samedi 27 décembre 2014

Les Mongols (1961) d'André De Toth et Leopoldo Savona

Les Mongols, ou The Mongols et même plutôt I Mongoli car d'origine italienne, exhale le bon vieux technicolor et le cinémascope propres au cinéma des années 1950 et 60. Celui qui faisait revivre les hauts faits, plus ou moins romancés, de l'Histoire. Enfin, plus que moins en vérité. 
Cette production a le mérite de s'intéresser à la campagne mongole en Europe entre 1237 et 1241 (1242 est parfois mentionnée mais ne concerne en réalité que des raids sur les pourtours de l'Adriatique pour tester les défenses des forces européennes), menée par le redoutable et compétent Batu sous le règne de son oncle Ögödeï .
Le début est savoureux : « Après l'an mil, une bande de guerriers invincibles, venus du désert lointain de l'Asie s'avance vers les frontières de l'Europe, semant la mort sur son passage... ». Le ton est donné, l'historien s'étrangle déjà tandis que le cinéphile amateur de films d'action ayant une attache historique commence par se réjouir.
Précisons que les crédits s'étalent dès l'introduction sur deux bonnes minutes avec en toile de fond une déferlante de séquences de cavaliers steppiques répétée en boucle. Un procédé cinématographique un peu facile mais toujours aussi efficace et donnant malgré tout corps au tempêtant exorde.

Il serait trop long de relater ici toutes les imperfections et contresens historiques puisqu'ils sont pléthores. Leur présence a malgré tout le mérite de fournir une excellente idée du folklore véhiculé par l'évocation des hordes de Genghis Khan et du Moyen-Âge.

De la cour du roi de Pologne tiraillée entre la volonté des nobles de s'opposer par les armes aux forces tataro-mongoles et le souhait des autres d'éviter la dévastation des terres par la guerre, c'est la voix du plus valeureux des généraux polonais, Stefan de Cracovie, qui est suivie et qui est nommé ambassadeur auprès de la cour mongole. Envoyé à Souzdal, celui-ci se rendra compte des exactions perpétrées par les troupes occupantes, et en viendra à s'éprendre d'une habitante.
Si le scénario brille de mille incohérences, il se laisse pour autant suivre (sur près de cent-dix minutes) et même si l'on entrevoit assez rapidement les linéaments de celui-ci, le charme un brin désuet opère. Mention spéciale aux affrontements à l'arme blanche : les bruits et les parades valent le coup d'oeil et ne manqueront pas de vous arracher un petit sourire en coin sans que cela ne dérive vers la moquerie méchante tant l'on pardonne beaucoup à ce métrage. Du reste, l'on ne se trouve pas en présence d'une série B puisque des moyens conséquents ont été dégagés puisque certaines scènes font intervenir nombre de figurants, de décors et d'éléments de guerre voués à plonger le spectateur dans l'ambiance.
Précision qui ne manquera pas de rappeler de bons souvenirs aux cinéphiles : ce sont les studios de Laurentiis qui ont été chargés de la réalisation.

La plantureuse Anika Ekberg (La Dolce Vita, 4 for Texas) et Jack Palance (Halls of Montezuma, Bagdad Café et même Batman de Tim Burton) donnent la teneur qu'il faut à ce long métrage, et occupent tout l'écran quasiment à eux-seuls. Il est vrai qu'avoir réussi à transformer ce playboy des plateaux de cinéma en chef mongol démontre tout le talent des maquilleurs. Par ailleurs, Jack Palance n'est pas forcément si éloigné de cette histoire malmenée puisque l'acteur américain... est d'origine ukrainienne, de son vrai nom Volodymyr Palahniuk. Et qu'il avait déjà joué un chef barbare venu des steppes en la personne d'Attila le Hun en 1954 (Sign of the Pagan des studios Universal). Franco Silva endosse pour sa part en Stefan de Cracovie un chevalier-émissaire des plus convaincants, et propose une alternative séduisante à la morgue virile d'Ögödeï.

Sans que Les Mongols ne soit qualifié de chef d'oeuvre, il faut admettre qu'il produit du plaisir à son visionnage, idéal pour un film de fin d'année afin de se laisser emporter en d'autres temps et d'autres lieux. Et puis, alors que l'on aurait pu s'y attendre au vu de certaines facilités scénaristiques, le métrage ne sombre pas dans le manichéisme et se permet de dépeindre des mongols avec un visage (légèrement) plus humain que le folklore qui nous est parvenu.
Quant à tous ceux qui seraient intéressés par une lecture consistante sur les interactions entre le monde européen et les mongols, je vous recommande chaleureusement deux ouvrages de Jean-Paul Roux : L'Histoire de l'Empire mongol, Fayard, 1993 et Les explorateurs au Moyen-Âge, Hachette Littérature, 2006.

Bonus : la séquence d'ouverture du film.




Enfin, n'oubliez pas de vous rendre sur Echo RadaЯ pour suivre le dossier de fin d'année : Armes miraculeuses, armes de rupture?
J'y interviendrai pour vous conter l'incroyable tentative par les soviétiques durant les années 1930 de concevoir un monstre d'acier sur chenilles... Mais d'ici là, prenez plaisir à lire les analyses déjà produites par mes camarades qui ne manqueront pas de vous étonner et de vous informer sur des aspects méconnus de cette thématique.

mardi 16 décembre 2014

La cybérie russe au sein de l'ouvrage La cyberdéfense : quel territoire, quel droit?


Chers visiteurs,

Pour celles et ceux qui souhaiteraient prendre connaissance de mes derniers travaux sur le cyberespace russe, je les enjoins à se procurer l'ouvrage co-dirigé par Didier Danet et Amaël Cattaruzza aux éditions Economica. Ce dernier fait suite au colloque organisé par les Écoles Saint-Cyr et la chaire de cyberdéfense présidée par Daniel Ventre en 2013.

Si je reviens, pour mieux l'expliciter, sur le concept de cyberstratégie à la russe (qui a évolué ces dernières années, puisque le principe de souveraineté informationnelle bataille désormais avec celui de cybersécurité alors qu'autrefois il formait un tout), je me penche sur les approches civiles et militaires. Mais j'insiste aussi sur le fait que la Russie n'est pas isolé dans sa propre vision du cyberespace, et qu'elle donne de la voix dans le concert des puissances émergentes. À ce titre est attendu pour 2015 un pacte de cybersécurité sino-russe se voulant plus ambitieux que celui signé entre la Russie et les États-Unis en 2013. Nul doute que je reviendrai sur le texte une fois celui-ci publié.
Enfin, j'exprime ce que désigne le triptyque de la cyberstratégie russe : souveraineté - légalité (interne/externe) - neutralité (technologique).

Outre ma personne et ma plume, près de vingt-un auteurs se sont joints à cette publication pour offrir aux lecteurs le panorama le plus complet possible sur la thématique avancée. Du juridique, du technique, du géopolitique, de l'économique et du prospectif sont au programme pour près de trois cents pages d'analyses.

À signaler la présence de deux autres membres d'Écho RadaЯ dans les contributeurs.

  • Broché: 286 pages
  • Editeur : Economica (18 novembre 2014)
  • Collection : CYBERSTRATEGIE
  • Langue : Français
  • ISBN-10: 271786752X
  • ISBN-13: 978-2717867527

mercredi 10 décembre 2014

Les surprenants éditoriaux de Guerres & Histoire




Lecteur occasionnel du magazine Guerres & Histoire depuis le début, je me suis procuré récemment deux récents numéros qui n’ont pas manqué de me provoquer une surprise assez vive par la teneur et la virulence des propos contenus dans les éditos.  Il est vrai qu’initialement les éditoriaux n’ont guère ma faveur pour leur manque de consistance et leur côté déclaratoire peu convaincants. À telle enseigne que je m’interroge sur l’intérêt de leur survivance en cette seconde décennie du XXIème siècle ? Je ne m’attendais pas à ce que Guerres & Histoire fasse un tel faux pas consommé en une seconde itération.

Ce sont en les exemplaires numérotés 19 et 20, signés MM. Lopez et Yacha MacLasha que nous avons droit à une précision qui se transforme assez rapidement en réquisitoire unilatéral. Si l’idée initiale était de déplorer le manque d’enthousiasme par les autorités françaises et allemandes quant aux cérémonies de la victoire, cela en arrive vite à fustiger les russes en tant que « célébrants professionnels », et d’enchaîner sur des poncifs réducteurs et éculés.

Pour mieux en juger, deux passages. 

Le premier de l’éditorial numéro 19 juin 2014 : « Mais en Russie, recherche de la sécurité et développement ne vont pas de pair, sans parler du troisième ingrédient, la liberté, toujours passée pertes et profit. On reste effaré de voir que Poutine persévère dans la voie des tsars et de Staline (sic !). Il montre ses gros bras en Crimée – en attendant l’Ukraine – et croit oblitérer la triste réalité : la Russie ne sait vendre que des armes et des hydrocarbures. Sous Staline, elle était un tiers-monde avec des T-34, la voici Arabie Saoudite avec des fusées. »
Le second de l’éditorial numéro 20 août 2014 : « Comme Staline avait déclaré que Tito, le chef de la résistance antinazie yougoslave [et accessoirement liquidateur de Draža Mihajlovic, grande figure de la résistance lâchée par les alliés : note personnelle], était un fasciste, Poutine, encore par la bouche de Glazev, déclare de la même façon que Porochenko, le président ukrainien, est un nazi et que les accords entre l’Ukraine et l’Europe sont des accords de Munich. » …

De la part d’un magazine qui entend faire preuve de sérieux et d’ouverture, je dois très sincèrement admettre que ces assertions sont surprenantes tant par leur mauvaise foi, leur raccourci analytique, que par leur condescendance à peine voilée laissant en filigrane entendre que les russes et leurs autorités sont des arriérés qui ne comprennent rien aux enjeux du XXIème siècle et sont incapables d’évoluer techniquement et socialement.

Ironiquement est précisé en fin d’éditorial : « Guerres & Histoire se devait de faire cette mise au point afin d’éviter toute fausse interprétation de sa démarche qui est purement historienne. ».

Pensent-ils une seule seconde, et j’en serai éminemment courroucé si tel fut le cas, que leurs lecteurs parce qu’ils liraient des témoignages et dossiers sur les victoires soviétiques durant la seconde guerre mondiale seraient devenus par un tour de passe-passe à tout le moins alambiqué des zélateurs de la politique du Kremlin et d’horribles séides de l’extrême-droite comme les éditorialistes tiennent à le souligner ? De même, oser déclarer, de manière très condescendante, que la Russie est un pays tout juste capable d’exporter des matières premières est d’une confondante bêtise lorsque l’on sait, enfin que l’on lit, les textes officiels très clairs et très lucides sur la trop grande dépendance de la Russie à cette manne non renouvelable (Dmitri Medvedev, alors président de la Fédération, s’était ouvert publiquement de cette situation peu après son arrivée au pouvoir). D’où des efforts d’investissements industriels et technologiques soutenus dans le temps à grand renfort de sommes conséquentes, renforcés par des partenariats noués avec l’étranger pour diversifier les appuis et connaissances. Sans compter que la qualité des ingénieurs et scientifiques russes n’est plus à démontrer, mais qu’elle subit encore la plaie des années 1990, celles d’Eltsine. Un trou qualitatif d’une décennie dont les effets se font encore ressentir mais que les nouvelles générations et les investissements entendent bien résorber. 
Ce n'est pas une réalité que je fustige, mais la tonalité d'une diatribe qui omet sciemment de prendre en considération les efforts soutenus depuis quelques années et qui ne pourront donner leur pleine mesure que sous dix, quinze voire vingt ans : une vérité qui ne lénifie pas pour autant les complications structurelles et législatives présentes. Et puisque nous parlons Histoire, souvenons-nous qu'au milieu du XIXème siècle, accentué par le succès de l'expédition turco-anglo-française en Crimée, le pays était considéré comme singulièrement dépassé avant que réformes et investissements ne lui permettent de revenir dans le giron des nations qui comptent en raison d'une amélioration substantielle sur les plans économiques et sociaux propulsée par une croissance industrielle supérieure à toutes les autres nations à l'entrée de la guerre (au point de désespérer Lénine qui craint très sérieusement que le terreau de la révolution ne puisse jamais prendre si la croissance perdurait à ce rythme).

Alors messieurs, si j’apprécie énormément le fait que vous ne soyez pas franco-centrés, et ce sans tomber pour autant dans le dénigrement systématique (aka french bashing), je goûte fort peu ce type d’éditorial qui tombe sous le coup de raccourcis douteux, de rancune masquée et d’esprit partisan sous couvert d’honorabilité scientifique. Quel sera le prochain palier : de faire accroire que les russes ne sont pas raccordés au réseau Internet pour mieux acter leur inoxydable retard technologique ? En attendant, de grâce, documentez-vous hors des sentiers de la seconde guerre mondiale : la Russie par son peuple vit, peine, rechute et se relève tout en traçant une voie propre qu’elle souhaiterait être la plus proche possible de l’Europe. Et sa retenue dans les complications géopolitiques actuelles est assez remarquable là où ailleurs et/ou en d’autres temps des États auraient réagi violemment et férocement. Et si des individus peu suspects de poutinolâtrie tels que l’écrivain et ancien diplomate Vladimir Fédorovski ou encore le dernier président de l’Union Soviétique Mikhaïl Gorbatchev en viennent à s’offusquer ouvertement et vertement par voie de presse de la russophobie ambiante qui plombe les esprits occidentaux, c’est qu’il s’agit d’une vague délétère dont la première victime est la pensée critique elle-même.
Juste pour ouvrir un peu plus les perspectives : cette faiblesse russe est paradoxalement aussi la notre puisque nous sommes liés énergétiquement à la Russie. L'ouverture et le surdimensionnement de réseaux énergétiques vers les pays d'Asie pourraient à terme poser un réel souci pour l'Europe alors que l'Europe peine économiquement et voit les réserves de la Mer du Nord se tarir inexorablement.

Ce qui se déroule en Ukraine fait bien évidemment ressortir tous les artifices de la guerre informationnelle, qui peuvent être confrontés aux précédents historiques le cas échéant, mais au travers d’une approche objective. C’est ce que j’attends d’une revue telle que Guerres & Histoire, et j’entendais par l’entremise de ce billet le signifier très clairement même si, une fois encore, il ne s'agit que l'éditorial qui est un aspect fort heureusement mineur dans toute publication mais susceptible de formuler une politique rédactionnelle spécifique.