lundi 7 septembre 2015

Crise des migrants : impact informationnel ou émotionnel? Et autres réflexions éludées



Dans cette guerre de l'information que nourrit cette crise des migrants, il a été loisible d'observer un réel unanimisme dans les journaux et des réactions bien plus contrastées sur les réseaux sociaux ainsi que lors de prises de parole d'auditeurs. L'imprécation envers les réalistes a rapidement trouvé son bélier médiatique en la figure du petit Aylan Kurdi, recueilli sur une plage turque [1]. Procédé macabre dont l'effet a été démultiplié par la viralité des réseaux d'information contemporains.
L'utilisation ad nauseam de cette image aurait, est-il répété à l'envi, permis une prise de conscience que seuls quelques politiciens bornés ne pouvaient que refuser de prendre en considération jusqu'à présent (Ceuta, Melilla, Lampedusa pour ne citer que les cas les plus emblématiques). Du reste, l'émotion suscitée par l'image a permis d'évacuer les questions et réflexions de fond. La stratégie informationnelle s'appuyant sur l'émotionnel.

L'image est un instrument informationnel puissant : l'on peut par exemple se souvenir du témoignage télévisé d'une jeune infirmière koweïtienne, Nayirah, ayant déclaré que peu après l'invasion de son pays en 1990, les soldats irakiens se seraient livrés dans une clinique à des actes abjects envers les nouveaux nés sortis de leurs couveuses. Témoignage qui s'est révélé être un faux (c'était en réalité la fille de l'ambassadeur du Koweït à Washington) mais qui aura eu le temps de susciter parmi les populations occidentales une onde d'horreur et de désapprobation favorisant l'intervention d'une coalition contre l'Irak. L'on pourrait aussi évoquer les illustrations relatant le sort tragique des passagers du paquebot RMS Lusitania en 1915, dont l'envoi par le fond (du fait d'une torpille de sous-marin allemand) fut l'acte décisif favorisant le conditionnement d'une entrée en guerre des États-Unis à terme en raison de l'effroi suscité et relayé par les médias américains. Or il est désormais acquis de nos jours que le navire transportait aussi du matériel de guerre à destination des forces de l'Entente, faisant planer sur ses propres passagers une menace de mort en raison d'une violation de neutralité.
D'autres exemples pourraient abonder tels en 1972 Kim Phuc, petite fille brûlée au napalm durant un bombardement aérien sud-vietnamien (et non des suites d'une intervention américaine comme on le lit trop souvent, entorse à la réalité historique, de même que le cliché originel est en réalité bien plus étendu en taille et donc moins centré sur l'enfant en pleurs) ou encore en 1993 celle d'un enfant soudanais, Kong Nyong, agonisant sur lui-même sous le regard en arrière-plan d'un vautour censé illustrer la famine sévissant dans ce pays (une enquête a révélé plus tard que l'enfant attendait une ration de nourriture non loin distribuée par Médecins du Monde).
L'image permet en effet de fournir un résumé, même biaisé, particulièrement rapide, frappant les sens par l'agencement des formes et couleurs. Bien employée, elle est directe et frontale, et anesthésie les capacités réflexives tout en amoindrissant toute contestation : c'est la théorie du choc.

La limite de l'image est cependant liée paradoxalement à sa capacité de susciter la réaction. Elle n'a pas de force propre : son sens n'est donné que par la scène saisie, le texte accompagnateur (parfois seulement le titre) et la réceptivité des relais d'information. Reste ensuite la problématique de son conditionnement pour atteindre l'objectif visé.

Sur la crise des migrants, et au-delà de l'image citée en exergue, plusieurs questions qu'il est nécessaire de se poser à la suite de sa diffusion, à peine de subir de plus cruelles déconvenues que la bonne conscience ne saurait effacer ultérieurement : 

* Quels sont les réseaux de financement qui permettent, d'un côté à des réfugiés de s'offrir à prix d'or des passages illégaux à travers les pays européens (exemple pour la famille Kurdi, le père a avoué avoir payé 4000 € pour le transport vers la Grèce), d'un autre côté à des structures florissantes de faciliter le passage de ceux-ci (le Ministère des Affaires Étrangères français ayant même suspendu un consul honoraire à Bodrum, Turquie, suspecté de vendre du matériel de navigation à des migrants)?
* Ne doit-on pas craindre un formidable appel d'air de l'immigration illégale par cette crise des migrants rendant difficile le numéro d'équilibriste de ceux qui veulent distinguer réfugiés politiques et immigrés économiques?
* Pourquoi les monarchies du Golfe si prospères sont-elles aussi peu « sollicitées » par les migrants et si peu enclines à manifester leur hospitalité à l'égard de ces derniers?
* Peut-on encore avoir confiance dans l'espace Schengen qui démontre qu'il n'est en rien une réponse et une protection face à un défi migratoire majeur contemporain?
* Quel est l'avenir réservé à ces populations une fois leur installation acquise dans la durée au sein de sociétés déjà en proie à l'angoisse économique, sociale et identitaire?
* A-t-on véritablement la capacité de déterminer en un temps aussi court face à un flux constant la réalité des motivations de tous les migrants dont on dénombre plusieurs nationalités, dont certaines de zones n'étant pas actuellement en conflit?
* La réticence palpable du bloc de Visegrad (Tchéquie, Slovaquie, Pologne, Hongrie) sur cette question, appuyée en sous-main par le Royaume-Uni [2] et rejoints par le Danemark, n'est-elle pas significative d'une césure de plus en plus béante au sein même de l'Union Européenne?
* Comment en est-on arrivé là, et quel est le rôle réel des interventions occidentales ces dernières années de la Libye à la Syrie en passant par l'Irak et l'Afghanistan quant au déclenchement de cette migration?

Pour dérangeantes qu'elles soient, ces interrogations méritent réponses et non le mépris ou l'admonestation. Les solutions demeureront imparfaites et plus dommageables que le(s) facteur(s) déclencheur(s) si l'effort de comprendre et regarder en face la réalité n'est pas effectué par les décideurs et leurs conseillers.

N'oublions pas in fine que les décisions politiques guidées par l'émotion éclipsant la réflexion sont une marque de manipulation : ce qui n'est guère nouveau dans le domaine de la psychologie des foules. En outre, l'émotion peut être castratrice et non productrice comme le précise le sociologue Jean-Pierre le Goff [3], « ... nous assistons à l'extension indéfinie de la notion de culpabilité dans une logique qui lamine l'estime de nous-mêmes, en nous rendant responsables de tous les maux. Cette logique pénitentielle nous désarme... Les images, l'émotion et la morale réduite à l'indignation et aux bons sentiments sont devenues les modes d'expression d'une société qui a perdu le sens du tragique et de l'histoire... ».

MAJ : Le 13 septembre, dans une volte-face puisant sa source dans des considérations de politique interne comme de logistique sous-dimensionnée, la chancelière Merkel a rétabli les contrôles aux frontières avec les pays d'arrivée des migrants. Imitée par l'Autriche voisine. Ce qui risque de provoquer de réelles frustrations et incompréhensions parmi les populations à qui le message d'accueil initial est désormais caduc mais qui continuent d'affluer en masse vers les potentiels pays d'accueil.
MAJ bis : 29 septembre 2015, le gouvernement d'Angela Merkel a décidé de durcir conséquemment ses conditions d'admission à l'asile politique en dissociant mieux les émigrés économiques des vrais réfugiés ainsi qu'en rendant moins attractives les aides sociales.

[1] Wall Street Journal, Image of Drowned Syrian Boy Echoes Around World, 3 septembre 2015,   http://www.wsj.com/articles/image-of-syrian-boy-washed-up-on-beach-hits-hard-1441282847

[2] Dont le premier sondage favorable à une sortie de l'Union Européenne prévu par le référendum de 2017 promis par David Cameron vient d'être publié. La crise migratoire que subit l'Europe continentale et difficilement gérée par les instances bruxelloises n'a certainement pas peu joué dans la balance des réponses.

[3] Le Figaro, Jean-Pierre le Goff, « Nous assistons à l'extension indéfinie de la notion de culpabilité », 4 septembre 2015


En complément, une infographie sur les routes de l'immigration à destination de l'Europe.



Crédit illustration : Sputniknews

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