mercredi 23 septembre 2015

Start-ups : objectif croissance ou rachat?


Le terme de jeunes pousses est sans équivoque pour désigner ces entreprises de taille réduite, très liées au monde du numérique et qui entendent proposer le service ou l'objet révolutionnaire de demain. Toutes? Pas tout à fait.

L'affaire de l'Oculus Rift, un casque de réalité virtuelle créé par Palmer Luckey, est un exemple loin d'être isolé et loin d'être anodin quant à l'issue de cette catégorie d'entreprises.
Bénéficiant du hype cycle, la réalité virtuelle est revenue en grâce dans les années 2010 et les objets dédiés s'enchaînent dont les fameuses lunettes et autres casques. Grâce au financement collaboratif, et plus particulièrement via la plate-forme américaine Kickstarter, le programmeur lève la bagatelle de 2,5 millions de dollars. D'autres investisseurs les rejoignent ultérieurement tel le fonds Andreessen Horowitz qui débloque 75 millions de dollars pour aider au développement de versions encore plus performantes.
C'est toutefois le réseau social Facebook qui emporte la mise sur tous les anciens investisseurs puisqu'il acquiert la société Oculus VR en mars 2014 en déboursant 2 milliards de dollars. La vente qui devrait être salué comme une grande opération a été au contraire vilipendée par les premiers à avoir cru au projet en le supportant financièrement. Ces derniers ont dénoncé un dévoiement de l'idée de départ qui était un objet accessible au plus grand nombre et appartenant à une communauté, et non un objet devenu la propriété exclusive d'une société commerciale servant à la valoriser sans que les premiers financiers n'en retirent aucune plus-value.
Rappelons que la version domestique pourrait être commercialisé début 2016. Annonce qui reste encore à confirmer.
Ce faisant, le milieu des affaires militaires n'a pas été insensible aux avantages d'une telle technologie remise à jour (et non nouvelle, insistons bien dessus), ainsi les forces armées norvégiennes et britanniques l'ont employé à des fins spécifiques (vision à 360 degrés pour les observateurs dans les blindés et reproduction virtuelle d'un terrain potentiellement crédible pour l'infanterie).
Whatsapp, Instagram ou encore ThinkNear ont toutes en commun avec Oculus VR d'être des start-ups qui ont été vendues rapidement (moins de trois ans) et à un prix exorbitant dont la corrélation avec les services/produits n'est en aucune manière attestée.

En conséquence de quoi la véritable question qui demeure est la suivante : est-ce que les fonds privés et/ou publics qui alimentent le fonctionnement et les investissements de ces entreprises sont-ils toujours employés pour répondre à l'idée de départ? Pour être clair : par l'injection de liquidités, est-on certain de viser la croissance et non d'aider au rachat à court terme?
La croissance et le succès d'une entreprise impliquent un intérêt accru à son égard avec le temps, suscitant des tentatives d'acquisition tantôt amicales tantôt hostiles. Cela demeure dans les règles du jeu économique.
En revanche, lorsque le plan d'affaires est de se faire racheter rapidement avant même que le service/produit ne soit dans une version finalisée et stable, voire tout simplement commercialisé, l'on est clairement en demeure de fustiger une déviation de l'idée même de jeune pousse puisque le devenir de celle-ci au-delà du court terme doit être considéré en définitive comme un élément fondamental, primordial, du projet qui se réfléchit en phases d'évolution.
En outre, il est vrai que pour nombre de projets réalisés, application mobile ou gadget électronique aux fonctions secondaires, l'on se doute que la durée de vie de l'entreprise sera fortement réduite. Et que celle-ci ne risque pas de grandir puisque tel n'est pas le but.

C'est là un réel souci où l'objectif pour certains fondateurs est de monter une cash machine et non une entreprise qui va apporter son écot à l'essor économique du pays. Une oeuvre qui pourrait prospérer, embaucher, innover et rayonner. Au lieu de cela, c'est parfois un achat pur et simple suivi par l'absorption par l'entité la plus puissante avec disparition de la (maigre) structure mise en place. Et comme nombre de start-ups sont le fait d'un nombre très réduit de personnes dont l'activité verse souvent dans l'immatériel, il est très rapide de voir s'évaporer la plus-value sur le territoire d'origine au profit du territoire de la société acheteuse. Une vente est toujours plus satisfaisante qu'une faillite, mais une entreprise pérenne voire la constitution d'un empire est toujours plus satisfaisante qu'une vision à courte vue. Et n'oublions pas l'existence d'une alternative à la stratégie de vente : le partenariat. Cette possibilité, souvent éludée, est souhaitable car offre de nouveaux débouchés et de meilleurs moyens pour améliorer la pénétration de la société dans le secteur visé, ainsi que le cas échéant des économies d'échelle.
Enfin, la perspective d'un rachat peut amener une start-up à l'implosion si les fondateurs/sociétaires ne sont absolument pas d'accord sur la stratégie à terme (le pacte d'actionnaire étant de ce point de vue un élément critique à ne pas minorer lors de la création d'entreprise).
Le côté positif de la situation est que les fondateurs de telles structures ont pour nombre d'entre eux l'envie de recommencer une nouvelle aventure sur un nouveau concept une fois la vente effectuée.

Afin de ne pas assister à l'effondrement de la confiance dans les start-ups, tant elle est hautement placée de nos jours, il est essentiel que créateurs comme souscripteurs soient attentifs à ne pas favoriser une bulle spéculative dans le domaine. Au risque de ne renforcer que les plus grosses entités trop heureuses de « rafraîchir » certains pans de leur propre empire. Car le mouvement repose en majoritairement sur un lien de confiance entre une communauté active finançant le projet de départ et des fondateurs désirant donner corps à leur ambition. La vraie start-up qui réussit n'est pas celle qui se négocie à coup de centaines de milliers d'euros mais celle qui parvient à devenir une PME/PMI viable financièrement et capable d'embaucher des employés à terme et non de se restreindre au noyau originel.

lundi 7 septembre 2015

Crise des migrants : impact informationnel ou émotionnel? Et autres réflexions éludées



Dans cette guerre de l'information que nourrit cette crise des migrants, il a été loisible d'observer un réel unanimisme dans les journaux et des réactions bien plus contrastées sur les réseaux sociaux ainsi que lors de prises de parole d'auditeurs. L'imprécation envers les réalistes a rapidement trouvé son bélier médiatique en la figure du petit Aylan Kurdi, recueilli sur une plage turque [1]. Procédé macabre dont l'effet a été démultiplié par la viralité des réseaux d'information contemporains.
L'utilisation ad nauseam de cette image aurait, est-il répété à l'envi, permis une prise de conscience que seuls quelques politiciens bornés ne pouvaient que refuser de prendre en considération jusqu'à présent (Ceuta, Melilla, Lampedusa pour ne citer que les cas les plus emblématiques). Du reste, l'émotion suscitée par l'image a permis d'évacuer les questions et réflexions de fond. La stratégie informationnelle s'appuyant sur l'émotionnel.

L'image est un instrument informationnel puissant : l'on peut par exemple se souvenir du témoignage télévisé d'une jeune infirmière koweïtienne, Nayirah, ayant déclaré que peu après l'invasion de son pays en 1990, les soldats irakiens se seraient livrés dans une clinique à des actes abjects envers les nouveaux nés sortis de leurs couveuses. Témoignage qui s'est révélé être un faux (c'était en réalité la fille de l'ambassadeur du Koweït à Washington) mais qui aura eu le temps de susciter parmi les populations occidentales une onde d'horreur et de désapprobation favorisant l'intervention d'une coalition contre l'Irak. L'on pourrait aussi évoquer les illustrations relatant le sort tragique des passagers du paquebot RMS Lusitania en 1915, dont l'envoi par le fond (du fait d'une torpille de sous-marin allemand) fut l'acte décisif favorisant le conditionnement d'une entrée en guerre des États-Unis à terme en raison de l'effroi suscité et relayé par les médias américains. Or il est désormais acquis de nos jours que le navire transportait aussi du matériel de guerre à destination des forces de l'Entente, faisant planer sur ses propres passagers une menace de mort en raison d'une violation de neutralité.
D'autres exemples pourraient abonder tels en 1972 Kim Phuc, petite fille brûlée au napalm durant un bombardement aérien sud-vietnamien (et non des suites d'une intervention américaine comme on le lit trop souvent, entorse à la réalité historique, de même que le cliché originel est en réalité bien plus étendu en taille et donc moins centré sur l'enfant en pleurs) ou encore en 1993 celle d'un enfant soudanais, Kong Nyong, agonisant sur lui-même sous le regard en arrière-plan d'un vautour censé illustrer la famine sévissant dans ce pays (une enquête a révélé plus tard que l'enfant attendait une ration de nourriture non loin distribuée par Médecins du Monde).
L'image permet en effet de fournir un résumé, même biaisé, particulièrement rapide, frappant les sens par l'agencement des formes et couleurs. Bien employée, elle est directe et frontale, et anesthésie les capacités réflexives tout en amoindrissant toute contestation : c'est la théorie du choc.

La limite de l'image est cependant liée paradoxalement à sa capacité de susciter la réaction. Elle n'a pas de force propre : son sens n'est donné que par la scène saisie, le texte accompagnateur (parfois seulement le titre) et la réceptivité des relais d'information. Reste ensuite la problématique de son conditionnement pour atteindre l'objectif visé.

Sur la crise des migrants, et au-delà de l'image citée en exergue, plusieurs questions qu'il est nécessaire de se poser à la suite de sa diffusion, à peine de subir de plus cruelles déconvenues que la bonne conscience ne saurait effacer ultérieurement : 

* Quels sont les réseaux de financement qui permettent, d'un côté à des réfugiés de s'offrir à prix d'or des passages illégaux à travers les pays européens (exemple pour la famille Kurdi, le père a avoué avoir payé 4000 € pour le transport vers la Grèce), d'un autre côté à des structures florissantes de faciliter le passage de ceux-ci (le Ministère des Affaires Étrangères français ayant même suspendu un consul honoraire à Bodrum, Turquie, suspecté de vendre du matériel de navigation à des migrants)?
* Ne doit-on pas craindre un formidable appel d'air de l'immigration illégale par cette crise des migrants rendant difficile le numéro d'équilibriste de ceux qui veulent distinguer réfugiés politiques et immigrés économiques?
* Pourquoi les monarchies du Golfe si prospères sont-elles aussi peu « sollicitées » par les migrants et si peu enclines à manifester leur hospitalité à l'égard de ces derniers?
* Peut-on encore avoir confiance dans l'espace Schengen qui démontre qu'il n'est en rien une réponse et une protection face à un défi migratoire majeur contemporain?
* Quel est l'avenir réservé à ces populations une fois leur installation acquise dans la durée au sein de sociétés déjà en proie à l'angoisse économique, sociale et identitaire?
* A-t-on véritablement la capacité de déterminer en un temps aussi court face à un flux constant la réalité des motivations de tous les migrants dont on dénombre plusieurs nationalités, dont certaines de zones n'étant pas actuellement en conflit?
* La réticence palpable du bloc de Visegrad (Tchéquie, Slovaquie, Pologne, Hongrie) sur cette question, appuyée en sous-main par le Royaume-Uni [2] et rejoints par le Danemark, n'est-elle pas significative d'une césure de plus en plus béante au sein même de l'Union Européenne?
* Comment en est-on arrivé là, et quel est le rôle réel des interventions occidentales ces dernières années de la Libye à la Syrie en passant par l'Irak et l'Afghanistan quant au déclenchement de cette migration?

Pour dérangeantes qu'elles soient, ces interrogations méritent réponses et non le mépris ou l'admonestation. Les solutions demeureront imparfaites et plus dommageables que le(s) facteur(s) déclencheur(s) si l'effort de comprendre et regarder en face la réalité n'est pas effectué par les décideurs et leurs conseillers.

N'oublions pas in fine que les décisions politiques guidées par l'émotion éclipsant la réflexion sont une marque de manipulation : ce qui n'est guère nouveau dans le domaine de la psychologie des foules. En outre, l'émotion peut être castratrice et non productrice comme le précise le sociologue Jean-Pierre le Goff [3], « ... nous assistons à l'extension indéfinie de la notion de culpabilité dans une logique qui lamine l'estime de nous-mêmes, en nous rendant responsables de tous les maux. Cette logique pénitentielle nous désarme... Les images, l'émotion et la morale réduite à l'indignation et aux bons sentiments sont devenues les modes d'expression d'une société qui a perdu le sens du tragique et de l'histoire... ».

MAJ : Le 13 septembre, dans une volte-face puisant sa source dans des considérations de politique interne comme de logistique sous-dimensionnée, la chancelière Merkel a rétabli les contrôles aux frontières avec les pays d'arrivée des migrants. Imitée par l'Autriche voisine. Ce qui risque de provoquer de réelles frustrations et incompréhensions parmi les populations à qui le message d'accueil initial est désormais caduc mais qui continuent d'affluer en masse vers les potentiels pays d'accueil.
MAJ bis : 29 septembre 2015, le gouvernement d'Angela Merkel a décidé de durcir conséquemment ses conditions d'admission à l'asile politique en dissociant mieux les émigrés économiques des vrais réfugiés ainsi qu'en rendant moins attractives les aides sociales.

[1] Wall Street Journal, Image of Drowned Syrian Boy Echoes Around World, 3 septembre 2015,   http://www.wsj.com/articles/image-of-syrian-boy-washed-up-on-beach-hits-hard-1441282847

[2] Dont le premier sondage favorable à une sortie de l'Union Européenne prévu par le référendum de 2017 promis par David Cameron vient d'être publié. La crise migratoire que subit l'Europe continentale et difficilement gérée par les instances bruxelloises n'a certainement pas peu joué dans la balance des réponses.

[3] Le Figaro, Jean-Pierre le Goff, « Nous assistons à l'extension indéfinie de la notion de culpabilité », 4 septembre 2015


En complément, une infographie sur les routes de l'immigration à destination de l'Europe.



Crédit illustration : Sputniknews