vendredi 19 août 2016

Préparer l’avenir, affermir le présent : les choix de Vladimir Poutine

10 août 2016 : Vladimir Poutine annonce que les services de renseignement russes ont déjoué plusieurs attentats ukrainiens, diligentés par les autorités de Kiev, en passe d'oeuvrer sur le sol de Crimée. L'annonce est d'autant plus inhabituelle que d'ordinaire ce type d'accusation est l'apanage du gouvernement ukrainien. Le ton solennel du président russe suivi de mouvements de troupes aux frontières ukrainiennes ont relancé une situation de crise qui tendait à s'appaiser, même relativement, dans la région.

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12 août 2016 : Sergueï Ivanov, chef de la sécurité présidentielle et fidèle compagnon de Vladimir Poutine, est muté, à sa demande est-il bien précisé, aux questions d'environnement et de transports (sic). Il est remplacé par Anton Vaïno, ambitieux quadra et diplomate de métier, au même poste, et sur recommandation du partant est-il une nouvelle fois précisé.

Si le lien entre les deux évènements n'apparait pas clairement, il ne saurait pour autant être éludé si l'on considère l'imbrication du contexte interne et externe propre au pays.


Ainsi sur le plan interne, Poutine joue sur les deux camps : les libéraux contre les siloviki (les membres des structures de force). Le « déplacement » public de Sergueï Ivanov a été un signal fort : c'était un homme issu du même milieu que le président de la Fédération, un dur parmi les durs. Il pourrait signifier (conditionnel de rigueur mais des indices le laisse penser) qu'un remplacement est en cours : Vladimir Poutine sait que son âge va devenir de plus en plus un handicap (actuellement soixante-trois ans) et il entend laisser le pays entre de bonnes mains pour son avenir. Dmitri Medvedev aurait pu être cet homme là, mais dans l'action (la crise militaire avec la Géorgie en 2008) l'ancien agent du KGB comprit qu'il était friable car hésitant d'où sa mise sous tutelle pendant la durée du mandat de ce dernier au poste présidentiel avant la reprise en main de 2012 ponctuée par la nouvelle élection à la présidence de Vladimir Poutine. Cependant, il est apparu très rapidement nécessaire de prévoir une relance économique et des signaux à la population doivent être envoyés, et ceci afin de préparer les élections présidentielles de 2018. La disparition de la figure d'opposition libérale Boris Nemtsov le 27 février 2015 a renforcé auprès d'une frange du public l'image d'un pouvoir gouverné par les conservateurs. C'est cette image que Vladimir Poutine souhaiterait infléchir avec une jeune garde libérale-patriote. En bon stratège politique et soucieux de la santé économique du pays, il semble désormais favorable à laisser les jeunes pousses de ce courant s'étendre jusqu'à certaines places d'importance : un test grandeur nature serait en phase d'être initié sur le plan national, non sans arrière-pensée sur le plan international en offrant une meilleure vision de la Russie par la survenance d'une génération jeune, ambitieuse, ouverte mais éloignée du libéralisme pro-occidental de l'opposition.

Sur le plan externe : le regain de crise avec l'Ukraine intervient après que les européens eurent signifié le 1er juillet dernier que les sanctions seraient encore maintenues pour six nouveaux mois. Poutine a acté que pour l'heure il n'y avait rien à gagner à être conciliant avec les européens, qu'il restait cependant incontournable comme solution sur ce théâtre stratégique (de la même manière qu'en Syrie) et enfin il jauge, non sans justesse, que les américains alors en pleine campagne électorale ne bougeront pas tant que la gravité d'actes géopolitiques ne menace pas directement leurs intérêts immédiats. De fait, pousser ses pions en Crimée aurait une quadruple signification pour le maître du Kremlin : 1) rassurer les criméens que la Russie est là pour les protéger avec des mouvements visibles de troupes sur le territoire 2) obliger les ukrainiens à une course aux armements qu'ils ne peuvent pas assumer en raison de leur situation économique catastrophique 3) faire comprendre aux occidentaux, européens en premier, qu'il n'y aura pas de retour en arrière et qu'ils feraient mieux de prendre pour acquis la Crimée à la Russie et que s'il le souhaitait, serait en mesure de faire encore plus mal dans le Donbass contrairement aux affirmations des pro-sanctions 4) diviser les forces ukrainiennes entre le front oriental et son pendant méridional pour mieux les affaiblir en les obligeant à une tension et un renforcement soutenus.

Les deux éléments seraient manifestement liés. Redonner un bol d'air économique à l'intérieur ainsi que s'assurer le soutien d'une jeune garde, gonfler les muscles et essouffler l'Ukraine et ses alliés économiquement à l'extérieur (le Fonds Monétaire International comme la Banque Mondiale sont très rétifs à toute nouvelle aide d'autant que la monnaie locale a dévissé lourdement, 49% en 2014 puis 25% en 2015, ce qui mécaniquement n'arrange pas le remboursement des dettes). Dans un scénario idéal pour le Kremlin : un courant libéral-patriote au pouvoir en Russie après les élections de septembre 2016, lequel pourrait bénéficier d'un allègement, même partiel, des sanctions économiques d'ici quelques mois (l'Italie, la France et l'Allemagne étant sensibles à cette solution tandis que la Pologne se défie de plus en plus des dirigeants ukrainiens qu'elle a pourtant supporté sans réserve depuis les évènements de 2014) tout en faisant acter un conflit gelé dans le Donbass et une main-mise territoriale sans contestation internationale en Crimée. La venue le 9 août du président turc Recep Erdogan à Saint-Pétersbourg, initiant un début pragmatique de réconciliation depuis l'affaire de l'avion abattu en novembre 2015, a aussi privé les occidentaux et l'Ukraine d'un allié régional pour peser sur les actions de la Fédération de Russie dans le secteur de la mer Noire.

Vladimir Poutine connait toute l'importance du temps long, et table sur la durée pour asseoir les résultats de ses actes : pour ce fait, il n'entend pas dissocier les affaires internes des affaires externes quant à leur importance.

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