mardi 16 juin 2015

Faster

« La vitesse est la forme d'extase dont la révolution technique a fait cadeau à l'homme. »
De qui est cette citation? D'un ancien ou actuel pilote de course? D'un amateur de sensations fortes? D'un drogué du volant?
Non, de Milan Kundera (1929), le célèbre écrivain franco-tchèque. Encore que j'aurais pu choisir d'autres thuriféraires du vent dans les cheveux tel le chantre du futurisme italien Filippo Marinetti (1876-1944).

Les limitations de vitesse généralisées, visant les véhicules de particuliers, eurent lieu entre la fin des années 1970 et au début des années 1980 en Europe. Pour des raisons de sécurité mais aussi de préservation des ressources fossiles (et ce faisant de la balance commerciale) en raison de la première crise du pétrole en 1973. Depuis, elles n'ont cessé de s'accentuer dans la majeure partie des territoires tout en s'agrémentant de brise-vitesses les plus ingénieux les uns que les autres (ronds points en série, chicanes, coussins berlinois et autres dos d'âne). Et dont certains dispositifs font le délice des garagistes, sans que leur dangerosité ne soit pourtant un frein à leur essor.
Ce qui est symptomatique c'est que l'évolution technique relative à la sécurisation de la conduite des véhicules a été de pair avec une augmentation de leur puissance mais que les limitations n'ont cessé paradoxalement de se durcir.
Certes historiquement ces limitations ont vu le jour rapidement après l'avènement de l'automobile comme moyen de transport en croissance : d'une part en raison de l'inadéquation du revêtement routier et d'autre part du manque de dispositifs des véhicules à assurer la sauvegarde du conducteur, des passagers et des autres usagers de la voirie. Toutefois à partir des années 60, et ce y compris sur les circuits automobiles, le credo est de disposer d'autre chose que d'un corbillard sur roues (par exemple, les premières ceintures de sécurité vendues en format standard datent de 1958, par le constructeur suédois Saab). Or la crise pétrolière précitée n'est pas la seule responsable : la baisse drastique de la démographie va jouer concomitamment et même plus puissamment sur les nouvelles politiques. Et corrélativement plus la population va vieillir, moins elle va accepter la capacité de déplacement d'autrui car la peur du mouvement, la peur du changement, la peur de l'innovation vont, combinés à une masse électorale conséquente et de plus en plus pesante en raison d'une longévité accrue, à freiner l'évolution et même la circulation.

De plus, les villes de taille importante tendent à expulser les véhicules de chez elles (sans se demander comment les livraisons de produits pourront à terme être assurées?), confortant la thèse de ceux qui évoquent l'émergence de cités-bulles déconnectée de leur périphérie. Ces lieux où désormais un simple vélo est plus rapide qu'une automobile ou un transport en commun! Faire de la bicyclette l'avenir de la société, c'est dire combien l'idée de progrès est renversée! Au lien d'en faire un complément de déplacement, l'on en vient à la sacraliser. Cette évolution est symptomatique d'une société qui se meurt, qui refuse tout simplement le changement et dont le corps dirigeant erre entre le cynisme, le clientélisme électoral, et les lobbies ne représentant qu'une frange infinitésimale de la population. Le tout mâtiné d'hygiénisme dont le résultat produit des conséquences nocives : stress, volonté de transgresser des lois jugées étouffantes, rétrécissement de l'horizon géographique et intellectuel etc. En somme, c'est un esprit mortifère qui règne sur la question et dont les victimes de la route ne sont que de bien malheureuses et commodes excuses.
Cette politique inchangée depuis trop longtemps est un aspect qui se doit d'être analysé sous les angles démographique, philosophique, sociologique et économique. Économique oui, car plus vous restreignez la vitesse de déplacement plus vous contractez l'essor économique : c'est une évidence.
Sur le sujet, un document à lire sur le rôle de bride économique : La Tribune, Réduire les limitations de vitesse, c'est freiner la croissance et l'emploi, 6 janvier 2014, http://www.latribune.fr/blogs/cercle-des-ingenieurs-economistes/20140103trib000807759/reduire-les-limitations-de-vitesse-c-est-freiner-la-croissance-et-l-emploi.html
Contrairement à une idée intuitive,la réduction de la vitesse sur route et autoroute ne conduit pas, statistiquement, à augmenter les temps de trajet mais à diminuer la distance moyenne parcourue par trajet, ce que l'on appelle la portée du déplacement. Il en résulte une perte d'efficacité économique.
La fonction économique essentielle d'un territoire desservi par un réseau de transport est en effet d'assurer la meilleure synergie possible entre les compétences de plus en plus diversifiées des actifs et les spécificités de plus en plus avancées des emplois qu'ils convoitent pour exercer leurs talents.
...
Lorsque la zone de chalandise des emplois est amputée du fait de la réduction des portées de déplacement, la synergie est mise en défaut et il y a baisse de productivité des actifs, donc de la richesse produite. A quoi cela sert-il de former de mieux en mieux les jeunes français si on leur interdit simultanément d'accéder commodément aux emplois correspondant à leurs compétences ? 

Ceux qui prétextent que les limitations de vitesse sont nécessaires pour éviter la pollution ne sont que de fieffés mystificateurs dont la particularité est de ne jamais se remettre en question (ce qui leur donne cet air de si niaise assurance lorsqu'on les aborde). Car ont-ils jamais entendu parlé des véhicules électriques et de leurs performances aérodynamiques croissantes, tels les modèles Tesla dont la compagnie a été fondée par un magnat de la révolution du numérique, Elon Musk? Et même sans penser au tout électrique mais en faisant appel au simple bon sens : plus vous vous déplacez lentement à un endroit, et plus vous ralentissez le trafic général et provoquez du rejet de particules fines sans possibilité de l'évacuer par les mouvements du flux de circulation. Si en plus vous rajouter que les dernières études démontrent que ce sont les freinages intempestifs et non les rejets par les pots qui pénalisent la pureté de nos villes, la multiplication des feux rouges, stops et zones 30 deviennent difficilement défendables. Sauf pour les idéologues réactionnaires bien entendu. 

Et pour reprendre une analogie avec le numérique : à l'heure de la fibre optique et de ses débits à 500 Mb/s s'imagine-t-on revenir aux modems des années 1990 et leurs 90 Kb/s ? Pourtant les dangers, les cybermenaces, ont aussi proliféré avec la puissance exponentielle des nouvelles infrastructures et ne sauraient être considérées comme anodines. Pourtant, ce n'est pas sur la vitesse que l'on tente de remédier au problème mais par la pédagogie et les mesures techniques passives/actives...

Qu'est-ce qui est le plus dangereux : un individu ayant toutes ses capacités de réaction maître d'un véhicule sécurisé ou un narcomane au téléphone conduisant une automobile aux pneus lisses et aux freins usés? Pis, lorsque les véhicules autonomes seront fiabilisés, comment continuer à justifier ces tracasseries diverses? Lorsqu'un véhicule roulant à 30 km/h refuse la priorité à un piéton sur un passage, on ne retiendra que le fait qu'il ait respecté la vitesse en ville mais le tort n'est-il pas plus important qu'il n'ait pas cédé le passage à un usager vulnérable?
Malheureusement en se focalisant sur l'unique critère de la vitesse, qui est un facteur aggravant et non causal, la mortalité ne baissera guère plus ces prochaines années vu qu'elle a pratiquement atteint son plancher incompressible (exceptionnel si l'on prend en considération le nombre exponentiel de véhicules en circulation depuis ces vingt dernières années). À moins bien entendu d'interdire aux véhicules de rouler mais ça, c'est pour les prochaines élections.


Enfin, pour clore ce billet, une curiosité : George Harrison (oui le membre du groupe de Liverpool Les Beatles) et son ode aux pilotes... Faster.


PS : pour relativiser la tendance évoquée, certaines municipalités en viennent à reconsidérer leur politique visant à gêner au possible l'immixtion de véhicules dans leur localité.
Réalités routières, Ces nouveaux maires qui réintroduisent la voiture en ville, 1er octobre 2014
http://realitesroutieres.fr/ces-nouveaux-maires-qui-reintroduisent-la-voiture-en-ville-82/
PS bis : je précise qu'il y a une différence sémantique entre conduire et piloter, et que de trop nombreuses personnes au volant se prennent pour des pilotes alors qu'elles n'ont pas visiblement assimilé que 1) elles ne sont pas toutes seules sur les axes de circulation, d'où une éthique de responsabilité et une conduite respectueuse d'autrui et que 2) il est nécessaire de bien connaître son véhicule avant de le « pousser » dans ses retranchements, et que rien ne vaut pour cela une session sur piste où les conditions de sécurité sont réunies de façon optimales.
 

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