mardi 18 août 2015

Les Borgia, une série historique en trois saisons haletantes


Les Borgia, le patronyme d'une famille catalane (Borja en version originale non italianisée) dont les frasques et la main-mise sur le Vatican n'aura eu de cesse de faire couler l'encre et tourner des bobines de films.
Sans s'étendre dans une liste exhaustive des oeuvres leur étant consacrées, je souhaite plus précisément vous faire part de l'existence d'une série franco-allemande financée par Canal +, dont la production et la scénarisation furent assurées par Tom Fontana entre 2011 et 2014. Et qui est dorénavant disponible en coffrets DVD.
À ne pas confondre avec une série éponyme américaine à laquelle elle est souvent opposée, et ne pouvant me prononcer sur la supériorité de l'une sur l'autre, je me garderai bien d'émettre une quelconque opinion sur le sujet.

En revanche la série présente a bénéficié de critiques mitigées, qui à mon sens sont justifiées car la première saison est parfois poussive, rarement ennuyeuse mais décousue. Ce qui n'a pas aidé à assurer une totale confiance dans le devenir de celle-ci et affermir la volonté des premiers abonnés. Regrettable car la montée en puissance est réelle dès la seconde saison tandis que la troisième est de loin la meilleure de toutes, malgré quelques accélérations calendaires qui auraient pu décontenancer les habitués.
À signaler que la série est close, et que seules trois saisons sont disponibles. Ce qui n'est pas plus mal lorsque l'on voit s'éterniser certaines productions qui ne savent plus comment s'arrêter et qui souffrent de l'effet « plateau ».

Toute une galerie de personnages s'offre ainsi aux téléspectateurs, dont la principale qualité est d'être toujours crédible. Avec comme il convient, un focus prononcé sur les membres les plus éminents de la famille Borgia.

À commencer par le pape, Rodrigo Borgia, campé par le très inspiré John Doman (accessoirement ancien officier des marines américains), est dépeint comme un être concupiscent, torturé par sa charge, flanchant en de rares occasions mais sachant rétablir l'ordre et remplir les caisses de ses États par tous moyens. Dur sans être cruel, Alexandre VI est complexe comme il se doit, et ne cessera de faire face à ses origines non italiennes en raison de sa politique plus volontariste sur le plan temporel que spirituel, au contraire de son oncle Alfonso Borgia, plus connu sous la dénomination papale de Calixte III.
Alexandre VI démontre par ailleurs combien les titres et territoires sont de puissants et utiles colifichets pour museler ou calmer les plus ardents opposants. Une facilité de manipulation qui lui fera malgré tout commettre en quelques occasions certaines erreurs d'appréciation.

Giovanni Borgia, appelé Juan dans la série pour souligner encore plus son attachement à la terre d'Espagne, est le parfait matador : un homme qui aime l'apparat mais ne sait ni commander ni même se faire respecter d'autrui. Ce qui va au fil des épisodes produire quelques dangereuses situations, y compris pour la papauté.

Lucrezia Borgia, dont la beauté est restée légendaire et interprétée magnifiquement par Isolda Dychauk, va prendre de l'épaisseur dans la continuité des épisodes et c'est très appréciable. Surtout à partir de la seconde saison où elle va disposer d'une place plus centrale dans les intrigues, parfois contre son propre gré mais où l'on décèle la construction de sa nature qui sera encore plus mise en exergue dans la dernière saison. C'est un personnage considéré comme mineur au début de la série, et dont la considération grandira au gré de ses échecs, succès, avanies et joies.

Et Cesare Borgia, celui qui était naturellement destiné à la prêtrise par son oncle Rodrigo, et qu ne cessera de réclamer le choix de sa propre voie.
Il y a en Cesare Borgia une soif d'absolu, une démence qui lui confère une aura prométhéenne et l'on ne sait, grâce au talent de l'acteur nord-irlandais Mark Ryder possédé par le rôle, si l'on doit saluer son talent militaire et politique ou le (con)damner pour l'éternité pour ses actes de cruauté et son utilisation sans vergogne des pires travers de l'homme.
Ce cardinal défroqué, premier et dernier au sein de l'Église, ne cesse de fasciner du premier au dernier épisode, d'autant que la progression est bien vue et magistralement menée puisque l'on observe son évolution tout en percevant les prémices de sa soif d'absolu. Son destin ne manque pas de susciter l'admiration : de son évêché de Valence aux États Pontificaux en passant par la cour du roy de France, celui qui ne rêvait que d'embrasser la carrière des armes fut de toutes les turbulences de son époque, voire y contribua au premier plan. Le tout au service d'une cause supérieure, celle d'unifier l'Italie par l'exemple ainsi que par l'alliance du sabre et du goupillon.
Et celui-ci ne trouva pas mieux que l'humaniste florentin le plus célèbre en sciences politiques, Niccolò Machiavelli, pour contribuer à forger son mythe. Et ce dernier de fournir l'une des plus éloquentes épitaphes en son chapitre VII : « Des principautés nouvelles qu’on acquiert par les armes d’autrui et par la fortune ».
En résumant donc toute la conduite du duc [Cesare Borgia], non-seulement je n’y trouve rien à critiquer, mais il me semble qu’on peut la proposer pour modèle à tous ceux qui sont parvenus au pouvoir souverain par la faveur de la fortune et par les armes d’autrui. Doué d’un grand courage et d’une haute ambition, il ne pouvait se conduire autrement ; et l’exécution de ses desseins ne put être arrêtée que par la brièveté de la vie de son père Alexandre, et par sa propre maladie.

Mais il faudrait aussi relater l'immixtion périodique d'Alessandro Farnese, de Giuliano della Rovere, Francesc Gacet (l'un des rares personnages fictifs mais restant hautement crédible), Raffaele Sansoni Riario, Giulia Farnese, Pietro Bembo, Leonardo da Vinci et aussi de... Niccolò Machiavelli lorsque les affaires florentines, comprendre la prise de pouvoir par Savonarole, forcent le pape à réagir.
Liste non exhaustive mais qui donne du relief aux interactions entre les personnages, évitant ainsi le huis-clos étouffant tout en donnant un bel exemple de l'essor de la Renaissance par quelques unes de ses plus grandes figures (papes, cardinaux, condottieri et diplomates seront plongés en pleine révolution artistique et technique, ne manquant pas de bouleverser certains esprits).

Je n'ose trop écrire sur le destin de chaque individu pour ne pas déflorer le plaisir de visionnage, ni vous relater les effets postérieurs à la fin de la série que vous aurez à coeur de découvrir par vous même sitôt le dernier épisode mais sachez que le plateau d'acteurs réuni est de bel aloi et mérite des applaudissements pour la prestation offerte.

Les intrigues internes comme externes sont haletantes, en dépit de quelques lenteurs et passages insignifiants dont la présence reste limitée fort heureusement, et donnent à la vie du Vatican une réelle consistance. Le tout à travers la plume du prélat alsacien Johann Burchard, témoin au premier rang des vicissitudes de son temps en tant que maître des cérémonies, et dont le rôle sera bien mieux mis en valeur lors de la seconde saison.

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