mercredi 30 avril 2014

Troupe d'élite : Rio de Janeiro 1997


À l'approche de la prochaine Coupe du Monde 2014 se déroulant au Brésil et des émeutes populaires plus ou moins corroborées par les dépenses générées pour l'accueil de ce grand évènement, il est bon de revenir sur l'action de la police brésilienne de ces dernières années.

Troupe d'élite (Tropa de Elite, Missão Dada é Missão Cumprida en langue originale, qui pour une fois n'a pas été saccagée par une traduction de mauvais aloi) du réalisateur local José Padilha (déjà crédité en 2002 du docu-film Ônibus 174 recueillant les éloges de la critique) nous plonge dans le Rio de Janeiro de la fin des années 1990. En 1997 pour être tout à fait exact. Et pour être encore plus précis, parmi le BOPE, une unité de police d'excellence dirigée par l'officier Roberto Nascimento dont l'action consiste à contrôler et contenir les abcès de violence endémiques dans les favelas, et notamment l'une d'elle, le Morro do Turano.

À l'approche de la venue du Pape Jean-Paul II, ordre est donné de pacifier la zone où se rendra justement le souverain pontife. Ce qui serait une opération de simple contrôle en certaines localités de par le monde revient à Rio à jouer avec des grenades dans un dépôt de munitions...

Le film, ayant bénéficié de l'appui du Ministère de l'Intérieur brésilien, n'est pas manichéen : ni glorification du rôle de cette police spéciale ni excuse larmoyante sur le sort des trafiquants. Au contraire, l'un des passages les plus forts du film ne réside pas dans les scènes d'affrontements, très efficaces et remarquablement réalistes, mais dans le face à face d'une jeune recrue noire pauvre et d'une jeune blanche bourgeoise : l'un croyant au mérite et à l'élévation avec son rôle de policier lui fournissant une vision de la vie très abrupte de la situation et l'autre promise à une belle carrière mais pétrie de bons sentiments incapacitants et la rendant aveugle à une sombre réalité. Le métrage ne juge pas l'action de la police : il la décrit, dévoile les dessous d'un quotidien difficile en caserne comme en mission, sans faire accroire le moins du monde que la violence utilisée soit une solution à terme. Il insiste néanmoins sur le fait que les forces de sécurité font leur devoir dans des conditions compliquées par divers aléas et complexes en raison des situations enchevêtrées. Et qu'il en résulte pour certains membres la tentation d'une cohabitation avec leurs ennemis se fondant sur le plus petit dénominateur commun : rester en vie. Avec comme le mentionne le début du film un arrangement spécifique : « l'équilibre entre les balles des dealers et la corruption de la police est précaire, et à Rio soit un flic est ripou et se la ferme soit il est honnête et part en guerre. ». Tout un programme.
Docu-film? Pas loin en effet. Et même la vie privée des protagonistes rajoute à la crédibilité du propos car aucune romance superficielle ou leçon de morale ne vient entacher le déroulé de l'histoire. Décrivant un quotidien parfois lourd à porter pour ceux qui partagent leur vie avec les membres du BOPE où les uns veulent continuer leurs études pour progresser et d'autres juste faire leur devoir. Le cheminement de deux recrues du BOPE, Neto et Matias, constitue en réalité la seule véritable histoire mise en scène, et encore faut-il bien indiquer qu'il n'y a aucune mièvrerie dans le suivi de leur délicate insertion dans le milieu, entre difficultés logistiques et jungle urbaine. De la même façon que la rigueur de l'entraînement subi n'est pas éludé, bien au contraire!
L'autre élément mentionné est la collusion entre riches bourgeois drogués et délinquants des quartiers pauvres les approvisionnant : deux forces opposées aux autorités chacune à leur manière, la première par l'esprit, la seconde par les armes.
L'interprétation de très bonne facture des acteurs rajoute à cette immersion avec un Wagner Moura et un André Ramiro de grande tenue. Quant à Rio et sa banlieue, elle constitue elle aussi un acteur à part entière omniprésent, de jour comme de nuit.

Pour accréditer du sérieux de la trame scénaristique, signalons que le film est tiré d'un livre où l'anthropologue Luiz Eduardo Soares (qui outre son statut de professeur a endossé plusieurs fonctions relatives à la sécurité publique dans son pays) fut assisté par deux anciens policiers du BOPE, à savoir Andre Batista et Rodrigo Pimentel.

Depuis ces années 1990, les autorités politiques et forces policières adoptent une autre tactique dont les effets positifs sont visibles et qui ne manque pas de rappeler l'expérience des troupes américaines au Viet-Nam devant la démoralisation des troupes qui ne comprenaient pas pourquoi ils devaient évacuer une zone si chèrement acquise. Il ne s'agit désormais plus d'effectuer des opérations « coup-de-poing » sans lendemain, ne permettant que de gagner un modeste répit et au prix parfois de pertes plus ou moins lourdes, mais maintenant de déloger les foyers de délinquance un par un en s'implantant durablement à leur suite. Ce qui implique non seulement une antenne de la police mais des services publics à leur suite sur le territoire même qui avant l'opération de nettoyage appartenait de facto à des gangs. Précisons ce faisant que la police prend bien soin d'alerter de sa prochaine venue afin de laisser le temps aux trafiquants de préparer leur départ. Quant à ceux qui persistent...
Si les récentes échauffourées au Brésil puisent leur origine dans des maux difficilement contestables dont principalement la révulsion de l'écoulement de sommes colossales englouties pour la Coupe du Monde de football et les Jeux Olympiques (en 2016), une instrumentalisation de certains groupes par des mafieux avides de revanche n'est pas écarté par les autorités. Cela n'en constitue pas une majorité mais elle atteste de la dépossession et la volonté de revanche des structures illégales.

Enfin, en guise de conclusion, le logo du BOPE. Que l'on imagine mal en France tant il pourrait heurter les sensibilités du corps politique, à l'instar de l'épisode tragi-comique de ce foulard à tête de mort arboré par un soldat durant l'opération Serval au Mali. Enfin, la musique enivrante du début du film est Rapa das armas dont les auteurs sont les rappeurs brésiliens Cidinho et Doca. Lequels ont repris une musique déjà célèbre dans les années 1990 en la retouchant à leur manière. Elle ne resta cependant guère longtemps sur les ondes en dépit de son succès phénoménal puisqu'elle fut déclarée incitative au crime.
Troupe d'Élite est un film sec, brutal, documenté et poignant. Il a surtout cette particularité de ne pas s'embarrasser de leçon de morale, préférant se focaliser sur le quotidien du BOPE et les difficultés internes et externes rencontrées. De ce point vue du monde, Troupe d'Élite est une curiosité instructive.




jeudi 24 avril 2014

L'effacement prévu d'un géant de la téléphonie mobile : Nokia


La nouvelle est tombée et en dépit de son importance, n'a guère surpris les experts du secteur des télécommunications : Nokia cède l'intégralité de sa branche téléphonie mobile au géant de Redmond. Microsoft devient ainsi un constructeur de mobiles, fort d'un grand nom du secteur dont l'étoile avait toutefois fortement pâli depuis l'arrivée des ordiphones.

L'émergence attendue de Microsoft Mobile c'est au fond une annonce dans la lignée des tentatives répétées du fournisseur de solutions logicielles américain dans ce créneau. Lequel a par ailleurs axé son dernier système d'exploitation en prévision de la convergence des technologies et de leurs supports. Windows 8 ayant été conçu en ce sens pour être modulable et interopérable (Windows RT disponible sur les tablettes Surface est une version optimisée de Windows 8 pour les supports mobiles et Windows Phone, ex-Windows Mobile, est une version pour ordiphones disposant désormais du même noyau que Windows 8).
Ayant déjà un pied dans l'informatique en nuage avec OneDrive (ex-SkyDrive), donc propriétaire de serveurs bourrées de données, ainsi qu'un monopole encore consistant dans les systèmes d'exploitation sur ordinateurs, Microsoft sait que le marché du mobile et en corollaire du m-commerce (en France, en 2013 les ventes par support mobile ont compté pour 11% dans le chiffre d'affaires des sociétés du panel Indice Commerce Mobile) explose partout dans le monde et ne subit guère le marasme économique ambiant. Son rapprochement avec Nokia en 2011 procédait de cette volonté de ne pas se laisser distancer irrémédiablement par un Google et un Apple très fortement ancrés dans le domaine et se permettant d'avoir simultanément un pied dans les appareils et un autre dans le système d'exploitation.

Quant à l'ex-géant finlandais, difficile de prédire quel sera son avenir. S'il réalise très certainement un joli pactole lors de cette cession d'actifs, et se débarrasse opportunément d'une division qui tendait à lui plomber ses bilans annuels, en revanche l'ancien roi des mobiles de la fin des années 1990 prend le large avec son ancien métier principal et il serait intéressant de savoir ce qu'il lègue concrètement à son partenaire. Ce dernier étant, on s'en doute, intéressé par l'expérience acquise depuis près de trente ans et les recherches en cours de la compagnie finlandaise.

Le site Numerama se fait un peu plus disert sur le sujet, tout en offrant quelques sources bienvenues pour apprécier la suite des opérations. Il n'en demeure pas moins que le temps héroïque des marges conséquentes sur le secteur de la téléphonie mobile est désormais clos, et que le marché est clairement et férocement devenu très concurrentiel. Lorsque Vivendi entend se séparer de sa division téléphonie SFR, c'est aussi dans cet état d'esprit de retirer ce qui peut encore l'être et de laisser de nouveaux acteurs prendre leurs aises avec une activité réclamant de plus en plus de moyens financiers et techniques.

En somme Microsoft récupère une activité qu'elle lorgnait depuis longtemps, et constitue une suite presque logique du partenariat noué depuis plusieurs années avec Nokia. Mais ce faisant, cette absorption ne manque pas de susciter des interrogations pour la suite : d'une part quant à la stratégie de la firme américaine, et ses capacités à relancer la division mobile dont elle hérite et d'autre part pour Nokia qui semble vouloir se recentrer prioritairement sur les équipements et services liés aux réseaux de télécommunications avec sa branche restante (Nokia Solutions and Networks, ex-Nokia Siemens Networks).

Ironie de l'histoire : Nokia avait présenté au dernier Mobile World Congress de février 2014 de nouveaux appareils dont la particularité était de fonctionner... sous système d'exploitation Android!
Sic transit gloria mundi...

Et pour se replonger dans ce qui fut l'âge d'or de Nokia, une publicité datant de 1999 présentant l'étoile des mobiles du moment, le modèle 7110. Ce qui permet au passage de se rendre compte de l'évolution de la technologie à près de 15 ans d'intervalle. Quant aux cinéphiles, ils se souviendront avec nostalgie que le film culte Matrix avait popularisé les produits de la firme finlandaise par la mise en avant de son modèle 8110.


lundi 14 avril 2014

Lorsque les pays d'occident s'escriment sur la Crimée



Pas vraiment une analyse circonstanciée, plutôt un tableau de ce que j'ai lu et entendu ces derniers jours sur cette situation très singulière confinant pour certains responsables politiques à l'hystérie.


Le grand écart éthique et juridique

La situation en Ukraine est doublement intéressante : d'une part parce qu'elle démontre qu'un pouvoir légal peut être déposé légitimement (adoubé en cela par les autorités occidentales) avec le concours de forces extrémistes fort bien entraînées ; d'autre part parce qu'elle refuse à une population de s'auto-déterminer sur des prétextes de... légalité fondée sur un gouvernement ayant pris le pouvoir par la force.
Bref, la mauvaise foi est surtout ici le paravent du résultat d'une piètre stratégie. Car si l'on commence doucement à entrevoir les dessous de la révolution ukrainienne, dont on peut désormais remettre en cause la question de la spontanéité comme s'interroger sur l'identité des bras qui ont armé les fusils ayant tué place Maïdan tant les manifestants que les forces anti-émeutes, l'emballement de la situation tient à un mauvais calcul des risques et de la condition politico-sociale du pays.

Droit des peuples à s'auto-déterminer et principe d'intangibilité des frontières : c'est le choc du XXIème siècle qui s'annonce.

Cette fixation sur les frontières n'empêche pourtant pas les velléités régionalistes de se réveiller dans toute l'Europe à des degrés divers : Catalogne, Écosse, Flandre pour ne prendre que les éléments les plus contemporains. Car au fond, le séparatisme remodèle les frontières, intérieures certes, mais frontières tout de même avec des conséquences sur les relations extérieures. Sur ce point, n'a-t-on d'ailleurs pas signifié à l'Écosse récemment par la voix du président de la Commission Manuel Barroso qu'en cas d'indépendance, celle-ci devra faire acte de candidature à l'instar de tout État? Il ne s'agit par conséquent pas d'un simple redécoupage administratif interne.

Cette fixation sur les frontières et leur intangibilité cache en sus un élément sensible : la prédominance occidentale qui serait en péril : que les frontières soient immuables est une sécurité pour une Europe déplumée militairement et économiquement. Même si c'est parfois au prix de terribles contorsions comme avec le détachement de Mayotte des Comores en 1976 que l'ONU n'a jamais reconnu (résolution 31/4) ou le Kosovo soutiré par la KFOR à la Serbie en 2008 (et là non par référendum mais par simple décision parlementaire). Par le passé, le droit venait sanctionner a posteriori une situation d'annexion ou de protectorat des puissances européennes alors en pleine faculté de leurs moyens financiers et militaires sans que ces dernières n'y retrouvent quoique ce soit à redire. Le droit international n'est au fond qu'un instantané des rapports de force du moment. De plus, penser que tout système de relations internationales peut être maintenu ad vitam aeternam serait faire preuve d'aveuglement : celui de Westphalie 1648 appartient au passé comme celui de Yalta 1945 est déjà en phase de disparition.

Dans le même ordre d'idée, si la vote en Crimée n'est pas reconnu, alors le rattachement de la Sarre à l'Allemagne de 1935 peut encore être discuté tout comme celui du rattachement de Nice et de la Savoie à la France en 1860.
Au petit jeu de ce qui est légal ou non, je répondrai que tout est question de fait accompli et de consolidation dans la durée. Et, ne l'oublions pas : de la réaction du peuple lui même. Or les effusions de joie sincères qui eurent lieu à l'annonce du résultat du référendum en Crimée abondent dans une large acceptation de ce rattachement. D'aucuns au passage de souligner par sophisme que seuls les résidents de Crimée ont été amenés à se prononcer d'où caducité du résultat. Ah bon? Les consultations au Québec, au Soudan-Sud ou au Timor-Oriental ont impliqué uniquement une partie de la population concernée du pays et non son ensemble, ce qui ne leur a en rien retiré leur légitimité.
Et puis la logique élémentaire veut qu'en cas d'auto-détermination, seule une fraction de la population totale souhaite s'émanciper sur un territoire délimité : c'est justement le principe que de faire fi d'un refus du pouvoir central que de prendre son destin en main.
Du reste, ces questions d'annexion ou de rattachement, selon le camp d'où l'on évoque le processus, démontrent que deux camps s'affrontent et n'ont pas la même interprétation du droit international, ni ne visent les mêmes articles.

En outre, il y a une dynamique qui se fait jour : plusieurs pays ont ces dernières années augmenté leur espace propre. Ainsi la Chine a récupéré Macao et Hong-Kong (laissant à cette dernière son statut spécifique, preuve d'un pragmatisme réel), et teste à diverses reprises les capacités de réaction de Taïwan comme du Japon et de la Corée du Sud ; la Russie a repris la main sur des territoires de l'ex-Union Soviétique, situés en Géorgie et en Ukraine ; la Turquie garde depuis 1974 la main sur la partie nord de l'île de Chypre, soit 36% de l'île.

Les puissances occidentales si précautionneuses du droit international sont-elles pour autant totalement exemptes de reproches? Ni en 2001 ni en 2003 le droit international ne semble avoir été de la partie. Sans s'étendre sur le bien ou mal fondé des opérations en Afghanistan et Irak, le fait est que les instances internationales furent placées devant le fait accompli et n'ont pu qu'au mieux donner un semblant légal à des opérations déjà en cours. Et que dire des évènements de 2011 en Libye qui sur le fondement d'une résolution 1973 interprétée particulièrement extensivement, ont provoqué le courroux des autorités russes et chinoises?

Question subsidiaire : quelle serait l'attitude des autorités françaises si la Wallonie décidait de son rattachement à celle-ci par référendum? Si tant est que lesdites autorités eussent encore de nos jours une vision stratégique...


L'Union Européenne dans le rôle du pompier pyromane

Il est possible de conjecturer que depuis 1991 la poussée vers l'Est, sur les terres de feu l'Union Soviétique, avait un double objectif : d'une part agréger rapidement des pays de l'ex-Pacte de Varsovie (élargissements de 2004 puis 2007) et d'autre part encercler la Russie pour ne plus lui laisser l'occasion de redevenir une grande puissance. Dans le même temps de cette avancée vers l'Est, l'OTAN a engrangé de nouveaux membres de la même manière : Bulgarie, Roumanie, Slovénie, Slovaquie, Estonie, Lettonie et Lituanie, République Tchèque, Pologne et Hongrie.
La géopolitique est cruelle mais pas irrationnelle : la Russie ne pouvait que fort logiquement être courroucée d'observer sur la carte de l'Europe un changement de couleur. D'abord économique puis militaire. L'Union Européenne n'étant vue désormais depuis Moscou que comme le strapontin vers une adhésion à l'OTAN.

Et de se rappeler les recommandations de Zbigniew Brzeziński, stratège américain intelligent et influent, publiées dans son ouvrage Le grand échiquier : « Il est indispensable que l’Amérique contre toute tentative de restauration impériale au centre de l’Eurasie. ». Moins que la stabilité régionale, ce sont les intérêts politiques américains qui sont en ligne de mire. Or, la possibilité d'une Russie qui redevienne une puissance régionale puis internationale est évidemment un écueil sérieux sur ce plan de route. Quoi de mieux alors que de diviser pour mieux régner? Et c'est ce qui est avancé par le contrôle de l'Eurasie, reprenant l'antienne du géopolitologue Mackinder. Tous les propos sont contenus dans le chapitre « Le trou noir ». À relire, d'autant qu'en son sein, il est clairement exprimé que « L'Ukraine représente l'enjeu essentiel. Le processus d'expansion de l'Union Européenne et de l'OTAN est en cours. ». Et l'auteur de rappeler que l'Ukraine doit s'arrimer le plus rapidement possible à ces deux institutions. Non sans ajouter quelques paragraphes plus loin que « Les États qui méritent tout le soutien possible des États-Unis sont l'Azerbaïdjan, l'Ouzbékistan et l'Ukraine. ». En observateur avisé des rapports de force, Brzeziński mentionne néanmoins qu'exclure brutalement la Russie du jeu diplomatique régional n'est pas conseillé, de même que d'attiser inconsidérément les conflits latents entre ces pays et la Russie. Il n'en demeure pas moins qu'il insiste fortement sur le rôle de l'Ukraine en tant que « pivot géopolitique », ce qu'il est difficile de contester.
Au passage l'on relèvera avec intérêt l'objectif d'un telle géopolitique qui demeure in fine « l’instauration d’un système euro-atlantique ». Ce qui est en ce moment même en train d'être négocié entre les institutions européennes et américaines sans droit de regard par les populations concernées.

Au fond dans ce petit jeu de l'escalade, l'Union Européenne se mord les doigts d'avoir si malhabilement joué ses cartes : soutenir ouvertement (c'est à dire y compris sur place et non à distance) les nouveaux maîtres de la Rada tout en enjoignant les russes de ne surtout pas interférer avec les affaires ukrainiennes est une d'une stupidité géopolitique effarante. Il y avait tout lieu d'envisager que la Russie n'accepterait jamais une tentative d'emprise si grossière et visible, d'autant qu'elle eut à subir à sa périphérie des mouvements hostiles, appelés révolutions de couleur, qu'elle étouffa au fur et à mesure. Les réactions épidermiques confinant à l'hystérie sur cette crise sont la démonstration que nul discernement n'est à attendre des dirigeants actuels, exceptée Mme Merkel qui entend ne pas handicaper outre-mesure les industriels et investisseurs allemands commerçants avec et en Russie même si elle se pique de temps à autre de rodomontades mais limitées dans les faits.
Lorsque Mme Ashton, M. Steinmeier et que des délégations de la CIA se rendent à Kiev avant, pendant et après les évènements de Maïdan, comment considérer sans ensuite s'esclaffer les récriminations des intéressés quant à une ingérence russe sur un territoire où une large partie de la population parle la même langue?
Qui a entendu les mots de M. Romano Prodi qui exhortait ses homologues européens à ouvrir un dialogue ferme mais sincère avec les russes en n'affichant pas aussi ostensiblement mépris et partialité? Si peu...

Les diatribes et objurgations envers Moscou, qui sans même se fonder sur l'appréciation de la situation de terrain, sont aberrantes car elles renforcent plus qu'elles n'apaisent le climat de tension. L'hystérie atteint parfois des sommets où la hargne se heurte pourtant au froid rapport de force. Comme des enfants gâtés qui se sont vus refuser un nouveau jouet, nombre de hiérarques européens en viennent à sombrer dans la crise de nerfs et de pleurs sans grande décence. Lorsque les européens patinent depuis des années sur la constellation de satellites Galileo ou sur le projet de gazoduc Nabucco, les russes ont avancé en dépit des obstacles financiers, politiques et techniques. Un ressentiment qui ne demandait qu'à sourdre à la première crise sérieuse et qui met bien plus en exergue pourquoi des dossiers comme l'abrogation des visas entre la Fédération de Russie et l'Union Européenne n'a jamais véritablement progressé durant la décennie passée alors qu'au même moment l'on s'apprête à ouvrir les portes au grand marché transatlantique, et ce sans consulter pour autant les populations. Pourtant les premières concernées par le projet mais l'on n'en est plus à dissimuler la tordaison des principes démocratiques : le cynisme est érigé en unique mode de gouvernance avec toutes les conséquences grandissantes à chaque élection : montée du populisme et abstention de masse...

Du coup, les européens ont avancé des pions par procuration en évaluant que les autorités russes auraient peur de l'escalade : les chancelleries européennes ont joué avec des armes prêtées, si ce n'est parfois volées, et dont l'usage n'est accordé que du bout du lèvres par le grand ami américain. Sauf que...


Les États-Unis lorgnent vers l'Asie

C'est une réalité que les responsables européens, ou plutôt leurs conseillers car j'ai grand peine à penser que les exécutifs de nombreux pays ne soient guère plus que de piètres gestionnaires, feraient bien d'accepter : les États-Unis d'Amérique entendre défendre leurs intérêts et non donner satisfaction au groupement des éclopés de la seconde guerre mondiale. C'est l'Asie qui absorbe l'attention des hiérarques américains, et à raison tant cette zone fait preuve d'un réel dynamisme contrastant avec le vieux continent.
Russie et États-Unis d'Amérique savent pertinemment que le centre de gravité économique et politique s'est déplacé ostensiblement vers l'espace Asie-Pacifique : l'appétence de la Corée, du Japon et de la Chine pour les matières premières russes ne sont pas à négliger dans un contexte où la Russie entend prolonger le processus de diversification de sa clientèle ; le Président américain et tous ceux qui comptent au pays du pygargue sont conscients de la même manière que Chine et Japon soutiennent leur économie et investissent massivement dans les circuits financiers et économiques, et que ces créanciers obligent d'une certaine façon à porter prioritairement le regard vers eux et les conflits endémiques du secteur.
L'Union Européenne au final se retrouve bien nue devant le Tsar : elle voit son avenir derrière elle et ses capacités d'intervention fortement réduites. Et qui plus est, elle ne dispose pas des moyens financiers d'aider l'Ukraine, sans quoi elle l'aurait déjà effectué depuis de nombreuses années. Les promesses inconsidérées qu'elle a avancé n'ont pour l'heure pas abouti, et la facture qui se profile à l'horizon est peu ou prou connue : 35 milliards de dollars à l'horizon 2015! Qui plus est, les négociateurs européens ont déjà prévenu que des « ajustements » structurels devront avoir lieu pour assainir l'économie ukrainienne. Comprendre une libéralisation des services publics et le démantèlement de plusieurs conglomérats, entraînant selon Iouri Kolbouchine de Naftogaz, la compagnie énergétique ukrainienne, une augmentation du prix du gaz de près de 50% pour le 1er mai.
Et encore, nous ne parlons pas dans ce schéma de la dette gazière de l'Ukraine à l'égard de la Russie.
Au final, le plus cocasse serait que l'Ukraine soit supportée à bout de bas par l'Union Européenne, le FMI et la Banque Mondiale, avec pour effet principal... de rembourser la dette gazière de l'Ukraine à l'égard de la Russie! Pour l'heure, les chiffres les plus divers circulent sans énoncer pour autant que ces aides ne seront pas à taux zéro, et conditionnées rappelons-le par des mesures qui ont une forte probabilité de frapper frontalement le niveau de vie de la population. Une autre possibilité serait pour le pouvoir en place de dénoncer la dette gazière en tant que dette odieuse mais ce serait là un casus belli.

Hors de ces questions économiques et financières, ce que certains chefs occidentaux reprochent à Vladimir Poutine, c'est peut-être bien sa qualité première : se comporter comme un vrai chef d'État et en stratège politique. Entre jalousie, incompétence, dogmatisme et ridicule, le spectacle diplomatique de ces dernières semaines n'a pas été joli à voir.
Le maître du Kremlin sait très bien que le feu nucléaire couplé à la vanne sur les conduites de gaz dirigées vers l'ouest sont les moyens les plus efficaces de faire revenir à la raison les européens velléitaires. Et qu'au fond, l'Ukraine est une bombe amorcée que s'échinent à récupérer les chefs occidentaux sans comprendre la nature de celle-ci, tout en feignant de passer pour de dignes philantropes animés des meilleurs sentiments. Lorsque le premier train de mesures socio-économiques attentatoires au bien être des ukrainiens sera mis en place, l'engouement pour l'Ouest risque de se tarir rapidement au sein du pays, y compris dans les territoires les plus acquis à l'arrimage européen. Et compter sur l'afflux de devises étrangères pour résorber les dysfonctionnements d'une économie gangrenée par la corruption (relire à ce sujet le rapport de l'Observatoire du Crime Organisé publié fin 2013) est d'une naïveté coupable.

Ce qui se passe actuellement en Ukraine, et ce qui s'y est déjà passé, est la résultante de l'absence béante de politique étrangère rationnelle menée par les représentants de l'Union Européenne. Un déficit malgré les promesses imposées parfois au forceps par les récents traités (nominations d'un président du Conseil européen et d'une haute représentante pour les affaires étrangères censés donner enfin consistance à une politique étrangère et de défense communes). Sur l'échiquier ukrainien, en jouant la surenchère et en s'affichant trop ouvertement au côté de l'opposition tout en refusant d'inclure la Russie dans une Ukraine apaisée et viable politiquement comme économiquement, l'Union Européenne a clairement vendangé sa crédibilité. Mais pire encore, le gâchis a été accentué par l'impossibilité provenant de plusieurs dirigeants nationaux de s'extraire d'une vision manichéenne remontant aux années 1980. Triste constat qui n'est amené qu'à se répéter à chaque nouvelle crise.

Derniers éléments : le premier relatif à la sanction la plus spectaculaire à l'encontre de Vladimir Poutine : la sortie de la Russie du G8 est-elle à ce point si catastrophique pour son pays lorsque l'on sait que la Chine n'en fait pas partie et que les vraies résolutions ne se déroulent pas lors de ce type d'agapes? ; le second a trait au fait que l'on évoque les régions russophones de l'Est de l'Ukraine, or pour qui se penche réellement sur la carte des populations s'exprimant nativement ou employant largement cette langue, l'on constate que le tracé est plus un croissant s'étendant de Kharkov à Odessa (pour mieux saisir le propos, voir ci-dessous carte du Washington Post).


mardi 8 avril 2014

Nous voulons chanter l'homme qui tient le volant, dont la tige idéale traverse la Terre, lancée elle-même sur le circuit de son orbite


La Formule 1 connait des jours difficiles, et tend ostensiblement depuis plusieurs années à délaisser le vieux continent qui l'a vu naître pour de nouveaux horizons.

Cette désaffection territoriale partagée, à la fois par les dirigeants de ce sport automobile et par les spectateurs, est multi-causal. Néanmoins l'un d'eux tient une responsabilité accrue : l'insipidité née de la sécurisation à outrance et du balafrage de circuits mythiques. L'on pointe souvent du doigt la gestion très orientée finances de Bernie Ecclestone, qui le pousse notamment à privilégier certains circuits extra-européens au détriment de vénérables anciens. Les grands prix de Malaisie, d'Abu Dabi et de Singapour sont les meilleurs exemples puisqu'ils cumulent à eux seuls presque 200 millions de dollars de préparation. Mais s'ajoute à cela le crayon et surtout bistouri de l'architecte allemand Hermann Tilke qui est le principal projeteur/correcteur de tracés de Formule 1 consulté par son ami milliardaire Bernie Ecclestone, lequel est, accessoirement, patron de Formula One Management, la société détentrice des droits sportifs. De fait, le retracé d'Hockenheim (perdant toute sa partie forestière, soit près de 50% de développement) ou la création du Korea International Circuit ne sont pas des réussites car limitant les dépassements et restreignant par trop les pointes de vitesse sans disposer pour autant du cachet d'un Spa-Francorchamp ou du circuit de la Sarthe (Le Mans). Il ne faut pas noircir outrancièrement le tableau, l'A1 Ring ou l'Istanbul Park sont de bons parcours mais ils détonnent hélas dans un déroulé de circuits axés principalement sur la sécurisation à outrance, au détriment du spectacle. Et le spectacle c'est aussi le risque que les pilotes acceptent de prendre pour eux-mêmes. Et ce tragique cimente aussi l'histoire des compétitions puisqu'elle sont des histoires d'hommes qui vivent et partagent leur passion en repoussant les limites de leur monture comme de leur propre organisme.
Si l'on ne peut qu'être d'accord sur le fait que certains aménagements structurels sont à effectuer pour éviter les risques inutiles et inconsidérés, aller à l'extrême en stérilisant les parcours, sans prendre l'avis des pilotes pourtant les premiers concernés, pour les rendre sans saveur et sans relief produit naturellement rejet ou pire, désintérêt. Par ailleurs et sur la lancée de cette réflexion, pourquoi ne pas à terme remplacer ces mêmes hommes par des machines, des drones commandées à distance, si l'on tient tant que cela à expurger tout danger et tout écart? Après tout...

Sur cette acceptation du risque et de la course automobile, il faut relire pour cela le manifeste du futurisme de l'artiste Filippo Tommaso Marinetti qui dans ses articles 1 et 4 disposait que :
1. Nous voulons chanter l'amour du danger, l'habitude de l'énergie et de la témérité.
4. Nous déclarons que la splendeur du monde s'est enrichie d'une beauté nouvelle la beauté de la vitesse. Une automobile de course avec son coffre orné de gros tuyaux tels des serpents à l'haleine explosive... Une automobile rugissante, qui a l'air de courir sur de la mitraille, est plus belle que la Victoire de Samothrace. 
Pour excessif que soit le propos, car faisant fi de la beauté des oeuvres passées ce en quoi je suis en désaccord car les constructions antiques m'apparaissent plus élaborées et esthétiques que les formations cubiques architecturales contemporaines, il n'en demeure  pas moins que cette ôde au dépassement et au risque n'est plus de mise de nos jours sur les pistes avec pour conséquence première que les circuits devenus stériles tendent irrésistiblement à éloigner les spectateurs et même anciens aficionados. Un retrait qui se manifeste sur les abords des autodromes et lors des audiences télévisés. Même la chaîne française TF1 qui détenaient les droits de retransmission depuis 1992 a décidé de laisser son concurrent Canal + reprendre le flambeau en ne renchérissant pas son offre pour les prochaines saisons.
Il n'est pas ici que question de positionnement du curseur sécurité-spectacle mais aussi d'état d'esprit qui privilégie désormais, contre l'avis de nombreux pilotes anciens et nouveaux, l'aseptisation d'une discipline.

En sus de cette tare rémanente depuis bien trop longtemps, les changements incessants et abscons de réglementation n'aident en rien, ainsi que la monétisation effrénée de ce sport automobile (contrairement à une idée reçue, la F1 se porte financièrement bien, avec 1,5 milliard de dollars de chiffre d'affaires en 2013 dont 1/3 seulement provenant de la billetterie) couplée à des coûts rendant la présence de petites écuries difficilement tenables (Sauber et Lotus étant sur la sellette, Marussia n'en mène pas plus large budgétairement, et Honda comme Toyota ne sont plus dans la course depuis quelques années) ainsi que la tenue de Grand Prix dont la vente de billets est en berne. Pour attester de cette inflation de la question financière, il est récurrent depuis un an d'entendre parler d'introduction en bourse sur lequel table CVC Capital Partners, actionnaire principal de Formula One Management pour une valorisation estimée à... 10 milliards de dollars! Même le président de la Fédération Internationale de l'Automobile Jean Todt éprouve grand peine à faire passer son projet de plafonnement des budgets par écurie. Malgré une baisse de nombreux de spectateurs et de téléspectateurs, la F1 voit ses revenus augmenter constamment de même que les dépassements de budget constructeurs : bulle spéculative à l'horizon?

Pour conclure, expurger l'aléa et le dépassement de soi, le sel de toute discipline sportive, c'est fatalement éviscérer la poule aux oeufs d'or.

Enfin, je tiens à vous faire profiter d'un document d'archive assez unique : le grand prix de Tripoli de 1937! Un retour sur la grande épopée des flèches d'argent d'Auto Union (future Audi qui en reprendra le symbole des anneaux croisées rappelant la fusion des quatre constructeurs originaux) et Mercedes, affrontant les redoutables bolides d'ERA (English Racing Automobiles) et surtout les diaboliques italiennes Alfa Romeo et Maserati.