mercredi 27 juin 2018

Pourquoi la Nordschleife est-elle si mythique?



La Nordschleife, la boucle nord en bon français, surnommée aussi de manière plus poétique, Grüne Hölle, l'enfer vert. Un nom qui fait frémir les pilotes professionnels et enthousiasme les amateurs de sensations fortes.

Pourquoi pareil paroxysme dans son appréciation?

Tout d'abord il convient de préciser que par extension, l'on nomme indifféremment Nürburgring et Nordschleife, ce qui est inexact : le Nürburgring constitue la partie Grand Prix du tracé, et surtout le tronçon le plus récent - ouvert à la compétition en 1984 - doté d'un développement de 5,148 kilomètres tandis que la Nordschleife voit ses origines remonter à 1927 pour un parcours hautement sinueux et valloné de 20,832 kilomètres [1].

Cela ne répond toujours pas à la question posée mais cela donne déjà une idée du différentiel entre ces deux mondes : le nouveau - Nürburgring - et l'ancien - Nordschleife.

Si les compétitions officielles sont relativement rares depuis le retrait de la Formule 1 en 1976 [2], elles sont très suivies car mettant à rude épreuve les pilotes professionnels qui liment leurs pneumatiques sur la longue surface du circuit. L'épreuve la plus connue - et la plus suivie - se déroulant à la Nordschleife sont les 24 Heures du Nürburgring. Pourquoi Nürburgring et non Nordschleife dans ce cas précis? Parce que le grand circuit est couplé à celui du Grand Prix pour une course d'endurance éprouvante. Cette extension permet à  plusieurs catégories de s'affronter sur deux circuits radicalement différents : une particularité unique au monde. Du reste, les 24 Heures sont un mètre étalon pour nombre de marques qui entendent étrenner leur modèle et les soumettre à des pressions mécaniques élevées (pour rappel les 24 Heures du Mans n'offrent qu'un dénivelé minime de 42 mètres alors que la Nordschleife offre pratiquement 300 mètres de différence entre le point le plus haut et le plus bas du circuit).
BMW, Porsche, Audi, Nissan, Ford, Renault, Lexus, Volkswagen, Ferrari, KTM, Hyundai etc. ont été ou sont de la partie pour offrir aux spectateurs de grandes et furieuses batailles sur le bitume. Ce qui a offert des moments d'anthologie par le passé où de grands noms sont désormais passés à la postérité tels Pedro Lamy, Romain Dumas, Hans-Joachim Stuck, Jörg Müller ou encore Klaus Ludwig.

Il n'en demeure pas moins que cette compétition organisée par l'ADAC - Allgemeiner Deutscher Automobil-Club - est un énorme test pour les coureurs car plusieurs portions réclament une attention particulière, notamment le passage incurvé du Karussell ou du trompeur Eschbach. La transition vers le circuit de Grand Prix pourrait presque passer pour une zone de repos.

À l'instar de Spa-Francorchamps, ce ruban d'asphalte est aussi l'occasion pour des constructeurs, ou même des artisans, de s'offrir un record dans leur catégorie à coup de bluff ou de vidéo. Même si le record de Stefan Belloff sur sa Porsche 956 tient toujours depuis 1983 [3].

Mais surtout, c'est la possibilité pour des amateurs de s'offrir un réel frisson sur un circuit mythique. No limit ou presque. Le visiteur qui s'offre un ou plusieurs tours de circuit doit respecter le code de la route allemand, à commencer par ne pas dépasser par la droite. Pour le reste, aucune limitation de vitesse et les dégâts du véhicule comme de l'environnement sont à la charge du conducteur. En dépit d'une si lourde responsabilité potentielle, la demande ne faiblit pas, les accidents s'enchaînent (sans gravité la grande majorité du temps) et les carcasses de voitures s'accumulent.

Pourquoi? Pour une raison très simple : dans un univers où l'on compresse toute liberté, toute expression, tout horizon, le fait de repousser les limites est salvateur, agissant comme une soupape de sécurité. Peu importe le risque, en accepter les conséquences - et pas uniquement que financières - est la seule obligation. C'est là la principale raison du succès populaire de ce tracé retors : il offre à ceux qui le choisissent de se confronter à un espace de liberté et de responsabilité. Rafraîchissant dans un monde où l'infantilisation est une norme coercitive considérée comme progressiste (à se demander si Orwell n'est pas mort pour rien).

La Nordschleife a subi bien des péripéties tant financières (rachat en 2014 par Capricorn Group, une société de pièces détachées) que sportives (accident de Jann Mardenborough dont la sortie de route a entraîné le décès d'un spectateur) mais le mythe continue de se construire chaque semaine et à chaque épreuve [4].

Ci-dessous, la vidéo du record de la Nissan GT-R sur le circuit. De préférence en haute définition afin de visualiser correctement le nombre délirant de courbes à négocier.



[1] En vérité, la Nordschleife est la survivante des deux tracés qui étaient reliés jusqu'en 1984, date du début d'activité du circuit de Grand Prix. Les 7,747 kilomètres de la Südschleife - boucle sud - ne recueillirent jamais l'engouement du public comme des acteurs des sports mécaniques. Sa moindre technicité et son tracé plus quelconque aboutirent à sa déréliction progressive jusqu'à son oubli complet par les fédérations sportives. À signaler que les deux circuits formaient ce que l'on appelle la Gesamtstrecke : le circuit total.

[2] Lequel se solda par le terrible accident de Niki Lauda sur sa Ferrari, et qui le laissa entre la vie et la mort de nombreuses semaines. La décision de ne plus utiliser la Nordschleife pour le championnat de Formule 1 avait cependant déjà été actée avant la survenance de cet évènement.

[3] 6 min. 11 sec. 13, réalisé durant l'épreuve des 1000 kilomètres du Nürburgring, devenue les 6 Heures du Nürburgring mais se déroulant uniquement sur le nouveau circuit.

[4] Y compris au niveau virtuel, rares sont les simulations de course faisant l'impasse sur ce circuit. Du reste, les médias sociaux - Youtube en première ligne - regorgent de vidéos où figurent les prouesses des pilotes virtuels. Au point que si vous insérez Nordschleife comme mot clef, vous avez une forte chance d'obtenir plusieurs occurrences de ce type en première page.

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