentation de la taxe carbone par le gouvernement français et celle de la marge des pétroliers [1].

Avec le recul, le fait que le prix du baril de brent ait subi une explosion sur un temps très court ne peut expliquer intégralement le mouvement social des gilets jaunes puisque si l'on analyse sur une longue période l'évolution du cours du baril, celui-ci était autrement plus élevé en avril 2011 (à 126,65 dollars). Tout tend désormais à une explication sur le long terme, par une accumulation d'impositions, de taxations, de redevances et d'amendes qui cumulées sur les dernières années obèrerent le pouvoir d'achat des français les plus modestes et fragilisèrent conséquemment le niveau de vie de la classe moyenne.

Cela ne saurait encore suffire à expliquer pourquoi les mouvements spontanés prirent une telle ampleur.

Le rôle du gouvernement joua défavorablement dans la possibilité d'un apaisement et d'une disparition du conflit : au lieu d'une écoute, voire d'un dialogue, l'exécutif se mura dans le mépris puis le défi. Au point de rendre l'argument écologique - évoqué sous la forme de transition écologique - complètement inaudible car en total déphasage avec les revendications des acteurs du mouvement. En outre, la démission du ministre de l'écologie Nicolas Hulot quelques mois auparavant sur fond de crise politique par désintérêt d'une vraie stratégie environnementale accentua l'impression de mystification gouvernementale. Cette attitude et ce double langage accéléra la contestation et agrégea un fort ressentiment envers un président jugé sourd et aveugle aux signaux de détresse de ce qui est souvent nommée la France périphérique (terme issu des travaux du géographe Christophe Guilluy). L'affaire Benalla, l'indécence de certaines photographies présidentielles à l'Élysée ou en déplacement ainsi que les phrases désobligeantes à l'égard des français rongèrent inexorablement le piédestal du président.

Les gilets jaunes investirent des endroits emblématiques le 17 novembre (ronds points principalement, parfois à proximité des centres commerciaux) tout en pratiquant le cas échéant la levée des barrières de péages (système honni et aboli lors de la Révolution Française mais réactualisé en 2005 par le président Chirac sous forme de concessions à des sociétés privées). Non encadrés, découvrant la mobilisation et ses aléas, se heurtant à des réactions variées de la part des autorités de police et de gendarmerie, cette masse safran apprit par elle même à s'auto-organiser de jour comme de nuit.
Le 24 novembre, ce qui est considéré comme l'acte II du mouvement, fut l'organisation à Paris d'un défilé non déclaré à Paris, et si possible sur les Champs Élysées là où précisément le pouvoir refusa de les y voir. Les chiffres officiels faisant état de seulement 8 000 personnes et d'individus d'ultra-droite ayant saccagé l'avenue furent remis en cause a posteriori par les témoignages photographiés et filmés ainsi que par le scepticisme de certains experts, tels Dominique Rizet.
Il est difficile de dégager pour l'heure des enseignements plus concrets de ces deux journées, sachant qu'un acte III est prévu à terme et que l'allocution du président Macron sur la Programmation pluriannuelle de l’énergie mardi 27 novembre [2] n'a pas produit d'effet escompté au regard du flou des mesures. 

Sur le plan communicationnel, la cause écologique n'arrive pas à convaincre les gilets jaunes et d'une façon plus générale ceux qui sympathisent avec le mouvement. Il est vrai que les interrogations du Sénat quant à l'affectation de la TICPE à la transition écologique n'ont pas facilité à lever toute ambiguïté sur le sujet [3]. C'est par ailleurs une pierre d'achoppement communicationnelle : là où le malaise est social, le gouvernement répond solution environnementale. Préférant opposer au lieu de concilier. Cette position menace de faire de l'écologie une victime de cette situation conflictuelle en l'utilisant comme bouclier émotionnel et comme épée culpabilisatrice. Si le président Macron a semblé revenir sur cette position le 27 novembre en désirant s'occuper de « la fin du monde et de la fin du mois », sa volte-face incite nombre de gilets jaunes et d'observateurs extérieurs à l'incrédulité, d'autant que les fréquents déplacements de l'exécutif - président et premiers ministres - s'effectuent en aérodynes (jet, avion ou hélicoptère dédié) voire en convois terrestres imposants dont on peut présumer du sombre bilan carbone.

La défiance à l'égard du pouvoir central est protéiforme et l'agacement du Sénat, des maires, des présidents de régions, de haut-fonctionnaires, sapent l'autorité de l'État sans que celui-ci n'arrive à rétablir cet élément essentiel dans tout régime politique : la confiance. C'est par ailleurs un des enseignements de cette crise : l'absence de liens avec les corps intermédiaires a renforcé le sentiment par la population de décisions arbitraires, technocratiques et parisiano-centrées. Plus que le consentement à l'impôt, c'est l'effilochage du contrat social qui est apparu dans sa plus cruelle nudité.

L'on pourrait tenter de synthétiser les exigences, les doléances, de ces acteurs par l'énumération suivante (liste non exhaustive) fondée sur les écrits disparates publiés par les réseaux sociaux :
·
  • Assemblée constituante de citoyens afin d’élaborer une nouvelle constitution démocratique devant être soumise à référendum
  • Instauration de votations citoyennes locales effectives
  • Réforme du système fiscal afin de renforcer l’équité selon le revenu et suppression des taxes et redevances scélérates
  • Nouvelle politique de décentralisation afin de redonner une pleine autonomie budgétaire aux collectivités territoriales
  • Plan de retour des services publics dans les zones périphériques aux métropoles
  • Transition écologique incitative et non punitive
  • Meilleur maillage des réseaux de transport en zone périphérique
  • Interdiction absolue pour un élu de se représenter s’il a été condamné par la justice pour mauvaise gestion du denier public
  • Destitution par vote d’un élu manquant à son devoir de représentant
  • Véritable politique nationale de création de bassins d’emplois dans les zones périphériques avec vérification de l’usage réel des subventions allouées aux investisseurs, lourde sanction financière si non respect
  • Refus du dumping social imposé par la commission européenne et restriction du système des travailleurs détachés
  • Pleine souveraineté des décisions françaises sur son territoire, notamment budgétaires

En touchant à l'automobile, par des mesures fiscales, techniques et vexatoires [4], le gouvernement a ouvert la boîte de pandore et il n'est pas certain qu'il puisse la refermer à moindre frais...

MAJ 02/12/2018 :

Le 1er décembre fut lancé à Paris ainsi que dans le reste de la France ce qui est considéré comme l'acte III du mouvement des gilets jaunes.
De façon encore plus prononcée qu'une semaine auparavant, le mouvement fut bien plus massif et surtout les dégâts à Paris autrement plus conséquents puisqu'ils furent disséminés aux alentours immédiats des Champs Élysées.

Plusieurs enseignements sont à relever postérieurement à cette manifestation :
  • La stratégie de « pourrissement » ordinairement employée par les gouvernements lors de la survenance de mouvements sociaux encadrés est ici contre-productive. Loin d'amenuiser les forces adverses, elle les renforce et agrège petit à petit de nouvelles forces contestataires.
  • Le gouvernement refuse obstinément de céder sur le fond, ne concédant que des erreurs de communication. Ce qui est catastrophique en matière de communication justement où une porte de sortie doit toujours être proposée.
  • Les mesures fiscales proposées ont eu l'effet inverse que celles attendues par le gouvernement. En cause : leur arrivée tardive, avec un effet décalé sur les attentes désormais plus globales, des gilets jaunes. Il y a comme le sentiment qu'au plus haut sommet de l'État tout se déroule avec un temps de retard rédhibitoire.
  • L'attente d'un hiver rigoureux pour « geler » les revendications est une stratégie possible mais elle ne fera que reporter les revendications pour février ou mars, avec le risque d'une nouvelle éruption plus forte encore avec l'arrivée des hausses prévues de différentes taxes ainsi que le passage très risqué au prélèvement à la source (tant en risque de bogues informatiques consécutif à une migration d'envergure que symbolique avec le résultat net plus brutal que le résultat brut avant imposition).
  • Les scènes de guerrilla urbaine, loin de déconsidérer le mouvement des gilets jaunes, le renforcent par le refus d'un amalgame grossier opéré initialement par le pouvoir. Les vidéos retransmises sur les réseaux sociaux agissent comme un séparateur entre les attributions gouvernementales et la réalité d'actes provoqués par des groupuscules portant atteinte à la propriété privée et aux symboles d'État.
  • Les partis politiques et les organisations syndicales sont totalement hors-jeu du mouvement social, comprenant que toute immixtion serait perçue comme attentatoire à la nature apolitique du mouvement. La défiance généralisée envers les politiques arrivée à son paroxysme depuis plusieurs années achève l'impossibilité d'une récupération politicienne.

L'ensemble des enquêtes d'opinion abondent dans le sens d'un fort soutien populaire auquel se heurte une fin de non-recevoir des autorités de l'État. Assemblée citoyenne, démission du chef de l'État [5], référendum : tout est envisagé pour une sortie de crise dont la base est autrement plus large que le seul mécontentement sur la taxe carburants. C'est une contestation virulente, étendue et profonde qui nécessite une réforme en profondeur tant des institutions politiques jugées non représentatives que du système fiscal considéré comme inique. Une approche et une réponse conventionnelles à une crise non-conventionnelle n'aboutiront à aucune solution viable.


[1] Sur ce point très peu médiatisé, consulter le site France Inflation :
La taxe carbone quant à elle est un instrument de fiscalité punitive visant à - théoriquement - pénaliser les possesseurs de véhicules diesel.  Elle vise à réduire l'émission de dioxyde de carbone en rendant de plus en plus coûteux des moyens de transport jugés nocifs pour l'environnement.
Elle est cependant hautement décriée puisqu'elle ne concerne ni le kérosène (pour l'aviation civile) ni le fioul lourd (pour la navigation maritime). Car pour obtenir une contribution de ces deux produits pétroliers, il faudrait un accord des instances internationales, l'Organisation de l'aviation civile internationale et l'Organisation Maritime Internationale.
Qui plus est, cette taxe carbone s'impose dans des pays comme la France où l'énergie électrique est d'origine nucléaire, soit décarbonée, ce qui fait de ce pays l'un de ceux où le taux de rejet de CO2 le moins sujet à contestation (1% du taux global mondial seulement).
Rappelons que les États-Unis ont refusé l'application de la taxe carbone alors que le pays est le 2ème contributeur en la matière, juste derrière la Chine (qui procède pour sa part à un ETS, Emissions Trading Schemes et non une taxe).
Rappelons pour bien situer l'impact fiscal sur les ménages et les entrepreneurs que le prix à la pompe pour l'essence et le gazole se décompose ainsi : TVA+TICPE 60% ; produit raffiné 30% ; distribution 10%.

[2] Sur cette fameuse intervention présidentielle, l'on peut s'étonner d'une certaine incohérence entre vouloir favoriser l'essor de l'électromobile y compris en facilitant un consortium européen des batteries - illusoire en raison des liens entre le secteur automobile allemand et leurs partenaires asiatiques - concomitamment à la fermeture de plusieurs centrales nucléaires (14 prévisionnellement à l'horizon 2035), sachant que pour l'heure les énergies renouvelables ne comptent que pour 6% maximum du parc énergétique français et ne peuvent compenser la demande qui sera exponentielle si décollage des ventes. Accessoirement, le nucléaire est aussi un avantage technologique de souveraineté pour la France alors que les éoliennes et le photovoltaïque sont chasse gardées de structures privées étrangères.
Ce qui frappe aussi l'expert, c'est l'absence de compréhension de l'écosystème des mobilités et de vision globale géo-énergétique.

[3] Luc Peillon, Le gouvernement a-t-il avoué dans un courrier à Bruxelles que le CICE serait financé par la fiscalité écolo?, Libération, 28 novembre 2018
https://www.liberation.fr/checknews/2018/11/28/le-gouvernement-a-t-il-avoue-dans-un-courrier-a-bruxelles-que-le-cice-serait-finance-par-la-fiscalit_1694554

[4] Plusieurs mesures impopulaires visant les automobiles peuvent être énumérées, celles-ci ayant été renforcées à chaque mandature :
  • contrôle technique plus étendu et inquisiteur, engendrant un surcoût par le contrôle lui-même ainsi que par les réparations potentielles, réduisant la tolérance à une portion congrue
  • limitation des voies secondaires à 80 km/h en lieu et place de 90 km/h, augmentant le temps de trajet et le risque d'inattention
  • augmentation régulière des péages autoroutiers sans volonté du gouvernement à agir en dépit de rapports officiels soulignant l'inconséquence de l'État
  • déploiement de radars embarqués mobiles par des opérateurs privés sous contrat avec l'État, accentuant le sentiment d'une traque impitoyable des automobilistes avec une politique de recettes fiscales
  • forfait de post-stationnement par des amendes différenciées pouvant s'élever jusqu'à 60 euros en lieu et place des 17 euros antérieurs
  • multiplication des entraves à la circulation et à sa fluidité en milieu urbain et péri-urbain (ralentisseurs pas toujours légaux, chicanes mal signalées, zones 30 pléthoriques et radars multifonctions sanctionnant toute faillibilité humaine)
[5] L'article 68 de la Constitution française a été rédigé de sorte à ce que le président ne puisse être démis de ses fonctions puisque le parlement depuis l'appairage temporel des deux élections - présidentielle et législatives - est toujours de la même majorité que l'exécutif  :
Le Président de la République ne peut être destitué qu'en cas de manquement à ses devoirs manifestement incompatible avec l'exercice de son mandat. La destitution est prononcée par le Parlement constitué en Haute Cour.

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