lundi 27 juillet 2015

L'embargo russe pèse sur l'agroalimentaire européen


En France, la colère d'éleveurs et d'agriculteurs a atteint un paroxysme aboutissant à des opérations médiatiques très relayées, en complément des habituels barrages sur les voies de grande circulation et sur les axes frontaliers.

La cause de cette grogne? Un stress conséquent sur le prix de la viande comme des fruits et légumes. Pointée du doigt pour ses marges, la grande distribution est pourtant un coupable trop facile. Certes, cela n'exonère en rien des pratiques que l'on sait avoir des conséquences sur la situation actuelle mais cette indication reste incomplète.

L'autre explication, peu médiatisée celle-ci, est l'embargo russe décrétée sur les produits de l'agroalimentaire européen [1] en réaction aux sanctions réitérées de l'Union Européenne envers la Russie (le dernier G7 des 7 et 8 juin 2015 a conclu à la reconduction desdites sanctions).

Or certains experts avaient indiqué que ces mesures n'impacteraient que fort peu certains pays comme la France sans se douter que l'effet domino allait faire son oeuvre en engorgeant le marché européen d'invendus. Lénifiée, la crise avait toutes les chances de produire les effets escomptés par les autorités russes qui misèrent spécifiquement sur le manque de réalisme de leurs homologues occidentaux. Certes, des compensations financières ont été annoncées mais : 1) elles ne seront pas suffisantes pour amortir la chute des cours si l'embargo se prolonge, et les 600 millions d'euros promis par le chef de l'État français pèseront lourd dans le budget de l'État au grand désarroi de la Cour des Comptes 2) la révision de la Politique Agricole Commune accentue encore la déstabilisation des cours [2] 3) la Russie est considérée comme un marché perdu pour longtemps par nombre d'acteurs du secteur.

Pourquoi marché perdu? Parce que dans le même temps, et sans que les médias occidentaux n'en fassent malheureusement grand écho, les barrières douanières à l'encontre du Brésil comme de l'Argentine ont été levées au grand contentement de ces deux pays (qui ne sont pas les seuls à en profiter mais renforcent leur statut de poids lourds en essor du secteur agroalimentaire). Mais aussi, surtout même, les responsables russes ont axé une politique d'auto-suffisance en la matière, ce qui est autrement plus problématique car même si les 100% ne seront jamais atteints, le succès que pourra rencontrer cette initiative va de facto priver les éleveurs, pêcheurs et agriculteurs européens de débouchés substantiels pour leurs produits.

L'inflexibilité des têtes de l'Union Européennes amène à conjecturer que la situation ne risque en rien de s'améliorer à moins de réformes structurelles profondes du secteur primaire qui seront douloureuses et passeront en partie par une réorientation de l'activité de certains exploitants mais aussi et malheureusement par l'arrêt de nombreux autres. C'est une crise grave qui est la conséquence d'actions politiques peu réfléchies quant à leur impact par ricochet. Au petit jeu des sanctions, il y a toujours à perdre lorsque l'on ne dispose pas d'un différentiel conséquent en matière de rapport de force. L'ignorer c'est s'exposer à de graves désillusions.


[1] Souvent oublié, le poisson est lui aussi frappé d'embargo, et plus particulièrement le poisson écossais dont la valeur d'exportation à destination de la Russie est estimée à 16 millions de livres (soit 22 millions d'euros) : 

[2] Le montant exact de la différence déficitaire entre le budget alloué à la France par la PAC en 2007-2013 et en 2014-2020 : 10,390 milliards d'euros

Liste des sanctions envers la Russie par l'Union Européenne : 
La décision d'embargo de produits alimentaires européens par les autorités russes : 

Crédit illustration : The Guardian 

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