vendredi 5 août 2016

D'Euromaïdan à la Crimée : la double surprise stratégique


L’Ukraine est un pays européen singulier dont l’histoire se confond sur une très grande période avec celle de la Russie. Territoire souvent convoité par des puissances parfois éloignées géographiquement, il fut à la fois scythe, grec, russe, polono-lituanien, turc, génois, austro-hongrois et même pour un temps bref, allemand. La dissolution de l’Union Soviétique, si elle permit au pays de recouvrer son indépendance, libéra dans le même temps un conflit larvé avec la Russie, se cristallisant autour de la base de Sébastopol et la flotte de la Mer Noire en Crimée. Sur le plan interne, cette jeune nation fut sempiternellement tiraillée par des orientations contraires et une corruption endémique laissant le pouvoir aux intrigants et aux oligarques : les héros et héroïnes d’un jour pouvant se retrouver parias le lendemain.

Cette instabilité chronique ne facilita pas les échanges avec l’Union Européenne, l’OTAN ou la Russie. L’année 2014 se révéla décisive sur le plan intérieur, accouchant d’une Ukraine gigogne dont les effets perdurent en 2016.

Euromaïdan : les prémices

Lorsqu’en 2010 le Président ukrainien Victor Yanoukovitch est enfin élu après son échec six ans plus tôt, c’est un retour de balancier de l’équilibre politique intérieur de l’Ouest nationaliste vers l’Est pro-russe. Pareil coup de théâtre ne put s’effectuer qu’avec l’apport des déçus de la Révolution Orange de 2004 tant les déchirures entre le Premier Ministre Ioulia Tymochenko et le Président d’alors Viktor Iouchtchenko précipitèrent la victoire du camp de Yanoukovitch.

Toutefois ceux qui avaient prédit que le nouveau maître de l’Ukraine serait un pantin servile des intérêts de Vladimir Poutine furent démentis par les faits. L’homme fort de cette ancienne république soviétique indépendante depuis 1991, consécutivement à l’implosion de l’Empire rouge, se ménagea avec une certaine réussite les attentes des uns et les bienfaits des autres. Réussissant le tour de force à obtenir un accord sur le gaz profitable à son pays sans rompre les liens et les velléités d’arrimage à l’Union Européenne. Madré, Yanoukovitch fut cependant à terme acculé à un choix qu’il ne put difficilement repousser plus en avant : celui d’entrer sans retour comme membre de l’Union Européenne dont l’Ukraine avait manifesté sa volonté d’être membre depuis… 1994, acté par un accord d’association (European Union Association Agreement) signé en ce sens. Renforcé par un accord complémentaire sur la liberté du commerce transfrontalier en 1999 (Deep and Comprehensive Free Trade Agreement) qui ne sera pourtant finalisé qu’en… juillet 2012!

Dans le même temps, la Russie en oripeaux des années 1990 s’était relevé, recomposant les moyens de sa puissance et par là même de sa politique étrangère sous la houlette de Vladimir Poutine parvenu au faîte du pouvoir en tant que président par intérim surprise en décembre 1999. Et s’offrant un levier de prime importance par la manne du pétrole et surtout du gaz via des conglomérats épurés puis réorganisés. Les autorités russes employèrent à plusieurs reprises cette arme redoutable qu’est la menace de couper la distribution de gaz, mise à exécution envers le Bélarus et plus encore envers l’Ukraine, dont la plus importante démonstration fut la crise hivernale 2004-2005 coïncidant avec la révolution orange. Par ailleurs la position russe mit en porte-à-faux les dirigeants occidentaux en insistant sur le fait que les prix du gaz préférentiels autrefois accordés sous l’Union Soviétique ne pouvaient plus avoir cours après les indépendances des différents pays la composant autrefois : ces derniers devant être traités en tant que clients et espaces de transit, arguant que tel était au fond la logique du système libéral économique défendu par les européens et les américains. Un accord en avril 2010 entre Medvedev et Yanoukovitch mit cependant temporairement fin à cette crainte répétée d’une coupure en l’assortissant de clauses diverses dont la fameuse reconduction du bail pour vingt-cinq ans du port de Sébastopol au profit de la marine russe, ce qui laissait le temps aux russes pour mettre en service le port de remplacement, Novorossiisk. Au passage, Yanoukovitch en profita pour faire accuser de corruption l’ancienne égérie de la révolution de couleur, Ioulia Tymochenko, laquelle avait été à l’origine du précédent accord gazier bilatéral : une manière pour lui de solder le camouflet de 2004.

Il serait erroné de prétendre que l’Union Européenne eusse été inerte ces dernières années concernant la question ukrainienne : le Partenariat Oriental avait en effet été amorcé en mai 2009 pour attirer et faciliter l’entrée future de pays limitrophes ou dans la sphère d’influence de la Russie. Ont été spécifiquement visés l’Arménie, la Géorgie, l’Azerbaïdjan, le Bélarus, l’Ukraine et la Moldavie. Les succès furent très modérés, et si l’Ukraine comme l’Arménie avaient manifesté dans un premier temps une approche volontariste en ce sens, l’automne 2013 a rapidement douché les plus europtimistes. Le sommet de Vilnius des 28 et 29 novembre n’ayant entériné que le recul consommé de ces deux entités.

La nature ayant horreur du vide, c’est vers l’Union Eurasiatique, parfois énoncée sous l’abréviation EURASEC ou CEEA (Communauté Économie Eurasiatique) et dorénavant UEA (Union Économique Eurasiatique), que se sont tournées les têtes de ces deux États : un ensemble économique de libre-échange regroupant à l’époque la Russie, le Kazakhstan et le Bélarus, visant à faciliter le transit de marchandises en levant les obstacles douaniers, avec en ligne de mire une union plus large visant les personnes, les capitaux et la monnaie (sous une forme à déterminer mais vraisemblablement un panier de devises où le rouble serait dominant).

C’est en effet le dilemme qu’eurent à évaluer les autorités ukrainiennes : l’étape de plus vers l’Union Européenne aurait fermé les marchés de cet ensemble. Une menace même pas voilée depuis le Kremlin qui se fit fort de rappeler que la Russie était, et de loin, le premier client de l’Ukraine à hauteur de 25% de ses exportations. Chiffre auquel l’on peut même rajouter les 7% supplémentaires relatifs aux deux autres membres de l’Union Économique Eurasiatique. Une perspective de complications administratives et d’étranglement économique dans un contexte où l’envolée presque ininterrompue depuis 2007 de la dette ukrainienne laisse craindre le pire dans ce cas de figure.

Révolution orange bis tendance rouge sang

Le président Yanoukovitch dut choisir impérativement fin 2013. L’offre de Vladimir Poutine de lever les barrières douanières, de consentir à un tarif préférentiel permanent du gaz russe,  d’assortir la transition par un prêt de 15 milliards de dollars (le pays est alors en récession, la Russie achetant des bons du trésor ukrainien pour soulager le fardeau de la dette) opèrent la bascule : l’Ukraine se tourne implicitement vers l’Est le 21 novembre 2013 par le refus de signer l’accord d’association avec l’Union Européenne.

À partir de cette date, les évènements vont s’enchaîner très rapidement vers l’inexorable.
La place de l’indépendance à Kiev est envahie par des manifestants pro-européens (ce qui lui donnera à la postérité le nom d’Euromaïdan), lesquels seront délogés par la police anti-émeute sans ménagement aucun. Mais le ballet expulsion-occupation est incessant et les contestataires se retrouvent de plus en plus nombreux au fil des jours, bravant l’interdit. 

Et si le 17 décembre un accord est entériné entre Yanoukovitch et Poutine, le sort du premier est désormais scellé en raison d’une situation mal gérée et gangrenée par la brutalité du pouvoir d’un côté et l’émergence d’éléments de plus en plus extrémistes de l’autre. Alors que le froid hivernal ne dissuade en rien les manifestants d’occuper la place, le 16 janvier sont votées de sévères lois anti-manifestation, achevant de discréditer le pouvoir législatif, la Rada, en place. Le 22 janvier, les premières victimes sont à déplorer. Le 25 janvier, dans un geste de conciliation, Yanoukovitch offre le poste de Premier-Ministre à Arseni Yatseniouk et celui de vice Premier-Ministre à Vitali Klitschko (le champion du monde de boxe WBO/WBC) : refus des deux concernés.

Sans sortie de crise en vue avec des provocations sporadiques, le climax est atteint lorsque la police tente le 19 février au petit matin de faire évacuer la place : les tirs claquent et plusieurs policiers y laissent la vie suivis de manifestants. La foule déchaînée prend possession des bâtiments officiels le 20 février après l’affaire des snipers [1]. Le 21 février, c’est un Yanoukovitch acculé qui acquiesce au retour de la constitution de 2004, à un régime plus parlementaire ainsi qu’à des élections anticipées puis s’enfuit en soirée. La pasionaria Youlia Timoschenko, en détention depuis décembre 2011 est libérée.

Retour de flamme

La fuite de Yanoukovitch le 22 février acta la victoire du mouvement Euromaïdan, et ses membres les plus trublions ne manquèrent pas de le faire savoir tout en poussant la Rada à adopter des mesures vexatoires pour les populations russophones.

Le tournant et la reprise en main par la Russie d’une situation qui lui avait échappé lui fut fournie sur un plateau par l’abrogation précipitée et inopportune le 23 février 2014 de la loi sur les langues régionales votée en juillet 2012. Cette action est certes mal vécue dans l’Ouest de l’Ukraine mais tout autant en Crimée où près de 60% de la population est russophone avec une forte minorité de dialectes turcophones comme le tatar.

Tout se précipite, politiquement et militairement : après le 23 février, des mouvements naissent dans la péninsule de Crimée pour contester les évènements de Maïdan et les premières décisions prises. Dans la nuit du 26 au 27, les bâtiments officiels de la république autonome de Crimée sont occupés promptement par des manifestants pro-russes appuyés semblerait-il par un commando. Le 28 février, des opérations militaires russes aux abords de la frontière orientale ukrainienne sont exécutées afin de leurrer les troupes ukrainiennes tandis que bien plus au sud et de façon moins ostentatoire, des forces désilhouettées prennent position sur les deux principaux aéroports de la région et s’en assurent le contrôle total.

Dès lors, la Russie par les voix du corps législatif puis celui de l’exécutif se donne l’autorisation d’intervenir pour protéger la base de Sébastopol et ses environs immédiats. Les séparatistes pro-russes se multiplient et se rendent maîtres des centres logistiques et communicationnels névralgiques, coupant tout le territoire du reste de l’Ukraine dont le gouvernement peine à émerger : les voix du président par intérim Oleksandr Tourtchynov et de son premier ministre Arseni Iatseniouk restent inaudibles et les ressources militaires difficilement mobilisables en raison du chaos persistant en d’autres zones (Odessa, Donetsk, Lougansk).

Pire, le 2 mars, l’amiral Berezovsky commandant les forces navales ukrainiennes fait défection au profit de la Russie et paralyse pour un temps toute capacité d’intervention navale. Profitant de la confusion, l’amirauté russe sacrifie le 5 mars son croiseur Ochakov afin de bloquer l’accès à la Mer Noire aux forces maritimes ukrainiennes encore capables de peser dans la balance des forces alors qu’elles sont rassemblées à Novoozerne (lac intérieur Donouzlav, Crimée). L’impossibilité pour les navires ukrainiens encore sur place d’accéder en pleine mer les prive de toute possibilité d’agir sur le cours des évènements futurs.

Sans force navale conséquente à disposition, sans possibilité d’employer les aéroports régionaux et sans visibilité sur l’état des forces terrestres acquise au gouvernement de Kiev (il sera admis ultérieurement par le ministère de la défense ukrainien que la moitié des effectifs locaux avait rejoint le camp russe), le compte à rebours vers le détachement de la péninsule était enclenché et ne faisait à ce stade guère plus de doute.

Sergueï Aksionov, nouveau Premier Ministre de Crimée depuis le 27 février 2014 en remplacement d’Anatoli Moguiliov, un ancien soutien de Yanoukovitch, impose un référendum posant la question soit d’un rattachement à la Fédération de Russie ou soit à un retour à la constitution de la République de Crimée de 1992 (c’est-à-dire dans le giron ukrainien). Il déclara préalablement l’indépendance de son territoire le 11 mars, le tout en arguant du précédent kossovar pour justifier devant les occidentaux de cette possibilité d’auto-détermination. Le 16 mars, la question est posée et la voie du rattachement est sanctionnée par 96,6% des suffrages exprimés.

Le 18 mars 2014 par un traité d’intégration signée par les deux parties en présence, la République de Crimée devient sujet de la Fédération de Russie et le demeure encore jusqu’à ce jour.

Ce qui est remarquable c’est à la fois la rapidité et le professionnalisme de la prise en main du territoire (d’une superficie pourtant conséquente de 27 000 km2) par les forces russes : une opération qui stupéfia les observateurs du monde entier.

Les experts s’accordent pour signifier combien le contrôle de la Crimée par les forces russes fut une formidable démonstration de leurs capacités retrouvées en matière de projection et d’opérations clandestines. La véritable surprise fut principalement à ce stade : l’exécution rapide et très professionnelle du rattachement du territoire à la Fédération de Russie.

Deux réelles surprises stratégiques ?

En Ukraine, le pouvoir politique a depuis le début de son indépendance été soumis à de fréquents et violents remous (Leonid Koutchma, le premier Président de l’ère moderne fut vilipendé pour avoir plongé son pays dans les affres de la corruption et ne cessa de louvoyer entre les pays occidentaux et la Russie). Rien d’étonnant lorsque l’on considère le pays comme une zone frontière où s’entrechoquent des différences historiques, culturelles, religieuses, linguistiques et ethniques fondamentales. Le renversement du pouvoir en 2014 n’est que l’ultime avatar de retournements politiques plus ou moins conséquents depuis 1994. Et si depuis juin 2014 l’Ukraine a signé avec l’Europe un accord d’association, ce fut sans susciter grand enthousiasme parmi les membres de l’Union Européenne déjà embarrassés avec le cas de partition territoriale et politique de Chypre [2]. Du reste, la mise en conformité des lois et circuits économiques ukrainiens sur les standards européens a déjà abouti à de substantielles coupes budgétaires couplées à la hausse de tarifs nationaux (comme celui du gaz), laissant le pays très affaibli économiquement.

En Russie comme souvent ailleurs, les services de renseignement et le monde militaire sont à la fois en première ligne et en dernière ligne lors des crises majeures : première ligne pour combattre, dernière ligne pour défendre les bases civilisationnelles du pays lorsque la déliquescence politicienne prend le pas. Au vu des évènements ukrainien, il était naturel que les structures de force (les siloviki) aient déjà un plan de sauvegarde des intérêts de la Fédération en Crimée, il est en revanche moins évident que la guerre du Donbass (partie orientale de l’Ukraine) eut été préparée de longue date, et semble plus résulter de l’opportunité de profiter des maladresses politiques de Kiev que de la réalisation d’une stratégie prévue de longue date par les hiérarques politiques et militaires de Moscou (ce qui n’excluait pas l’envoi de conseillers militaires).

Le conflit du Donbass n’est pas éteint en ce jour, et des escarmouches régulières et sporadiques sur la ligne de front stabilisée empêchent tout retour à la normale mais sans entraîner pour autant de changement de démarcation. Ce conflit gelé n’est par ailleurs pas sans rappeler le Haut-Karabagh qui n’a toujours pas été résolu et qui ressurgit violemment en avril 2016, nécessitant l’intervention diplomatique de la Russie pour calmer la tentative militaire de l’Azerbaïdjan de s’imposer militairement après quelques gains territoriaux (non sans avoir essuyé des pertes plus conséquentes que l’Arménie). L’Est ukrainien offre comme perspective de rejoindre  le sort de ces territoires supportés par la Russie avec un statut de semi-indépendance vis à vis des entités dont elles ont été détachées (Alanie du Sud, Abkhazie, Transnistrie).

Épilogue toujours ouvert

Malgré les accords de Minsk 2 signés en février 2015, les effets de cette double surprise stratégique n’en finit pas de pourrir les relations Est-Ouest. Sur le plan politique avec des sanctions occidentales auxquelles a répondu un embargo alimentaire russe occasionnant des difficultés économiques tant en Russie qu’en nombre de pays européens ; sur le plan financier où l’Ukraine n’a pas remboursé les 3 milliards de dollars d’obligations à la partie russe (le FMI ayant qualifié cette dette de souveraine et non de commerciale) ; sur le plan énergétique où l’approvisionnement en gaz demeure toujours une affaire politique et une épée de Damoclès pour l’Ukraine ; sur le plan démocratique où parlement comme gouvernement ukrainien ne se sont guère distingués pour l’heure en des avancées notables dans un pays où la corruption est devenue plus que problématique, pour ne pas dire incapacitante, ayant déjà édulcoré les principes fondateurs d’Euromaïdan [3]. Il n’est pas dit que la zone eusse épuisé tout son potentiel de surprise stratégique…


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