mercredi 14 janvier 2015

Lutte, résilience et protection des valeurs


Je remercie deux de mes camarades, Le Chardon et Electrosphere, pour m'avoir communiqué deux articles de prime importance dans le contexte actuel qui comme vous le savez, a plongé la France dans le deuil et l'union fraternelle.

Le premier émane du Figaro, de la plume de Jean-Pierre Le Goff, philosophe et sociologue au CNRS. Son propos est disponible en intégralité à la fin de ce billet mais je vous en livre quelques courts passages éclairants.
Un sociologisme réducteur qui a longtemps prévalu - et a encore des restes - est censé apporter une explication. Il considère que les discours de haine et les actes criminels ne sont que les symptômes des conditions économiques et sociales, des discriminations, de la domination des pays riches sur les pays pauvres… Ce discours de l'excuse a assez duré...
Il ne faut pas craindre d'affronter lucidement la question des faiblesses internes des démocraties, sur lesquelles cherche précisément à s'appuyer le terrorisme islamiste. C'est une condition de l'efficacité du combat contre lui...
En France, en guise de récit national, une mémoire pénitentielle et victimaire a pris le dessus, encouragée et entretenue par des associations et des groupes de pression communautaires qui ont développé le ressentiment et la haine de soi. Cette mentalité nous divise et nous désarme face à ceux qui ont juré de mettre à bas notre pays et les démocraties partout dans le monde... On n'en a pas moins laissé s'accumuler les tensions et les points de fractures en les recouvrant d'une langue de bois sociologisante, de rapports et d'«outils» d'évaluation en tout genre qui se sont montrés globalement impuissants à contrer ces phénomènes délétères.
Un discours vindicatif, débarrassé de tout vernis sémantique, et qui nous interpelle sur la nécessité de regarder en face le problème. En cessant l'auto-flagellation et l'auto-censure. Du reste, cette libération de l'écrit dans les études ne peut que profiter aux autorités quant à juguler les problèmes soulevés en mettant vraiment le doigt là où l'analyse doit porter, sans se perdre dans les circonvolutions d'usage.

Cependant, le Washington Post délivre lui un message plus dissonant en accusant les lois françaises de favoriser la radicalisation :
Yet one could fairly ask what they were rallying around. The greatest threat to liberty in France has come not from the terrorists who committed such horrific acts this past week but from the French themselves, who have been leading the Western world in a crackdown on free speech...
Indeed, if the French want to memorialize those killed at Charlie Hebdo, they could start by rescinding their laws criminalizing speech that insults, defames or incites hatred, discrimination or violence on the basis of religion, race, ethnicity, nationality, disability, sex or sexual orientation. These laws have been used to harass the satirical newspaper and threaten its staff for years. Speech has been conditioned on being used “responsibly” in France, suggesting that it is more of a privilege than a right for those who hold controversial views...
The future once belonged to free speech. It was the very touchstone of Western civilization and civil liberties... Charbonnier died, as he pledged, standing up rather than yielding. The question is how many of those rallying in the Place de la Republique are truly willing to stand with him.

Pas étonnant dès lors que l'abus de liberté d'expression devienne plus souvent la norme, au même titre que son effet frère, l'auto-censure. Nous pouvons à ce titre mentionner l'article 17 du projet de loi pour l'égalité réelle entre les femmes et les hommes, ajoutant à la loi pour la confiance dans l'économie numérique (véridique!) la possibilité de poursuites pour des propos tenant « à la haine à l'égard de personnes à raison de leur sexe, de leur orientation ou identité sexuelle ou de leur handicap ». Avec toute la largesse interprétative que cela suppose par les prestataires chargés de la surveillance, et comme le mentionnait ironiquement plusieurs analystes, la fin des blagues sur les blondes. La liste des thèmes qu'il est possible d'aborder dans ses publications risque bientôt d'être plus courte que celle des abus sanctionnés. 

La liberté d'expression est-elle sans limite? Non bien évidemment car elle impose qu'un droit de réponse soit autorisé. Être libre de s'exprimer c'est aussi donner obligatoirement la parole à celui qui se sent offensé. En certaines circonstances, le propos initial est si incongru, si excessif, qu'il se dévalorise et se décrédibilise de lui-même, sans nécessité d'intervention de la partie visée. En revanche, plus vous interdisez aux individus de s'exprimer, plus vous suscitez leur méfiance, leur suspicion jusqu'à provoquer pour les plus déterminés la réaction véhémente avec ou non passage à l'acte.

Enfin et puisque nous parlons en ces heures tragiques de terrorisme, rappelons que le travail des services de renseignement serait grandement facilité par cette liberté d'expression puisque plutôt que de s'enfouir, de se dissimuler par moult procédés, les orientations extrémistes d'individus seraient plus facilement décelables et la captation des informations plus aisée. Ce qui irait de pair avec le renforcement des effectifs des structures sans quoi l'on se heurtera toujours au même problème : l'exploitation des données. Liberté d'expression et service de renseignement n'étant pas à mon sens antinomiques.

De plus, et comme le préconise le fil twitter de Défense et Stratégie Internationale, la résilience doit devenir une priorité. Ce qui est par ailleurs le thème de leur numéro 20 d'Histoire & Stratégie consacré à la Résilience. Ou comment combattre le terrorisme. Résumé :
Résilience. Voilà un terme dont l’occurrence dans le débat public sur la lutte contre le terrorisme, voire la contre-insurrection, en France est régulière, mais dont le sens semble ne pas toujours être bien compris par ceux qui l’emploient. Or il s’agit d’un concept essentiel dans un contexte où la menace terroriste demeure importante contre les intérêts français à l’étranger, mais aussi contre le territoire national, tandis que les forces armées françaises sont engagées dans de multiples opérations de contre-terrorisme, de contre-insurrection ou de stabilisation dans la conduite desquelles la prise en compte de ce contexte est un élément nécessaire de la planification et de la conduite stratégique.
Car il devient évident qu'il est très difficile de prévoir le passage à l'acte d'un ou de plusieurs individus dont la cellule est autonome, donc peu connectée avec l'extérieur et réunissant un nombre d'activistes réduit. Cette potentialité bien que détestable à envisager ne doit pas être éludée. La résilience est la prévision du pire et la formation pour permettre un rétablissement de la situation aussi rapidement que possible, sur les plans humain comme matériel. Rappelons que cette problématique est aussi valable dans le contexte du cyberespace, tant pour la structuration, les modalités et les conséquences, ce dont je m'étais exprimé au sein de mon dernier ouvrage sur les cyberstratégies économiques et financières. En d'autres termes, il est naturel d'être sonné mais indispensable de ne pas s'effondrer.

Pour en revenir au sujet initial, la France par l'entremise de ses représentants est confronté à un réel problème avec la liberté d'expression qu'elle semble craindre car pouvant remettre en cause la nature de son régime démocratique. Or, la liberté d'expression si célébrée en France ces derniers jours suite au massacre d'une partie de la rédaction de Charlie Hebdo n'a jamais été une priorité ces dernières années. Et elle ne le sera pas davantage ces prochains temps.
Or c'est ce refus de la parole libre qui favorise la montée des extrémismes : la bonne conscience armée du bâillon est le meilleur allié du radicalisme.

En outre, quelle serait la plus belle victoire de ceux qui ont perpétré leurs actes? Que nous renoncions à ce qui fait notre spécificité qu'est la libre pensée et son corollaire la libre expression. Toute mesure visant à la contraindre davantage comme le laissent présager les sombres nuages au lointain serait un geste bafouant l'un des socles élémentaires d'une démocratie. Malheureusement, le bal des hypocrites est maintenant ouvert et profitant du choc des récents évènements, et par une compassion millimétrée, va donner lieu à une série de tentatives de rétrécissement de l'horizon intellectuel. Et ce en commençant par le premier support d'entre eux : Internet.
Il est bon de se remémorer ce qu'énonçaient les pères fondateurs des États-Unis d'Amérique, Benjamin Franklin et Thomas Jefferson dont la connaissance de l'Histoire n'a pas manqué de les inspirer :
Any society that would give up a little liberty to gain a little security will deserve neither and lose both.
Experience hath shewn, that even under the best forms of government those entrusted with power have, in time, and by slow operations, perverted it into tyranny.
Et si l'on souhaite une référence plus française, permettez-moi de citer Beaumarchais qui par l'entremise de son personnage de fiction Figaro lui faisait dire : 
Sans la liberté de blâmer, il n'est point d'éloge flatteur... il n'y a que les petits hommes qui redoutent les petits écrits
Mais au fond, cette peur de la pensée et du verbe est la démonstration que ceux-ci peuvent encore changer le monde, ridiculiser les tartuffes et déboulonner les tyrans.


L'article de Jean-Pierre Le Goff paru dans l'édition du Figaro du 10/01/2015

L'article de Jonathan Turley paru dans l'édition du Washington Post du 08/01/2015

Crédit photo : http://street-photo.over-blog.com/

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