samedi 27 septembre 2014

TVR Sagaris : le dernier rugissement?


TVR a manqué de s'éteindre au début des années 2010. Lâché par son investisseur d'origine russe, Nikolaï Smolensky, et repris in extremis par un groupement d'entrepreneurs britanniques. Le bébé de Trevor Wilkinson (1923-2008) faillit bien rejoindre la longue liste des manufacturiers automobiles disparus à l'instar de Marcos ou rachetés mais laissés en jachère tel Simca par le groupe Peugeot alors que ce dernier vient de donner naissance à DS, une nouvelle marque (l'on aurait pu ainsi avoir Simca comme positionné en tant que gamme de véhicules sportifs à bon marché). Pour en revenir à TVR : c'est l'histoire passionnante de passionnés et du hasard.

Tout débute en 1946 avec la création de Trevcar Motors, une société fondée à Blackpool par Trevol Wilkinson et spécialisée dans l'ingénierie automobile. Toutefois, Trevcar (dont on reconnait déjà les trois initiales) ne créé pas de modèles spécifiques mais intervient sur des produits déjà existants. Du moins jusqu'en 1949 où le premier exemplaire original voit le jour. Il faut cependant attendre la Grantura de 1958 (et qui comprendra jusqu'à 4 séries) pour que TVR s'oriente vers la production en série. Un modèle qui emporta l'adhésion du public, et ce n'est que justice au vu de la forme atypique et sportive qu'elle arborait. S'ensuit une rencontre fortuite qui propulsera la firme au rang de constructeur renommé : Jack Griffith, un concessionnaire américain qui eut l'idée de greffer sur la Grantura un V8 Ford pour concurrencer la Shelby Cobra. Ce sera l'acte de naissance de la Griffith 200, une petite bombe attachante et musclée.

Il serait long d'énumérer toutes les productions réalisées mais citons au moins la fin des années 1990 où TVR choisit de délaisser le Rover V8 vieillissant tout en refusant de céder à la motorisation allemande d'où la solution en corollaire de développer son propre moteur : ce sera le AJP 8 qui équipa notamment la Cerbera (pour les modèles 4,2 et 4,5 litres délivrant 360 et 420 chevaux respectivement). Une indépendance qui se paiera cher et qui plombera l'entreprise et son bilan, peu aidée (euphémisme) par une législation européenne étranglant les petits fabricants. Trevor Wilkinson avait déjà passé la main à Wheeler assisté de son designer Damian McTaggart fin 1981. L'esprit perdurait mais les soucis financiers de même. Jusqu'à la sortie de la Sagaris, effective durant l'ère Smolensky mais élaborée dans les grandes lignes sous le précédent dirigeant. Si celle-ci ne sauva pas TVR, elle marqua durablement les esprits par sa forme, son caractère et sa couleur.

La Sagaris tire son nom de la langue perse pour désigner une hache de bataille. Et de belliqueuse, la Sagaris le montre très rapidement de face avec un regard qui indique clairement qu'elle ne veut pas que du bien à celui qui prétendrait la dompter. Dents de requin et yeux qui froncent, tout indique un caractère bestial. Cependant, et en dépit même de l'absence d'aides à la conduite, le véhicule se révèle un bonheur à conduire en raison d'une tenue de route assez remarquable comme l'émission Top Gear le démontrera. Le tout pourtant porté par... 406 chevaux sous le capot pour moins de 1100 kilos! Et doté d'un arrière assez atypique dont deux échappements latéraux perpendiculaires à l'axe du châssis et d'un aileron arrière transparent. Le tout agrémenté d'une sonorité exceptionnelle, faite de ronflements nerveux.
Son air maléfique fera par ailleurs les délices d'une publicité de l'équipementier Pirelli avec le concours de... John Malkovitch et Naomi Campbell. Excusez-du peu.

Ce qui est fascinant est qu'à l'aube des premières voitures connectées, et de l'assistance tous azimuts, TVR persistait à offrir à ses clients un véhicule dénué de tous les artifices modernes : pas d'ABS, pas d'ESP, pas de boîte automatique et... pas d'airbag! Enfin si pour l'airbag mais en option...
Bref, une conduite sportive où l'épreuve exsudait des bijoux de Blackpool. Et qui faisait honneur à la voie choisie par l'industrie automobile anglaise de privilégier le côté racé au détriment d'autres aspects peut-être utiles mais amoindrissant le réalisme et la sensation de conduite. La Sagaris était une bête à maitriser, typique de cette philosophie. Loin du tout électronique. Une faille spatio-temporelle dans l'univers automobile en ce début de XXIème siècle.

TVR pourtant ne saurait forcément se conjuguer au passé et depuis la reprise en 2013 par Les Edgar à la tête d'un groupe d'investisseurs, quelques informations filtrent sur une nouvelle génération de TVR...
Le site officiel : http://tvr.co.uk/
Entretien avec le nouveau responsable de TVR, Les Edgar (en anglais uniquement) : http://www.pistonheads.com/news/default.asp?storyId=27895
L'on notera à ce propos qu'il est relaté que l'esprit TVR perdure dans les simulations sur consoles et PC puisque divers modèles y sont représentés (Gran Turismo 6, The Crew). Une façon de faire perdurer la marque à travers de nouveaux supports en attendant sa renaissance.


jeudi 18 septembre 2014

EchoRadaЯ est lancé : un nouveau venu dans le paysage de la réflexion techno-stratégique


EchoRadar (EЯ)
est un label de blogs fédérant des professionnels et des passionnés de géopolitique, de défense, de sécurité et de technologie.

En une courte décennie, le web 2.0 aura permis l’émergence puis l’avènement des réseaux sociaux. Au-delà des technologies, de leurs multiples propriétés (instantanéité, ubiquité, anonymat…relatif) ou du multiplicateur de connaissances, l’une de leurs forces est sans doute d’avoir donné l’incroyable opportunité à n’importe qui de devenir un peu plus qu’un simple consommateur passif.

Quelle autre révolution, en effet, a pu proposer à n’importe lequel d’entre nous d’être tour à tour acteur, producteur, metteur en scène, bref, un maillon actif d’une chaîne multiple, puissante et créatrice ?

Insensiblement, des plateformes et des collectifs de blogs animés par des amateurs ou par des professionnels, certes, mais surtout des passionnés ont commencé à voir le jour, venant bousculer les médias traditionnels. Ces derniers auront mis du temps à trouver leur place, qui n’est plus acquise, dans le paysage numérique qui a émergé en ce début de 21ème siècle. Ils doivent même maintenant composer avec cette frange d’amateurs et de professionnels qui représentent le cœur et l’oxygène des réseaux sociaux, et qui viennent enrichir un mainstream sans doute plus corseté par des impératifs de retour sur investissement ou des courants de pensées dominantes.

Le projet EchoRadar (EЯ) est né au printemps 2014 de la volonté de proposer des analyses sérieuses sans trop se prendre au sérieux ! Nous sommes heureux de vous y accueillir.
Son ambition est de « promouvoir toutes les activités ayant trait à la diffusion d’une pensée critique à l’égard de la stratégie, de ses diverses variantes, des évolutions technologiques et de leur impact sur la stratégie. De fait, tous les espaces contenant l’ensemble de ces activités ont vocation à être étudiées ».

Nous n’avons ni la science infuse, ni la volonté de vous assener des expertises sentencieuses. Il y a aussi la passion de nous grandir intellectuellement et collectivement tout en souhaitant conserver l’humilité de l’élève qui sait qu’il ne sait pas mais cherche, obstinément, à découvrir pour comprendre. Ouverture, coopération et bienveillance nous éviteront probablement le danger mortel de nous croire devenus LA référence et de nous scléroser entre individus s’imaginant propriétaires d’un domaine de réflexion !

EchoRadar veut être et demeurer une structure souple et sans obligation d’affiliation autre que de se respecter les uns les autres. Alors, si vous souhaitez nous soumettre idées, textes, photos, images et vidéos mais aussi nous rejoindre, dites-le nous. Tout simplement !
Si finalement l’ambition d’EchoRadar est bien de détecter et d’identifier les évolutions, technologiques et leur impact sur la stratégie qui pourraient modeler l’avenir, EЯ n’oubliera pas de se plonger aussi dans les racines d’un passé plus ou moins proche. Afin d’éclairer le présent qui tous, nous lie et nous réunit. 


vendredi 12 septembre 2014

Référendum sur l'indépendance écossaise : l'Écosse a déjà gagné quelque soit le résultat


Sir Sean Connery n'a certainement pas pu s'empêcher de glousser de joie à l'annonce d'un récent sondage donnant le oui, sorry... the yes, en tête du référendum prévu le 18 septembre pour déterminer si indépendance de l'Écosse il doit y avoir. 

Pendant ce temps, les indépendantistes catalans ont martelé en grand nombre les pavés de Barcelone et appuient leur volonté de faire plier Madrid quant à la tenue d'un référendum que l'on sait d'ores et déjà acquis pour le détachement de la région de l'entité fédérale. D'où le refus ferme des instances politiciennes espagnoles suivi d'une décision du gouvernement régional catalan, poussé (acculé?) par une forte pression populaire, pour fixer une date et organiser la tenue d'une élection sur tout le territoire catalan. D'ici le 9 novembre où la Catalogne aura franchi le Rubicon, l'Écosse aura, elle, fait son choix.

Et ce choix, s'oriente de plus en plus vers un score serré. Si le non était largement donné gagnant voici encore un an, l'écart s'est progressivement resserré au fil des derniers mois selon une vieille mécanique des sondages qui veut que le lièvre soit peu à peu rattrapé par la tortue. Le résultat d'un sondage rendu public dans le Sunday Times du 7 septembre a fait l'effet d'une bombe car le oui passait devant le non pour la première fois depuis le début de la campagne. Pis, fin août, Alex Salmond, chef du Scottish National Party et fer de lance du mouvement indépendantiste, s'est illustré très positivement lors de l'affrontement télévisé face à son contradicteur Allister Darling.

Les menaces commencent à fuser devant le danger. Dernière en date, la Royal Bank of Scotland a ainsi annoncé se préparer à délocaliser son siège d'Édimbourg à Londres en cas de victoire du oui.

Quelque soit le résultat réel le soir du 18 septembre, la vérité est que le Royaume Uni en sortira principal perdant.
Tony Blair, alors Premier Ministre et d'origine écossaise, avait obtenu de substantiels avantages pour sa terre d'origine dans le cadre d'une réforme constitutionnelle effective en 1999 (suite au Scotland Act 1998) instaurant notamment une assemblée écossaise (ainsi qu'au Pays de Galles). Rapidement, les indépendantistes sont arrivés au pouvoir, sur fond de crise économique et sur la base d'un discours nationaliste fortement teinté de socialisme. En cas de défaite des nationalistes, Londres n'aura d'autre choix que de faire de larges concessions sur le plan économique (songeons à la rente issue de l'exploitation du gaz de la Mer du Nord), social (des fonds spéciaux pour les zones en défriche industrielle et commerciale) et même sur le plan politique en accordant plus d'autonomie au parlement. L'étroitesse du résultat renforcera cette obligation : un ouf de soulagement serait mal venu puisqu'une nouvelle tentative pourrait avoir lieu une dizaine d'années plus tard avec la probabilité d'un succès probant du oui cette fois là. Mais il peut aussi provoquer une série de mesures pour amoindrir sérieusement à l'avenir l'influence des indépendantistes, à l'instar de ce qui se déroula au Québec après le référendum d'indépendance manqué de peu en 1995 (stratégie de contre-influence qui se solda malgré tout par le scandale dit des commandites).
C'est un choix stratégique à prendre, mais le simple fait même que l'Écosse se pose la question de savoir si elle doit devenir indépendante est cruciale, plus encore que le résultat car il traduit un mouvement de fond. N'oublions pas Victor Hugo qui dans l'une de ses clairvoyances prétendait qu' «il existe une chose plus puissante que toutes les armées du monde, c’est une idée dont l’heure est venue ».
De fait, même en cas de non, le Royaume-Uni devra composer avec une minorité très forte d'indépendantistes qu'il ne pourra plus ignorer. Soit il planifiera des contrefeux soit il accèdera à des avantages substantiels en faveur de l'Écosse (voire les deux options en simultané), mais dans les deux cas le mouvement indépendantiste ne pourra plus être ignoré et consommera argent, énergie et moyens pour sauvegarder l'unité du royaume.

En attendant, la bataille informationnelle (car c'en est une) va se durcir à l'approche de la date fatidique.

Il est possible de conjecturer que l'Europe est rentrée depuis plusieurs années dans une phase de dislocation et d'émiettement que peuvent difficilement freiner les États-nations, affaiblis par l'atonie économique, menottés par une dette publique irrésorbable et émasculés juridiquement par l'Union Européenne. Le tout composant une Europe qui a perdu son magistère moral et intellectuel sur le monde, et qui peine à intervenir militairement (l'Angleterre pourrait-elle rééditer en 2014 sa campagne de 1982 dans les îles Malouines/Falklands? Rien n'est moins sûr), en sus d'être striée par des revendications à la fois identitaires et sociales. Le fossé béant entre les élus et les électeurs, rendu public de façon magistrale lors des dernières élections législatives européennes, ne joue pas pour peu aussi dans cette situation. Le cas de l'Écosse n'est pas isolé, il est au contraire symptomatique d'une Europe qui se décompose... et qui se recomposera autrement à terme. Sauf si le pouvoir politique en décide autrement, celui de reprendre la main sur une communauté de destin. Mais ceci est une autre histoire comme le veut l'adage...

Le quotidien des affaires La Tribune propose une vision économique et financière, mais pas uniquement, des conséquences possibles en cas d'accession à l'indépendance de l'Écosse tout en s'interrogeant sur la grande peur des dirigeants mondiaux :
http://www.latribune.fr/actualites/economie/union-europeenne/20140916trib000849146/pourquoi-les-grands-de-ce-monde-ont-peur-de-l-independance-ecossaise.html
La conclusion est sans appel :
« Les cris d'orfraies autour de l'indépendance écossaise ressemblent donc surtout à un mélodrame visant à peser sur le scrutin. Ce sont surtout des cris de panique face à une situation qui échappent à ceux qui pensent pouvoir tout contrôler... »
Reste à savoir si en cas d'obtention de l'indépendance, Sir Sean Connery se délestera de son titre octroyé en l'an 2000 par la reine d'Angleterre... pour avoir contribué au rayonnement culturel du Royaume-Uni!

MAJ : Dans un accès d'inquiétude prononcé publicisé dans le Daily Record du 16 septembre, les trois représentants des principales forces politiques britanniques viennent de se prononcer pour des droits plus accrus en faveur du parlement écossais si les votants choisissaient le non. Corroborant ainsi la teneur du présent billet qui démontre que même en cas de défaite des indépendantistes, l'Écosse en sortira principale vainqueure. Ce qui devait se solder initialement par une déculottée des velléitaires indépendantistes se transforme en chemin de croix au fur et à mesure que l'échéance se rapproche, pour finir par passer sous les fourches caudines.
« Westminster’s main party leaders today set aside their differences to promise that a No vote will mean a stronger Scottish Parliament and total protection for the NHS [National Health Service = Santé publique]. David Cameron , Ed Miliband and Nick Clegg have signed up to a historic joint statement that was demanded by the Daily Record on behalf of the people of Scotland.
In their own words, they pledge to work together to transfer more powers to Holyrood if Scots reject independence on Thursday. »

lundi 8 septembre 2014

Rush (2013) : hommage de grand talent par Ron Howard à une discipline et deux pilotes


Je m'étais déjà épanché sur la course automobile, et plus spécifiquement sur celle de la F1 qui accusait un déficit d'intérêt au fil des années, non en raison d'un affadissement des pilotes ou des constructeurs mais de l'aseptisation excessive qui engonçait cette discipline en particulier et les sports mécaniques en général.

Or, j'étais passé à côté d'un film formidable (osons le mot) qui se paye le luxe d'être calqué sur une histoire vraie. En vérité, deux histoires vraies pour être tout à fait exact : celles de l'anglais James Hunt et de Niki Lauda. Deux coureurs de Formule 1 au caractère diamétralement opposé. Le propos aurait pu sembler manichéen si ce n'était la réalité d'une rivalité qui a opposé les deux hommes très tôt, à savoir dès la Formule 3.

Niki Lauda est le descendant d'une ligne d'hommes d'affaires autrichiens. Sa passion pour la course automobile est mal perçue par sa famille avec qui la brouille est sévère et qui le privera pour un temps de fonds qui auraient été les bienvenus. Ce faisant, ses passages chez March tant en Formule 2 qu'en Formule 1 puis chez BRM, s'ils ne lui permettent guère de briller à sa juste mesure, débouchent sur un contrat chez Ferrari grâce à l'appui de son co-équipier démissionnaire. Une élévation laborieuse mais qui en 1974 assure à Ferrari son retour vers la voie du succès même si le trophée suprême reste encore loin en raison de soucis techniques récurrents handicapant sa montée au classement des pilotes.

La trajectoire de James Hunt est erratique mais sa ténacité, la chance et sa jovialité lui permettent de surpasser les obstacles. À tel point qu'un généreux mécène, Lord Hesketh, jeune noble anglais passionné de courses automobiles le recrute et le fait concourir au sein de son écurie Hesketh Racing en Formule 2 puis en Formule 1. Dont la particularité est de refuser toute apposition de sponsor sur le châssis de ses bolides : un dédain tout aristocratique mâtiné de de panache qui avait tout pour plaire à James Hunt.

Un Lauda calculateur, détaché, homme d'une seule femme opposé à un Hunt fêtard, instinctif, couvert de femmes : tout un scénario déjà posé pour une saison de Formule 1 de 1976 prête pour être mythique sur les circuits les plus renommés : Jarama, Monaco, Kyalami, Brands Hatch etc.

Le film réalisé par Ron Howard (dont la célébrité vint devant la caméra avec la série Happy Days puis derrière la caméra avec Willow, Appolo XIII ou encore Da Vinci Code) est maîtrisé de bout en bout : l'on a l'impression d'assister à un docu-fiction. Les scènes interpersonnelles ne brisent en rien la continuité du métrage, elles permettent de mieux cerner les personnages afin de ne pas les réduire à des caricatures. Rien n'est écarté : ni le côté froid, limite détestable de Lauda (incarné par un Daniel Brühl très convaincant), ni le côté gouailleur et désespéré de Hunt (Chris Hemsworth l'interprétant avec une classe folle que n'aurait pas renié son inspirateur). Quant aux moments de course, c'est un régal de tous les instants : l'on est plongé dans des passages à plus de 250 km/h dans les plus grands tracés de l'époque, et les effets spéciaux réussis d'une telle manière qu'on ne les remarque pas de façon à ce qu'ils ne se superposent pas à l'histoire contée.

À ce propos, quelques rapides allusions à la vie des pilotes expriment le pourquoi de leur engagement : loin d'être des trompe-la-mort, ceux-ci sont au contraire parfaitement conscients du danger qu'il courent et du risque de finir estropié, brûlé ou... décédé. Pourtant, ce risque est accepté, bravé par certains mais jamais ignoré. C'est toute une philosophie qui est mise en exergue, une approche de la vie et du sport automobile mêlée. Rien de suicidaire chez ces gens : des motivations personnelles diverses, du courage et le sens du devoir vis à vis de leur écurie et de l'équipe y gravitant.
Ne cachons pas aussi que c'est aussi l'ombre du tragique qui créé les mythes...

lundi 1 septembre 2014

Volontaires français en Novorossia et suspension de la livraison du Mistral

Novorossia, c'est le nom que les séparatistes de l'Est de l'Ukraine se sont donnés et dont les frontières demeurent relativement floues mais que l'on peut pour le moment cantonner aux limites de leur emprise territoriale. Laquelle ne cesse de se développer au fil du reflux des forces gouvernementales ukrainiennes.
Et cette entité entreprend de se battre aussi dans le champ informationnel, espace reconnu comme hautement stratégique depuis plusieurs années par les puissances de ce monde. En conséquence a été choisie pour échanger avec le monde un support de portée mondiale avec un coût moindre qu'une chaîne dite traditionnelle : Youtube :

C'est par ce biais que les russophones prirent connaissance de l'arrivée de soldats français sur le sol ukrainien :



Un plan de communication avec seulement quatre individus (ce qui ne présume en rien de leurs qualités individuelles) bien rôdé avec déjà près de 172 000 vues et 1 300 pouces levés (contre 71 seulement le pouce baissé). Notons au passage que la traduction russe a été mise en ligne bien postérieurement à la version « internationale », ce qui dénote une volonté de marquer les esprits hors des frontières de l'entité séparatiste.
Concernant la véracité de leur nationalité, leur fort accent français tend à accréditer la plausibilité de leur origine. En outre, une vingtaine de volontaires occidentaux sont attendus est-il encore précisé dans ce passage.
L'authenticité de leur existence sur le terrain a été notamment effectuée par le grand reporter Dorothée Ollieric s'étant rendue sur place.
Un détail : l'on peut apercevoir le ruban de Saint-Georges sur les combinaisons des soldats : celui-ci est le symbole de la résistance victorieuse contre les troupes nazies, il est affiché lors de tout défilé de la victoire les 9 mai à Moscou.
Cette exposition médiatique de volontaires étrangers n'est pas une première : ainsi a été rendue publique début août la venue de soldats d'origine espagnole :

Le raccourci avec l'implication de forces étrangères politisées en Ukraine est fallacieuse à mon sens puisque contrairement à la Guerre d'Espagne où la répartition des volontaires était assez tranchée politiquement (une occasion au passage de relire l'ouvrage de Georges Bernanos, Les grands cimetières sous la lune, qui lui vaudra l'inimité tenace du clergé espagnol et français ainsi qu'un désaveu de sa propre famille politique), la situation en Ukraine embrasse tout le spectre du champ politique avec des réactions mitigées allant de l'approbation à la réprobation jusqu'à la neutralité bienveillante ou circonspecte. Et ce y compris même au sein des grandes formations politiques (à tout le moins françaises).

Toujours sur le plan communicationnel, Le Monde a publié dans le débat d'idées une intervention d'Olivier Schmitt intitulé : « Cessons de servir la propagande russe » :
Ce qui a amené l'auteur à défendre son point de vue est le fait que les informations relayées par les principaux quotidiens et magazines en ligne à grande diffusion ainsi que les réseaux sociaux sont systématiquement commentés par une myriade d'intervenants favorables à la Russie. Une activité redoublée lorsque le propos initial est jugé comminatoire.
Effet d'empathie, doute méthodique ou opération psychologique savamment orchestrée? Il n'en demeure pas moins que les propos avancés par les partisans de la position russe ne sauraient être déconsidérés lestement puisque, rappelons-le, certains points continuent à demeurer obscurs, à commencer par des éléments de l'enquête sur le crash du vol MH17 à l'origine des sanctions européennes. D'autant que la piste du missile tiré par des pro-russes (en réalité pro-russophones serait un terme plus adéquat mais j'y reviendrai dans un billet postérieur) semble être particulièrement discrète depuis la révélation de la présence de balles sur la carlingue et le soupçon pesant sur un missile non pas sol-air mais au contraire air-air (révélé par le journal Malaisien New Straits Times, peu suspect de sympathie pour la Russie). Un sentiment de malaise corroboré par le refus persistant des autorités ukrainiennes de communiquer les échanges radio entre la tour de contrôle de Dniepropetrovsk avec le pilote du Boeing 777. L'empressement dès la connaissance du drame à avoir privilégié une piste au détriment de toutes les autres, et a fortiori avant même de disposer des boîtes noires et du compte-rendu des inspecteurs serait anecdotique en ce climat de tension, de guerre des nerfs et de joutes verbales, si ce n'étaient les presque trois cents victimes dont les familles attendent que toute la vérité soit faite.
Du reste, en matière de guerre communicationnelle, l'équipe en place à Kiev ne manque pas d'abreuver les occidentaux de déclarations plus ou moins (souvent plus que moins) fantaisistes. Et de rappeler à l'envi qu'il ne s'agit que d'une opération anti-terroriste (sic). Dont l'efficacité est cependant loin d'égaler celle de leurs homologues occidentaux puisque les civils paient le prix fort de cette opération qui ressemble bien plus à une campagne militaire qu'à un déploiement de forces de police au regard des forces engagées.

Avec la Syrie, la Libye, l'Irak, l'Afghanistan, l'Ukraine est désormais devenu l'un des points de conflit les plus chauds du globe. Et l'une des plus fortes pressions en matière de guerre informationnelle.

En complément de ce billet, je recommande particulièrement la lecture de l'entretien accordé par Gilles Rémy, PDG du groupe Cifal, au Nouvel Économiste. Son acuité sur la Russie et les réactions qu'elles suscitent comme l'incidence des actions menées à son encontre méritent votre attention. Ne serait-ce que parce que le versant économique et financier risque de peser très lourd dans l'affaire qui oppose une partie de l'Europe à la Russie et à ses alliés. Car oui, n'oublions pas que ni l'Inde ni la Chine ne sont alliés des occidentaux dans leur logique d'affrontement. Quant aux gouvernements du Brésil, de l'Argentine, de la Corée du Sud et d'Israël, ils se frottent déjà les mains des parts de marché qu'ils escomptent récupérer à la suite de cette fracture qui laissera des traces : 

MAJ : Un communiqué officiel de l'Élysée a annoncé en fin de journée du 3 septembre 2014 que la remise aux autorités russes du bâtiment de projection et de surface Mistral ne sera pas effective comme convenu le 1er novembre.


Ultérieurement, il a été précisé par le canal officiel que le contrat a été suspendu et non rompu, et ce afin d'éviter les lourdes pénalités financières en cas de non remise de l'ouvrage. Une nuance de taille qui peut toutefois achopper si la Russie excipe des clauses obligeant la France à revenir sine die sur sa décision ou à être obligée de s'acquitter d'une somme qui s'annonce proportionnelle à la hauteur du marché conclu antérieurement avec les homologues russes.
Cette décision peut par ricochet peser très lourdement sur la crédibilité de la France dans le domaine du marché de l'export : ainsi près de 126 avions Rafale sont toujours en discussion avec l'État Indien.
Or il se trouve que l'Inde est un partenaire privilégié de la Russie. Chacun en conclura que les retombées pourront être lourdes si la Russie décide d'actionner tous les leviers d'influence.

À méditer : les pays qui se félicitent de la décision de celui qui est censé défendre les intérêts français ne sont pas ceux qui sont prêts à racheter les deux bâtiments en question (d'autant qu'ils ont été confectionnés pour répondre à un cahier des charges spécifiquement russe et qu'un reconditionnement grossirait la facture initiale).

Le fardeau à supporter si la décision devait se conclure par une annulation serait lourd financièrement (le montant déjà versé par la partie russe et vraisemblablement la bagatelle de 5 milliards d'euros de pénalités selon Pascal Boniface de l'IRIS), géopolitiquement (impression d'une perte de souveraineté puisque décision sous influence) et commercialement (baisse de la confiance des acheteurs mondiaux dans le respect de la parole donnée par les contractants français). La décision est d'autant plus malheureuse qu'elle arrive en porte-à-faux au moment où une tentative plus affirmée que le passé se dégage pour mettre fin aux hostilités et trouver une solution politique acceptable pour toutes les parties ukrainiennes.

Si les grands ténors de l'armement français prospecte en ce moment en Pologne, un marché avec un fort potentiel et un pays en pointe au sein de l'Union Européenne pour adopter une position ferme face à la Russie, rien ne garantit que la décision française de suspendre la livraison des Mistral soit accompagnée d'une compensation par l'achat polonais de fournitures.

Enfin, si certains arguent qu'une annulation ne serait pas nouvelle en citant le cas du général de Gaulle en 1967 qui ferma les exportations d'armes à destination d'Israël (dont les fameuses vedettes de Cherbourg qui seront exfiltrées par le Mossad), il leur faut rappeler, même si c'est une lapalissade, que la France de 2014 est différente de celle de 1967. Sur le plan économique et financier déjà où l'atonie de la croissance, le chômage de masse et une dette traînée comme un boulet en font l'homme malade de l'Europe (dixit le journal économique allemand Handelsblatt en août 2014) alors qu'en 1967 les français vivaient les Trente Glorieuses. De même, la comparaison est erronée puisque que sur le plan de la politique internationale, le président de Gaulle prit une décision souveraine et non imposée suite à des pressions extérieures répétées.
Ce faisant un cas d'école mérite d'être rappelé. En 1982 la France par la voix de son président François Mitterrand prit la décision de fournir aux anglais, alors plongés en pleine guerre des Malouines, de précieuses indications techniques sur le matériel militaire vendu à l'Argentine, un gros client de l'époque, en sus d'un embargo sur les livraisons d'armes et de munitions. Une décision qui ne manqua pas à moyen et long terme de plomber la confiance des pays potentiellement clients vis à vis d'un producteur d'ouvrages prêt à jouer contre leurs intérêts.