80 km/h : catharsis de maux socio-politico-économiques

Très récemment, un vieil ami m'a fait part de sa réflexion sur l'excès d'importance que j'accordais à la limitation de vitesse à 80 km/h sur les routes secondaires. Je lui en sais particulièrement gré puisque cela me permet de synthétiser les raisons de cette inquiétude liée à cette mesure gouvernementale venant d'être promulguée au Journal Officiel [1].

Une mesure sans démonstration scientifique viable :
- Le rapport servant de base à la décision est le fruit d'une expérimentation. Laquelle devait s'échelonner sur cinq années, de 2015 jusqu'en 2020 mais fut arrêtée en plein processus après seulement deux années de collecte d'informations erratiques. Elle n'est d'ailleurs apparue en rien probante quant à son efficacité sur la maigre base de données obtenues.
- En désespoir de cause est appelée à la rescousse la loi de Nilsson qui est une escroquerie intellectuelle puisqu'il s'agit d'une étude circonstanciée datant de 1982 (!), provenant d'éléments recueillis sur des axes de circulations suédois (!!), et qui par ses modalités d'analyse et la survenance d'effets multifactoriels pouvant amener à biaiser la démonstration ne saurait se prévaloir du statut de loi scientifique.
- La vitesse ne tue pas : confondre un facteur aggravant et un élément causal en dit long sur l'artifice des explications pour « vendre » une mesure difficilement exploitable sur un plan scientifique.
- Détestable est le fait d'attribuer les bons chiffres de la mortalité routière à partir de 1973 à la seule parole politique en faisant l'impasse totale sur l'amélioration continue et attestée de la sécurité active et passive des véhicules, fruit des efforts fournis par les constructeurs. Ainsi qu'en éludant la hausse du niveau de formation des conducteurs comme des secours tout comme l'amélioration des infrastructures (barrières et signalisation).

Une mesure discriminatoire territorialement : 
- Voies concernées à Paris : 0 km ; voies concernées en province : 400 000 kms, d'où l'impression légitime que cette décision politique est une sanction à l'égard des populations provinciales. Une sanction ressentie comme de l'humiliation par des individus évoluant dans un cadre où la densité de moyens de transport alternatifs au véhicule personnel est autrement plus limitée que dans les centres urbains majeurs. 
- Une dégradation de l'attractivité territoriale des territoires excentrés car en roulant moins vite, l'on réduit son rayon de déplacement à vitesse égale et l'on retarde aussi l'acheminement des produits comme des services. Des ingénieurs et économistes ont déjà souligné l'incongruité de telles mesures pesant sur le développement territorial.
- Effarante est la vision d'un contraste assez saisissant entre des cinémomètres flambant neufs et des infrastructures dégradées dont l'état est pénalisant pour le bon fonctionnement des véhicules y circulant, voire susceptible d'entraîner des changements de direction intempestifs préjudiciables à une conduite sereine, et surtout pouvant entraîner le cas échéant une embardée létale pour l'occupant du véhicule ou un autre usager de la voirie.
- Sur un plan infrastructurel, puisqu'apparemment il est mentionné et souligné que ce sont les axes bidirectionnels sans séparateur central qui sont visés - sous entendu qu'ils sont ainsi mieux sécurisés que ceux n'en disposant pas - alors pourquoi ne pas engager une politique d'aménagement à grande échelle visant à l'installation de ces séparateurs centraux? Il y a là un réel manque de cohérence et d'appréhension logique du problème.

Une mesure s'ajoutant à la dépossession en matière de mobilité : 
- La limitation s'additionne aux taxes diverses (carbone, TICPE), aux frais d'assurance obligatoires, au coût de l'obtention du permis de conduire, aux péages, à la contrainte fortement renforcée du nouveau contrôle technique, aux vignettes Crit'Air ainsi qu'au forfait de post-stationnement : l'automobiliste est devenu une proie d'autant plus facile qu'elle est généralement captive de ce qui est aussi un outil de travail.
- Il est martelé à l'envi que la perte de temps sur un parcours est minime. Par exemple : sur un tronçon de 40 km (un aller-retour journalier par exemple pour se rendre sur son site de travail) la différence serait de 3 minutes et 20 secondes [2]. Multipliez ce résultat sur une année de travail (250 jours ouvrés, jours fériés et de repos défalqués), vous obtiendrez la bagatelle de 13,88 heures supplémentaires sur les routes. L'on devine que les intéressés seraient plus enclins à les passer avec leur famille ou au repos que derrière leur volant.

Une mesure politique autoritaire centralisatrice :
- Tous les avertissements des élus siégeant au sein des deux chambres nationales comme dans les conseils territoriaux ont été ignorés.
- Toutes les propositions des élus siégeant au sein des deux chambres nationales comme dans les conseils territoriaux ont été rejetées.
- Toutes les inquiétudes et les récriminations d'administrés confrontés à la réalité de la circulation routière ont été méprisées.
- Tous les appels à la modération de personnalités de la majorité présidentielle - y compris au sein du gouvernement - ont été écartés.
- Le refus de laisser les collectivités territoriales s'occuper d'un sujet les concernant au premier plan et dont elles sont les plus à même d'en suivre les évolutions est symptomatique d'un État centralisateur pour qui une subdivision territoriale est une entité aux ordres sans autonomie de pensée ni d'action (encore moins budgétaire).

Une mesure philosophiquement mortifère :
- Plus vite, plus haut, plus loin est la devise olympique qui vise à l'excellence. Dans le contexte actuel, elle est remplacée désormais par le principe de précaution et l'obsession des gouvernants actuels de brider au possible la liberté de circulation vers le lointain pour n'en faire qu'une modalité pour happy few. Lorsqu'un haut membre de l'exécutif argue qu'une limitation de vitesse ne provoquera que quelques minutes de trajet supplémentaires et que ce même personnage voyage en vitesse excessive sur route car pourvu de son escorte - lorsqu'il n'est pas dans un train à grande vitesse ou dans un jet affrété spécifiquement -, il y a là une hypocrisie hautement délétère. Si l'on interroge les individus politiques responsables de telles inepties, ceux-ci répondent inéluctablement que parce qu'ils ont une escorte, ils peuvent se permettre de rouler vite : ce qui conforte bien que la sécurité devrait permettre d'aller plus vite et non le contraire!
- L'étouffement de la démocratie en refusant à la fois d'écouter le peuple (voie directe) que ses représentants élus (voie indirecte), confortant le principe de post-démocratie où les consultations de quelque nature qu'elles soient sont évidées de toute effectivité au profit d'un gouvernement considéré à juste titre comme autiste.
- Les moyens technologiques les plus avancés sont désormais testés et officialisés afin de mener une véritable guerre sur la route : que l'on songe à l'incroyable déploiement technique des derniers radars (tel l'omniscient Mesta Fusion) ainsi que de drones volants dédiés (invisibles et indétectables) et l'on comprend qu'il s'agit d'opérations quasi-militaires envers les automobilistes. Ce qui au passage n'empêche pas les racailles de semer la terreur dans les quartiers et les voies de circulation périphériques en toute impunité, puisque seul le contribuable solvable et pacifique est uniquement visé par cette débauche de moyens répressifs.
- La répression aveugle dilue la responsabilité des contrevenants dans une politique visant l'ensemble d'une population : le délinquant - voire le criminel - est ainsi déchargé de sa culpabilité puisque tout usager motorisé est présumé coupable une fois au volant ou au guidon. C'est là une approche incroyablement erronée et inique en matière de psychologie routière.
- L'utilisation des victimes de la route pour asseoir une mesure impopulaire est falacieux comme odieux car la mortalité routière est la résultante d'un processus multifactoriel qu'il serait trop simple de réduire à la seule vitesse (sinon comment expliquer que les axes de circulation les plus rapides - les autoroutes - sont aussi ceux qui ont le moins de décès par an, soit moins de 10% du total ?).
- L'occasion par le pouvoir dominant de rappeler qui est le maître : celui qui dispose des attributs de coercition. La mesure est symboliquement un message au peuple qu'il est sujet et non acteur de son destin. C'est une violence infligée au peuple au nom de son prétendu bien qui masque cependant une affirmation de domination quotidienne par le pouvoir politique.

L'abaissement des limitations de vitesse à 80 km/h n'est pas qu'une bataille de chiffres et d'arguments, c'est une bataille philosophique majeure où l'absolutisme des décisions doit impérativement rencontrer le butoir de la raison et de la concertation.

De fait, la logique la plus élémentaire serait de bénéficier d'infrastructures et de moyens de locomotion qui permettent à tous de se déplacer plus vite, plus loin, plus haut. Le fait est que les autorités françaises préfèrent avoir un peuple au pas plutôt qu'en route.

[1] Décret n° 2018-487 du 15 juin 2018 relatif aux vitesses maximales autorisées des véhicules 

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