mercredi 18 juin 2014

L'intelligence artificielle pas encore si naturelle



Le passage entre le minéral, le végétal et l'animal (cf système de classification à deux empires et six règnes de Cavalier-Smith) suscite l'intérêt des chercheurs et stimule leurs ardeurs. De même que le passage de l'intelligence humaine à l'intelligence artificielle (et non inhumaine, quoique là aussi nous aurions matière à produire de la glose).

Ce passage, ce pont à vrai dire, est en phase de construction avec l'appoint du progrès technologique. Une volonté et des tentatives depuis l'émergence dans les années 1940 de monstres électro-mécaniques qui n'ont pas manqué de nourrir nombre d'oeuvres littéraires, devenues pour certaines de grands classiques. Citons, entre autres, Les robots d'Isaac Asimov. C'est aussi à cette période que le génie britannique Alan Turing (1912-1954) envisage l'élaboration d'un test pour considérer que le stade d'intelligence vraiment artificielle est atteint. En fait de test, il s'agissait au départ d'un jeu (les mathématiciens sont de grands adeptes du monde ludique, ne parle-t-on pas d'ailleurs de jeux de probabilités?) où le but est de confronter un programme d'intelligence artificielle à un groupe d'être humains : si 30% de ce groupe en vient à être berné, alors le test de Turing est déclaré fructueux, une intelligence artificielle réussissant à berner des êtres humains.

C'est ce qui se serait déroulé le 7 juin 2014 en faisant accroire aux personnes présentes à l'université anglaise de Reading lors d'un test supervisé par la Royal Society de Londres à l'existence réelle d'Eugene Goostman, enfant de 13 ans originaire d'Odessa (Ukraine). Qui était en définitive une intelligence artificielle mise au point par des développeurs russes. Et dont la particularité est désormais d'avoir réussi à duper le quorum minimum de testeurs humains en incorporant une logique de conversation présentant l'introduction de failles sciemment exploitée par le programme. Car si une intelligence artificielle est dans la plupart des applications industrieuses mise à contribution pour atteindre un résultat de zéro échec, dans le cadre du test de Turing, la faillibilité (et non l'illogisme) est une qualité. Pour résumer : Goostman était capable de se tromper et même d'admettre qu'il ne pouvait pas répondre à une question eu égard à son identité d'emprunt.

Malgré tout, des voix ont commencé peu après ce succès à s'élever pour relativiser cet exploit car le test de Turing est une frontière somme toute relative et soumise à des contingences.
D'autant que ce n'est pas la première fois que l'on pense avoir enfin atteint le graal : en 2011, Cleverbot fut annoncé de la même manière comme avoir réussi le test de Turing non sans susciter rapidement des doutes sur la fiabilité dudit test.
En outre, le programme ne fait que répondre à des questions, et ne dispose pas d'autonomie de la personnalité : en somme il reste prisonnier de ce que les programmeurs ont décidé d'intégrer y compris lorsqu'une marge d'auto-apprentissage est incluse. Le processus est réactif et non actif.
Si le test de Turing a été réussi cela n'est pourtant qu'une étape vers l'intelligence artificielle qui progresse palier par palier. Une prochaine étape contemporaine pourrait par exemple être un « lâcher » de robots sur des forums ou des réseaux sociaux à l'instar de ce qui se déroule déjà sur certains ludiciels en ligne (l'on peut se souvenir par exemple de l'incroyable intelligence artificielle des bots de la série des Unreal Tournament qui pouvaient prendre certaines décisions surprenantes de réalisme comme celle de décrocher d'une position si la situation était évaluée trop risquée au lieu de camper stoïquement). Ce test pourrait être significatif quant au franchissement d'une nouvelle limite franchie ou non car faisant intervenir des interactions humaines plus complexes et élaborées que le test de Turing avec l'appoint des nouveaux moyens de communication.

À terme cette progression des tentatives d'intelligence artificielle, aux succès relatifs et partiels,  renforce le questionnement sur le devenir de la société et de ce qu'il pourrait advenir. Car tout repose sur cette question : une intelligence artificielle consciente de sa supériorité sur ses géniteurs n'en viendrait-elle pas à rejeter, si ce n'est annihiler le passé imparfait? D'où la nécessité de réfléchir à un potentiel kill switch (levier d'auto-destruction) pour enrayer une telle éventualité qui avec l'essor des technologies de l'information et de la communication ne s'impose plus comme de la fiction mais comme une thématique de futur proche.

Pour parfaire ses propres réflexions, je vous invite à vous rendre sur le site de SciLogs et entreprendre la lecture de l'article de Jean-Paul Delahaye : http://www.scilogs.fr/complexites/non-le-test-de-turing-nest-pas-passe/

On se remémorera le fabuleux film Blade Runner de Ridley Scott, tiré d'un ouvrage de Philip K. Dick. intitulé Do Androids Dream of Electric Sheep? et plus particulièrement de cette scène d'interrogatoire censée mettre à nu le manque d'émotion des androïdes.



Le site officiel d'Eugene Goostman : http://www.princetonai.com/

Hasard du calendrier : vient de sortir un long métrage sur la présente thématique, Transcendance, emporté par l'allant et le talent de Johnny Depp, Rebecca Hall et Paul Bettany (Morgan Freeman sensiblement en retrait malheureusement).

Et qui pose crûment la question d'une intelligence artificielle qui tenterait de devenir moins artificielle par l'appoint d'un transfert de conscience humaine.

Le propos est plaisant et se développe dans un film aux formes faussement hollywoodiennes. Le tempo est d'ailleurs relativement lent, et les effets spéciaux ne constituent pas un cache-misère scénaristique. Ils ne sont d'ailleurs pas omniprésents et n'interviennent parfois qu'homéopathiquement pour mieux renforcer la portée de la scène.

L'oeuvre dégage un questionnement philosophique sans mièvrerie à la fois sur la quête prométhéenne de l'Homme, la domestication de son environnement et sa relation avec ses créations, les machines.

La fusion conscience humaine et intelligence artificielle est ici exploitée sans tomber dans l'intellectualisme débilitant des productions françaises.

Surprenant et fascinant.



mardi 10 juin 2014

Traduttore, traditore


La récente allocution exclusive du président russe Vladimir Poutine sur deux médias français de grande diffusion que sont TF1 et Europe 1 n'ont pas manqué de susciter un réel intérêt de la part du public et des membres du corps journalistique. Il est vrai que l'homme est un habitué des échanges avec son auditoire, ce qui n'a pas manqué de donner lieu à quelques extraits savoureux que l'on pourrait qualifier de « poutinades » : des saillies cinglantes, péremptoires, charmeuses et même non empreintes d'humour en quelques occasions. 

Malheureusement, comme trop souvent en pays de France, c'est le petit mot ou la petite phrase du dérapage qui a suscité toute l'attention au détriment d'une analyse plus globale et circonstanciée. Et ce petit mot, c'est un écart de langage envers les femmes avec lesquelles le président de la Fédération de Russie aurait préconisé de ne pas débattre avec elles (!)
Or, relayée à satiété, l'affaire s'est révélée toute autre...

Les russes, les hommes, et plus encore les hommes russes officiels, tiennent à présenter une image de déférence réelle ou affectée à l'égard de la gente féminine (la journée du 8 mars en est une démonstration éclatante où ces derniers couvrent de cadeaux et de félicitations les ressortissantes de l'autre sexe). Poutine, bien que présenté comme un mâle alpha, sait qu'il y a des limites à ne pas franchir. L'une d'elles étant le respect dû aux femmes.
Or, quand bien même est-il particulièrement acerbe vis à vis d'Hillary Clinton qu'il côtoya lorsqu'elle fut secrétaire du département d'État des États-Unis (correspondant peu ou prou au ministère des affaires étrangères), il y avait tout de lieu de s'étonner qu'il puisse se laisser aller à une si grossière remarque misogyne.
Ce fut pourtant le point de départ d'une myriade de commentaires sur le président russe. Y compris  celle, très médiatisée, de Mme Trierweiler sur son fil Twitter, dont on se demandait bien en qualité de quel poste ou de quelle responsabilité ses propos furent relayés par la presse nationale? Souvent pur prétexte à se défouler à bon compte sur un épouvantail plutôt qu'à prendre le recul nécessaire pour mieux appréhender la politique russe.

Le journal Libération s'est malgré tout fait l'écho de cette étrangeté en y décelant une erreur de traduction (en réalité deux) : 
Interrogé sur ce qu’il aurait répondu à Hillary Clinton (qui l’a comparé à Hitler) s’il l’avait eue en face de lui, il a déclaré, selon cette traduction, qu'«il est préférable de ne pas débattre avec les femmes», alors qu’il aurait fallu lire «il est préférable de ne pas se disputer (ou ne pas polémiquer) avec les femmes». Le verbe «sporitsya» a bien ce double sens, qui dépend donc du contexte.
Et pour ceux qui souhaiteraient avoir une version scripturale : 
С женщинами лучше не спорить и лучше не вступать с ними в пререкания. Но госпожа Клинтон и раньше не отличалась особым изяществом в выражениях.
http://www.vesti.ru/doc.html?id=1654813

Ce point éclairci, il ne restait hélas que bien peu de place aux autres déclarations de Vladimir Poutine lors de son entretien. Que ce soit sur le paradoxe de la souveraineté d'un État lorsqu'il rejoint un ensemble militaire ou politique ; sur la main tendue au nouveau président de l'Ukraine de l'Ouest Petro Porochenko ; sur la vente des BPC français et la formation des marins russes en France ; sur les opérations militaires en cours dans les territoires sécessionnistes d'Ukraine ; sur la présence militaire américaine en dehors de son territoire national ; sur la législation sur les relations homosexuelles etc.
En revanche, il va sans dire que les questions posées par les deux journalistes, pas toujours heureuses quand bien même se seraient-elles voulus désobligeantes (contrastant avec l'obséquiosité sirupeuse envers certains politiciens nationaux), permettent pour la partie russe d'avoir une idée plus juste de l'image qui transparait dans une partie des médias traditionnels français.

La retransmission de cette allocution est disponible sur le site d'Europe 1 : 
http://www.europe1.fr/MediaCenter/Emissions/Europe-soir-nicolas-poincare/Sons/Europe-Soir-Editions-speciale-Interview-exclusive-de-Vladimir-Poutine-2142689/#
Malheureusement, seuls les russophones seront à même de profiter de l'intégralité de l'entretien (sur TF1 comme sur Europe 1 n'est disponible qu'une version écourtée de quasiment la moitié de l'entretien) :
http://www.vesti.ru/only_video.html?vid=602987

Petite nouvelle incidente en rapport avec le très prochain lancement de la Coupe du Monde au Brésil : les clubs de Crimée seront désormais autorisés à jouer au sein des divers championnats russes. Même si en cas de qualification pour les matchs de coupe d'Europe, il faudra obtenir l'aval préalable de l'UEFA qui ne manquera pas de soupeser les risques d'une décision qui serait considérée comme politique...

lundi 2 juin 2014

Crise en Ukraine : sanctions américaines et cyberstratégie russe


Conséquence de la crise perdurant en Ukraine, et incitant les occidentaux à prendre des sanctions par degrés successifs, un impact cyberstratégique pourrait bien avoir lieu avec l'obligation pour des sociétés informatiques américaines de se conformer à celles-ci.

Reprenons depuis le début. L'Union Européenne et les États-Unis d'Amérique entendent faire pression sur la Russie suspectée depuis le début du mouvement anti-Yanoukovitch débuté le 21 novembre 2013 de manipuler la politique ukrainienne. Les évènements sanglants place Maïdan, la fuite de Yanoukovitch vers la Russie, le retour de la Crimée au sein du territoire russe et les mouvements de défiance des régions russophones ont acté une dissociation des intérêts russes et occidentaux concernant l'Ukraine, qui est, rappelons-le, un pays frontière au même titre que le Bélarus avec tout ce que cela suppose d'opportunités comme de risques.

La première grande décision symbolique fut pour les États de l'Ouest de refuser de se rendre au G8 des 4 et 5 juin en Russie, à Sotchi. Bien que cette décision n'impactait guère le cours des décisions internationales, et a même peut-être réjoui les habitants de la localité dont la vie aurait été passablement compliquée, elle fut censée être suffisamment claire pour indiquer à la Russie que l'Ukraine resterait sous la vigilance des occidentaux.

Plus problématique pour la Russie en revanche furent les sanctions américaines et européennes frappant des proches (ou supposés tels) du président Poutine dont Alexeï Pouchkov, un conseiller présidentiel. Interdisant à la fois leur séjour sur le sol américain mais aussi le gel de leurs avoirs. Suivant en cela une gradation de crise régionale en Ukraine qui culmina avec la tenue du référendum dans les zones à tendance sécessionniste. Mentionnons que ces noms sont ajoutés en sus de ceux faisant déjà l'objet de restrictions en raison de l'affaire Magnitsky et qui a encore récemment été remise à jour.

Les personnes physiques n'ont pas été les seules visées, bien que ce soit l'aspect le plus spectaculaire et visible de telles mesures (nous sommes là encore dans une guerre informationnelle) : les personnes morales russes payant aussi le tribut de la vindicte américaine.
Auparavant, seule Chernomorneftegaz, une société sise à Sébastopol et spécialisée dans le transport et la distribution du gaz dans la péninsule de Crimée, avait encouru les foudres du département du trésor.
Précisons que ce stade des sanctions demeure non européen, car jusqu'à ce jour les dirigeants du vieux continent n'ont aucunement pris de décision sur le plan économique, sans aucun doute rétives à pousser plus loin leurs pions à la fois pour assurer leur sécurité énergétique et pour la possibilité d'une sortie de crise diplomatique

Un élément cyberstratégique se doit d'être relevé : la liste de ces sociétés mises à l'index sont désormais insusceptibles de pouvoir passer commande auprès de sociétés américaines (voire étrangères en raison de l'extraterritorialité de ces lois, application qui mériterait un développement conséquent à lui tout seul), ce qui implique la mise à disposition comme la mise à jour ou le dépannage de logiciels ainsi que l'acheminement ou le remplacement du matériel informatique ainsi que l'arrêt de toute prestation de service liée. De fait, Oracle, Symantec, Hewlett-Packard et Microsoft ont déclaré se conformer strictement à cette décision. De poids lourds du secteur qui posent crûment la question de la souveraineté cyberstratégique en le domaine. Sans omettre la potentialité de portes dérobées (backdoors) à même les produits logiciels et matériels.

Paradoxalement, cette sérieuse mise en garde de l'importance de mastodontes américains du secteur pourrait accélérer les programmes de la Russie en matière de stratégie informationnelle et redonner de l'importance à disposer d'entreprises du numérique nationaux. Ce que mentionnait avec insistance le document clef de novembre 2013 relatif à cet enjeu et qui présente une analogie loin d'être fortuite avec le Brésil, très en pointe depuis plusieurs mois ces questions.
Une cyberstratégie explicitée au sein de l'ouvrage Cyberstratégie russe disponible sur les sites des éditions Nuvis, d'Amazon, FNAC, Payot et de toute librairie en ligne.