Dans la tête de Vladimir Poutine de Michel Eltchaninoff



L'actuel président de la Fédération de Russie fait vendre, c'est certain. Alors lorsqu'est employé la manoeuvre marketing de placer son nom dans le titre d'un ouvrage avec la promesse d'un voyage intérieur au sein d'un des hommes les plus puissants de la planète, l'on ne peut qu'être tenté.

Michel Eltchaninoff, l'auteur ambitionnant de répondre à cet engagement, est docteur en philosophie et rédacteur en chef de Philosophie Magazine.

En liminaire, il faut revenir à un élément d'importance énoncé en début de fiche : Vladimir Poutine fait vendre. Pourquoi cet engouement prononcé tant chez ses thuriféraires que chez ses contempteurs?
Premièrement, l'homme est clivant. Clivant vis à vis des valeurs de la classe créative (cf travaux de Richard Florida), laquelle oriente une majorité des décisions politiques au sein de nombreux pays. Peu étonnant dès lors que les partis populistes comme une couche conséquente de la population soient aimantés par un homme qui promeut une vision classique des relations internationales et affiche ouvertement ses valeurs traditionnelles. 
Deuxièmement, l'homme est issu des services secrets. Le fantasme du KGB (qui n'existe pourtant plus depuis décembre 1991) opère encore sur une frange de la population jouant à se faire peur à moindre frais, et qui de manière intrigante semble être perméable à d'autres menaces bien plus réelles.
Troisièmement, Poutine accumule des victoires politiques, économiques et géopolitiques là où de nombreux dirigeants occidentaux maquillent par de l'esbrouffe médiatique leur inanité ou leurs actes inconséquents. À une politique de Gribouille, le chef de l'État russe opte de préférence pour une approche de joueur d'échecs et non de poker. Cela n'élude en rien l'impondérable en chaque prise de décision mais atténue conséquemment son importance et son impact en cas de survenance.

L'ouvrage se fonde sur un article paru dans le numéro 80 de Philosophie Magazine, l'auteur nous renseignant sur la genèse d'icelui. 
Il prend pour point de départ janvier 2014 et la remise à des hiérarques de l'administration ainsi qu'à des députés du parti Russie Unie de cadeaux se présentant sous la forme de livres de philosophie. 
Nos missions d'Ivan Ilyine, La philosophie de l'inégalité de Nicolas Berdiaev, La justification du bien de Vladimir Soloviev sont ainsi mentionnés. 
Cette entrée en matière pique notre curiosité à juste titre au regard que de tels cadeaux en provenance directe du Kremlin ne sauraient être anodins. Et l'auteur d'opérer un remarquable parallèle avec la description d'un paysage politico-administratif dont Le nez et Le révizor en sont les meilleurs exemples.

Poutine est un pragmatique, un homme d'action et de réflexion, mais pas un philosophe dans le sens que revêt l'acception de celui-ci comme accoucheur des esprits. Eltchaninoff vise juste sur ce point et le précise dès l'introduction : il n'y a pas de dogmatisme politique chez lui. Ce qui met en pièces les allégations de certains commentateurs soupçonnant l'hôte du Kremlin d'avoir instauré une idéologie d'État comme au temps du soviétisme.
Alors pourquoi ces ouvrages de philosophie? Parce qu'en bon dirigeant pragmatique, Poutine sait combien une charpente philosophique peut fortifier son oeuvre : il ne demande pas à l'administration, à ses collaborateurs et autres affidés, d'embrasser une voie philosophique mais d'y trouver la justification de sa politique tout comme les éléments propres à irriguer ses décisions futures.
Il y a cependant quelques intellectuels que se plait à consulter Vladimir Poutine : le cinéaste Nikita Mikhalkov, l'ancien dirigeant de la compagnie des chemins de fer russes (RZD) Vladimir Yakounine ou encore le père Tikhone Chevkounov. Mais ceux-ci ne sauraient constituer des maîtres à penser pour un homme qui entend peser sur le destin de son pays.

Vladimir Poutine est la résultante d'une éducation, d'un contexte politique et géopolitique particulier et d'une situation singulière. Eltchaninoff remet d'ailleurs en perspective sa fameuse citation « La chute de l'URSS a été la plus grande catastrophe géopolitique du siècle », dont la portée variera selon les circonstances (humanitaire dans un premier temps et sécuritaire dans un second). De même pour l'appréciation des actions de Joseph Staline au sein de l'URSS : mesurée au début des années 2000 et plus affirmée dans les années 2010.
Ce que Eltchaninoff manque de préciser malgré tout c'est combien les occidentaux ont joué dans cette évolution. Le raidissement de leur position vis à vis de la Russie au fil du temps a indubitablement joué sur le refus par Poutine de céder à la contrition du passé soviéto-russe : l'élargissement de l'OTAN vers l'Est, le démembrement de la Yougoslavie, la reconnaissance du Kosovo, l'intervention en Libye, l'immixtion dans l'affaire Khodorkovski, le bouclier anti-missile, les sanctions européennes etc.
Nombreux ont été les évènements qui ont durablement ébranlé la croyance en une alliance sincère et durable avec l'Ouest, et si le dialogue a toujours été maintenu par souci de réalisme politique, l'orientation des objectifs s'est fait bien plus fermement ressentir par l'exécutif qui a aussi compris toute l'importance des forces de l'esprit dans les conflits modernes. C'est là un biais cognitif de l'auteur : il omet de préciser combien le contexte géopolitique de plus en plus délétère de la part de l'Union Européenne et de l'OTAN a orienté l'approche du maître du Kremlin. Lorsque les grands principes démocratiques sont bafoués au sein et en dehors des pays occidentaux, Vladimir Poutine ne pouvait que prendre acte de limiter autant que possible cette emprise politico-morale et de chercher à valoriser les ressources, y compris intellectuelles, propres à son pays.

Prenant le contre-pied de plusieurs pays d'Europe de l'Ouest visant à annihiler toute trace d'un passé non accepté, l'exécutif russe a mis sur pied un programme intitulé « Pour la réconciliation et l'union » oeuvrant à refermer les fractures entre Rouges et Blancs. Une initiative à laquelle participe - de leur plein gré sinon par incitation - plusieurs oligarques afin de redorer leur image auprès du public. C'est précisément lors de l'une de ces cérémonies de conciliation que ressurgit au grand jour le philosophe hégelien Ivan Ilyine dont les travaux furent interdits de publication en Union Soviétique. Tout le mérite de Michel Eltchaninoff est de mettre en exergue combien cette figure philosophique est importante dans la construction du renouveau de la pensée russe.

C'est par ailleurs sur cette grosse partie consacrée au socle philosophique du chef de l'État russe que l'ouvrage tire son principal intérêt. Ainsi, il met en lumière la vivacité de réseaux d'idées et de pensées qui redécouvrent des auteurs honnis ou oubliés sous le vernis soviétique. Léontiev, Soljénitsyne, Tchaadaïev, Khomiakov, Danilevski, Goumilev... : toute cette galerie de penseurs détaillée par Eltchaninoff prouve toute la richesse des débats qui animent les cercles du pouvoir. La tendance eurasiste du président russe est par ailleurs confirmée avec le rappel de la perception du « troisième continent » entre l'Europe et l'Asie énoncée par le géographe Savitski. Une partie conséquente est à ce titre consacrée à Douguine qui en est son parangon contemporain.

En dernière partie, il est précisé que l'influence de Poutine grandit en Europe, ce qui est un fait avéré, obtenu à la fois par un travail de l'opinion comme par une adhésion spontanée. Cela ressort de la guerre informationnelle du pouvoir russe, avec sa stratégie, ses subsides, ses moyens humains etc. orientée vers le monde russe dans sa perception élargie - comprendre le proche étranger - comme envers les populations et décideurs d'autres pays.

Au final, et tel est le mot de la fin de l'auteur : « Avec Poutine, la Russie est à nouveau le nom d'une idée. »

De fait, nous avons affaire grâce à cet essai à un panorama des mouvements intellectuels russes susceptibles d'intéresser Vladimir Poutine. Lequel puise dedans en fonction de ses besoins et des circonstances socio-historiques. Homme politique d'expérience, Poutine n'est ni un exégète ni le philosophe roi de Platon, c'est pourquoi il serait difficile de lui reprocher de ne pas opérer un approfondissement des éléments qu'il extrait des penseurs retenus. Il est déjà fascinant qu'un personnage de telle envergure se sente obligé de recourir à des fondations philosophiques pour asseoir sa position, ses ambitions et ses actions. Comme le précise bien l'essayiste : un socle philosophique solide est à disposition et selon les circonstances, l'homme fort de la Fédération de Russie s'autorise à y « piocher » ce qui lui semble le plus approprié. Tout en tâchant de conserver l'union de la population dans des opérations médiatiques par le rappel des hauts faits du passé.

Plusieurs points sont critiquables malgré tout dans l'ouvrage.

Ainsi l'auteur élude le fait que les puissances occidentales, États-Unis en tête, auraient mené des activités subversives sur le territoire russe ou en direction des populations russophones. Le cas d'organisations non gouvernementales subventionnées par des officines du renseignement ou d'individus entendant modifier le socle de valeurs d'un pays ne relève pas du complexe obsidional mais d'actes attestés et même conceptualisés (cf les propos de Zbigniew Brzeziński relatifs à la Russie post-soviétique).
Autre élément de désaccord : pour illustrer le conservatisme du président russe, l'auteur indique que celui-ci préfèrerait que les enfants apprennent à lire par des moyens classiques plutôt que sur des écrans. Peine perdue : les propres enfants des pontes de la Silicon Valley se voient interdits de toucher un écran durant leurs premières années de scolarité afin de ne pas perturber leur assiduité. La Silicon Valley serait-elle par extension un temple du conservatisme technologique?
Sur le plan des moeurs, Poutine peut aussi apparaître comme un conservateur. Tout est question de perspective : il faut prendre acte que contrairement au progrès technologique qui est linéaire, les moeurs sont cycliques et asychrones. C'est d'ailleurs une erreur fondamentale, tragique le cas échéant, des occidentaux à appréhender le monde tel qu'ils le rêvent et non tel qu'il est.
Lorsqu'il est relaté « l'annexion » de la Crimée par la Russie avec à la clef une prétendue violation du droit international, Eltchaninoff omet de préciser que le cas du Kosovo fut l'ouverture de la boîte de Pandore. D'ailleurs l'on pourrait aussi gloser sur le cas de Mayotte, détachée des Comores pour faire partie intégrante du territoire français. De plus, l'usage du terme de « communauté internationale » est pris dans une acception très large : il serait plus avisé d'évoquer les pays amis et États clients des États-Unis. Quant au sentiment obsidional présent chez les autorités russes, il faut admettre qu'il ne repose pas que sur une paranoïa : l'évolution des frontières de l'Union Européenne comme celle de l'OTAN vers l'Est sur ces vingt dernières années est tout à fait édifiant.
Lorsqu'il évoque l'Ukraine, l'essayiste dépeint un pays par trop idéal ne pouvant que susciter la jalousie, et par la même l'appétit du grand frère russe, faisant trop rapidement l'impasse sur ses difficultés endémiques. Il n'est pas du tout certain que Poutine désire intégrer l'Ukraine à la Russie dans un grand dessein de restauration de l'Empire, ce serait même douteux de la part d'un homme décrit comme profondément opportuniste et réaliste. Dans le prolongement de cette remarque, il est assez étonnant de lire en fin d'ouvrage que la politique de l'hôte du Kremlin est imprévisible alors que l'auteur convient lui même en plusieurs occasions qu'il est un pragmatique avant tout.
Enfin lorsqu'il est fait mention d'une récupération de la pensée philosophique allemande des années 1930 par les russes, il convient d'être honnête et de ne pas oublier que celle-ci fut aussi à la base de l'actuelle Union Européenne dont Walter Hallstein en était un excellent représentant avec sa Das Neue Europa [1].

Pour terminer, je ne puis manquer de publier cette infographie tournant en dérision l'acrimonie dont fait preuve nombre d'individus du cercle politique et médiatique croyant déceler la main de Moscou derrière chaque évènement contrariant ou dramatique.

[1] Celles et ceux qui s'intéressent davantage aux fonts baptismaux de cette construction politique peuvent se reporter au document EW-Pa 128 et aux principes de monnaie européenne prônée par Heinrich Hunke.


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