mercredi 10 décembre 2014

Les surprenants éditoriaux de Guerres & Histoire




Lecteur occasionnel du magazine Guerres & Histoire depuis le début, je me suis procuré récemment deux récents numéros qui n’ont pas manqué de me provoquer une surprise assez vive par la teneur et la virulence des propos contenus dans les éditos.  Il est vrai qu’initialement les éditoriaux n’ont guère ma faveur pour leur manque de consistance et leur côté déclaratoire peu convaincants. À telle enseigne que je m’interroge sur l’intérêt de leur survivance en cette seconde décennie du XXIème siècle ? Je ne m’attendais pas à ce que Guerres & Histoire fasse un tel faux pas consommé en une seconde itération.

Ce sont en les exemplaires numérotés 19 et 20, signés MM. Lopez et Yacha MacLasha que nous avons droit à une précision qui se transforme assez rapidement en réquisitoire unilatéral. Si l’idée initiale était de déplorer le manque d’enthousiasme par les autorités françaises et allemandes quant aux cérémonies de la victoire, cela en arrive vite à fustiger les russes en tant que « célébrants professionnels », et d’enchaîner sur des poncifs réducteurs et éculés.

Pour mieux en juger, deux passages. 

Le premier de l’éditorial numéro 19 juin 2014 : « Mais en Russie, recherche de la sécurité et développement ne vont pas de pair, sans parler du troisième ingrédient, la liberté, toujours passée pertes et profit. On reste effaré de voir que Poutine persévère dans la voie des tsars et de Staline (sic !). Il montre ses gros bras en Crimée – en attendant l’Ukraine – et croit oblitérer la triste réalité : la Russie ne sait vendre que des armes et des hydrocarbures. Sous Staline, elle était un tiers-monde avec des T-34, la voici Arabie Saoudite avec des fusées. »
Le second de l’éditorial numéro 20 août 2014 : « Comme Staline avait déclaré que Tito, le chef de la résistance antinazie yougoslave [et accessoirement liquidateur de Draža Mihajlovic, grande figure de la résistance lâchée par les alliés : note personnelle], était un fasciste, Poutine, encore par la bouche de Glazev, déclare de la même façon que Porochenko, le président ukrainien, est un nazi et que les accords entre l’Ukraine et l’Europe sont des accords de Munich. » …

De la part d’un magazine qui entend faire preuve de sérieux et d’ouverture, je dois très sincèrement admettre que ces assertions sont surprenantes tant par leur mauvaise foi, leur raccourci analytique, que par leur condescendance à peine voilée laissant en filigrane entendre que les russes et leurs autorités sont des arriérés qui ne comprennent rien aux enjeux du XXIème siècle et sont incapables d’évoluer techniquement et socialement.

Ironiquement est précisé en fin d’éditorial : « Guerres & Histoire se devait de faire cette mise au point afin d’éviter toute fausse interprétation de sa démarche qui est purement historienne. ».

Pensent-ils une seule seconde, et j’en serai éminemment courroucé si tel fut le cas, que leurs lecteurs parce qu’ils liraient des témoignages et dossiers sur les victoires soviétiques durant la seconde guerre mondiale seraient devenus par un tour de passe-passe à tout le moins alambiqué des zélateurs de la politique du Kremlin et d’horribles séides de l’extrême-droite comme les éditorialistes tiennent à le souligner ? De même, oser déclarer, de manière très condescendante, que la Russie est un pays tout juste capable d’exporter des matières premières est d’une confondante bêtise lorsque l’on sait, enfin que l’on lit, les textes officiels très clairs et très lucides sur la trop grande dépendance de la Russie à cette manne non renouvelable (Dmitri Medvedev, alors président de la Fédération, s’était ouvert publiquement de cette situation peu après son arrivée au pouvoir). D’où des efforts d’investissements industriels et technologiques soutenus dans le temps à grand renfort de sommes conséquentes, renforcés par des partenariats noués avec l’étranger pour diversifier les appuis et connaissances. Sans compter que la qualité des ingénieurs et scientifiques russes n’est plus à démontrer, mais qu’elle subit encore la plaie des années 1990, celles d’Eltsine. Un trou qualitatif d’une décennie dont les effets se font encore ressentir mais que les nouvelles générations et les investissements entendent bien résorber. 
Ce n'est pas une réalité que je fustige, mais la tonalité d'une diatribe qui omet sciemment de prendre en considération les efforts soutenus depuis quelques années et qui ne pourront donner leur pleine mesure que sous dix, quinze voire vingt ans : une vérité qui ne lénifie pas pour autant les complications structurelles et législatives présentes. Et puisque nous parlons Histoire, souvenons-nous qu'au milieu du XIXème siècle, accentué par le succès de l'expédition turco-anglo-française en Crimée, le pays était considéré comme singulièrement dépassé avant que réformes et investissements ne lui permettent de revenir dans le giron des nations qui comptent en raison d'une amélioration substantielle sur les plans économiques et sociaux propulsée par une croissance industrielle supérieure à toutes les autres nations à l'entrée de la guerre (au point de désespérer Lénine qui craint très sérieusement que le terreau de la révolution ne puisse jamais prendre si la croissance perdurait à ce rythme).

Alors messieurs, si j’apprécie énormément le fait que vous ne soyez pas franco-centrés, et ce sans tomber pour autant dans le dénigrement systématique (aka french bashing), je goûte fort peu ce type d’éditorial qui tombe sous le coup de raccourcis douteux, de rancune masquée et d’esprit partisan sous couvert d’honorabilité scientifique. Quel sera le prochain palier : de faire accroire que les russes ne sont pas raccordés au réseau Internet pour mieux acter leur inoxydable retard technologique ? En attendant, de grâce, documentez-vous hors des sentiers de la seconde guerre mondiale : la Russie par son peuple vit, peine, rechute et se relève tout en traçant une voie propre qu’elle souhaiterait être la plus proche possible de l’Europe. Et sa retenue dans les complications géopolitiques actuelles est assez remarquable là où ailleurs et/ou en d’autres temps des États auraient réagi violemment et férocement. Et si des individus peu suspects de poutinolâtrie tels que l’écrivain et ancien diplomate Vladimir Fédorovski ou encore le dernier président de l’Union Soviétique Mikhaïl Gorbatchev en viennent à s’offusquer ouvertement et vertement par voie de presse de la russophobie ambiante qui plombe les esprits occidentaux, c’est qu’il s’agit d’une vague délétère dont la première victime est la pensée critique elle-même.
Juste pour ouvrir un peu plus les perspectives : cette faiblesse russe est paradoxalement aussi la notre puisque nous sommes liés énergétiquement à la Russie. L'ouverture et le surdimensionnement de réseaux énergétiques vers les pays d'Asie pourraient à terme poser un réel souci pour l'Europe alors que l'Europe peine économiquement et voit les réserves de la Mer du Nord se tarir inexorablement.

Ce qui se déroule en Ukraine fait bien évidemment ressortir tous les artifices de la guerre informationnelle, qui peuvent être confrontés aux précédents historiques le cas échéant, mais au travers d’une approche objective. C’est ce que j’attends d’une revue telle que Guerres & Histoire, et j’entendais par l’entremise de ce billet le signifier très clairement même si, une fois encore, il ne s'agit que l'éditorial qui est un aspect fort heureusement mineur dans toute publication mais susceptible de formuler une politique rédactionnelle spécifique.


Aucun commentaire: