Christian Prouteau : la petite demoiselle et autres affaires d'État


Christian Prouteau, c'était plus qu'un gendarme, c'était un super-gendarme comme il a été surnommé par des revues avides de manchettes faciles. Deux acronymes se doivent d'être accolés d'office à son évocation : GIGN (Groupe Intervention de la Gendarmerie Nationale) et GSPR (Groupe Sécurité de la Présidence de la République) : il fut en effet le fondateur de ces deux unités d'exception.

Rédigé de sa main, l'ouvrage se veut une plongée dans les entrailles d'une présidence qui dura treize ans. Une présidence mouvementée sur le plan national, international mais aussi personnel. Le livre ne relate pas dans les détails les évènements survenus, de même qu'il ne s'appesantit pas sur la vie de Mazarine, la fille cachée du président Mitterrand : aucun sensationnalisme dans le propos, ce n'est pas le genre du personnage. En revanche, et c'est bien là que la lecture tire tout son attrait, c'est une description des relations qu'entretenait le président avec ses collaborateurs et adversaires et l'interaction du jeu politicien dans des actions qui auraient pu - voire du - rester purement technique et organisationnelle.

La genèse du GSPR prend sa source... en Égypte. Suite à l'attentat contre Anouar el-Sadate, les conseillers du président préconisent de réaliser un audit pour tester la vulnérabilité du président et, au vu du résultat, décident de convoquer le fondateur du GIGN pour mettre en place un dispositif autrement plus performant. Bien qu'entré à reculons, Prouteau servit durant treize ans au sein de la présidence et géra les soubresauts de celle-ci dont on subodore les conséquences pouvant avoir lieu sur la sécurité du président nouvellement élu.

Prouteau ne fait pas l'impasse sur ses convocations chez les magistrats. Le ton poli mais acerbe ne laisse guère de doute quant au sentiment qu'il a retiré des nombreux échanges avec ceux-ci. Il revient lors d'un chapitre spécifique sur les écoutes de l'Élysée qui ont durablement écorné sa notoriété auprès du grand public (et rapetissé son cercle d'amis proches du pouvoir par la même occasion, l'épisode des cartes de voeux relaté étant symptomatique). Il cite incidemment l'affaire Farewell, du nom de cet agent soviétique recruté par la DST qui fournit diverses informations de prime importance en pleine guerre froide, en particulier l'inestimable liste d'agents opérant sur le territoire français.
Une scène est décrite en rapport avec l'espion : celle où Mitterrand convoqua son responsable sécurité sur le champ dès qu'il apprit l'existence d'une fuite dans la presse et le tança sérieusement sur son incapacité à avoir empêché la survenance d'un tel acte alors que peu d'individus étaient au courant de l'existence de l'existence de la taupe soviétique. Ce passage précis, très bref, indique combien était ténue la limite entre le renseignement pour la sécurité du chef de l'État et celle de l'État : il y avait tout lieu d'un malaise sur la question puisqu'existait déjà un service chargé de l'espionnage et du contre-espionnage sur le territoire français : la DST (dorénavant DGSI). Qui plus est, il n'était pas dans les attributions de la GSPR d'élaborer un service d'écoutes (celui-ci concerna près de 150 personnes répertoriées). Prouteau fut assigné aux basses oeuvres en tant que chargé de la sécurité du président. Comme il le note, le principe du renseignement ne pose pas souci car nécessaire pour la viabilité d'un État, en revanche le mélange des genres ne pouvait qu'être explosif et rédhibitoire, d'autant que le chef de l'État pouvait être insistant et directif comme dans le cadre de l'affaire Farewell.
Les échanges avec le juge Vallat ne manquent pas de piquant, plus précisément sur la portée politique de servir la présidence, qui est toujours teintée d'une certaine couleur et que dans un contexte où les encartés réussissent mieux que ceux à force de labeur et de talent, la suspicion pouvait être de mise.

L'aménagement de Souzy-la-Briche est un moment un peu à part dans le récit, présenté comme un paradis fragile où put s'épanouir l'enfant cachée, ou la petite demoiselle comme la nommait le commandant Prouteau, bientôt promu préfet hors cadre. C'est aussi l'occasion pour le rédacteur de s'épancher sur son absence auprès de sa propre fille dont le devoir l'obligeait à s'en tenir éloigné pour permettre au président de profiter de ses propres moments de quiétude avec sa progéniture. C'est là un moment asez poignant illustrant l'esprit d'abnégation et les sacrifices nécessaires à haut niveau.

L'une des plus-value de ce récit autobiographique est l'imbrication des considérations politiciennes lors de certains évènements, jusqu'à atteindre un climax dramatique avec la concomittance de la libération des otages du Liban et la tragédie de la grotte d'Ouvéa. Car l'auteur l'assène avec force : l'assaut de la grotte d'Ouvéa (une prise d'otages en Nouvelle Calédonie par les indépendantistes kanaks) aurait pu se dérouler avec un bilan bien plus acceptable si celui-ci n'avait pas été reporté pour médiatiser la libération des otages du Liban cette fois-ci. Le délai supplémentaire permit aux indépendantistes de renforcer leurs défenses et organisation, rendant caduc l'effet de surprise prévu. Dans un contexte de cohabitation et surtout d'entre deux tours de l'élection présidentielle, le gouvernement joua sa propre partition et opéra un choix qui ne se révélera judicieux ni sur le plan politique ni sur le plan médiatique, dont les répercussions demeurent jusqu'à aujourd'hui.
Le « Ils ne vont pas oser, tout de même... » prononcé par François Mitterrand lors du report de l'intervention est lourd de sens.

Au final, le témoignage de l'officier Prouteau amène à se demander jusqu'où peut aller un individu lié par un lien de subordination, a fortiori au plus haut sommet de l'État. Lorsqu'il délaisse sa fonction initiale pour sortir du balisage prévu et s'aventurer vers des chemins plus excentrés et tortueux, il prend sur lui les risques inhérents de l'exercice semi-officiel et les dangers d'être complètement en zone rouge.
Cependant, et c'est là où l'on touche du doigt la réalité de cette fonction de proximité avec la présidence, c'est combien Prouteau fut affecté par le personnage qu'était Mitterrand. Défendant l'homme et le chef de l'État avec sincérité, il est possible de conjecturer que l'obéissance aux ordres tenait à la fois du lien hiérarchique et d'un lien de fidélité personnelle. L'auteur ne cherche pas à cacher l'admiration progressive pour celui qu'il a cotoyé durant toutes ces années, jusqu'à un mois et demi avant sa disparition. Toutefois, si l'homme se défie du monde politique, cette fidélité lui fait quelque peu occulter que son donneur d'ordre était aussi un homme politique.
Un militaire doit néanmoins savoir que son devoir s'exerce plus vis à vis de la patrie et de son socle de valeurs que de son exécutif : c'est une loi suprême de conservation d'un peuple et de son identité.

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