jeudi 27 août 2015

La fin de l'homme rouge ou le temps du désenchantement : un essai de Svetlana Alexievitch


Lors d'un discours au Kremlin en 2005, le président Vladimir Poutine se fendit d'un constat instructif pour qui fit l'effort de bien en saisir le propos :
« ...nous devrions reconnaître que l’effondrement de l’Union Soviétique fut un désastre géopolitique majeur du siècle dernier. Pour la nation russe, il devint un authentique drame...» [1]
Autre citation symptomatique du même personnage :
« Celui qui ne regrette pas l'URSS n'a pas de cœur ; celui qui souhaite son retour n'a pas de tête. ».

Défunte en décembre 1991, l'Union des Républiques Socialistes Soviétiques a existé durant soixante-neuf années. Trois générations ont ainsi vécu sous le soviétisme, et il serait peu dire qu'elle a conséquemment marqué les esprits. 

La fin de l'homme rouge de Svetlana Alexievitch a été récompensé par le prix Medicis de l'essai en 2013. Ce que je conteste quelque peu car fondamentalement nous n'avons pas affaire à une étude circonstanciée de ce qu'était l'homo sovieticus cher au philosophe Alexandre Zinoviev (1922-2006). Nous sommes plutôt en présence d'un kaléidoscope de rencontres, de portraits et de témoignages d'individus ayant connu ce que fut la vie en URSS. Des vies brisées, des héros anonymes, la police politique, la mafia des années Eltsine, la gueule de bois des démocrates, les proscrits des années 1970, les sanglants conflits dans le Caucase entre azerbaïdjanais et arméniens etc.
Ce sont des petites histoires qui permettent au final de mieux saisir la grande Histoire comme elle a été vécue et même en certaines occasions voulue et défendue par certain(e)s protagonistes.

Cette compilation est inégale en qualité, ce qui est le propre de ce genre d'exercice, tout en recelant quelques pépites retranscrites par la journaliste. De fait, il faut prendre ledit exercice dans son ensemble pour aborder ce que fut exactement l'homme soviétique, et découvrir que les regrets formulés par les individus ayant connu cette période ne sont pas illégitimes au regard de ce qu'ils ont perdu tout comme ceux qui ont lutté ardemment pour un socialisme à visage humain sont devenus depuis des êtres désabusés ressassant leur passé au regard de ce qu'ils ont vainement souhaité. 
Soviétique, le mot revient souvent et marque de son empreinte le lecteur car il désignait la citoyenneté, plus importante que la nationalité marquée sur les passeports intérieurs. Une fois assimilé son importance, c'est ainsi que l'on perçoit la solitude des populations s'étant retrouvées du jour au lendemain prisonnières de frontières nouvelles. Une situation favorisant l'émergence de conflits territoriaux féroces à la clef.

Considérer l'Union Soviétique comme une prison des peuples n'est pas forcément une manière lucide de considérer ce qu'elle fut. Nombre de citoyens ne souhaitèrent pas la mort de celle-ci mais sa réforme en profondeur pour laisser au peuple plus d'expression mais sans fondamentalement verser dans le capitalisme et renoncer aux avantages réels dont ils disposaient (gratuité de nombreux services, dont ceux de santé). Or, les plus désabusés sont ceux qui ont cru à ce socialisme à visage humain sans avoir eu le temps de s'adapter à la nouvelle donne de la rupture économique. Mal préparées, trahies par des promesses non tenues, délaissées par le pouvoir tenu désormais par les oligarques : les classes privilégiées du régime rouge furent jetées sans ménagement du bas de l'échelle.
Il est nécessaire de bien comprendre cette réalité des années 1990 pour assimiler que la volonté d'une large partie de la population favorable à un pouvoir fort et nostalgique de l'image de Staline (il s'agit bien d'imagerie populaire, pas de ses actes), perceptible en de nombreux sondages d'opinion est la résultante de ce traumatisme encore perceptible.

Une dernière remarque sous forme de critique : il n'est malheureusement pas notifié combien la figure de Vladimir Poutine a su réunir une large partie de cette population en déréliction. Or, ce n'était pas chose évidente tant la fin des années 1990 voyait surgir à nouveau l'émergence d'un courant communiste fort comme d'un nationalisme en plein essor. C'est là toute la science politique du président russe que d'avoir réussi à canaliser une grande partie des attentes de tous ces individus, notamment en leur redonnant une fierté perdue corrélativement à l'effondrement de l'Union Soviétique.

C'est par cette lecture une belle occasion de redécouvrir une civilisation disparue de la taille d'un empire où des individus étaient parés pour une guerre conventionnelle qui ne s'est jamais déclarée et qui ont été vaincus de l'intérieur.

[1] Traduction tirée de L'actu du pouvoir, lequel a fait l'effort de proposer une version plus juste des termes employés : http://www.actudupouvoir.fr/le-vrai-discours-de-vladimir-poutine-au-kremlin-en-2005/

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