lundi 1 septembre 2014

Volontaires français en Novorossia et suspension de la livraison du Mistral

Novorossia, c'est le nom que les séparatistes de l'Est de l'Ukraine se sont donnés et dont les frontières demeurent relativement floues mais que l'on peut pour le moment cantonner aux limites de leur emprise territoriale. Laquelle ne cesse de se développer au fil du reflux des forces gouvernementales ukrainiennes.
Et cette entité entreprend de se battre aussi dans le champ informationnel, espace reconnu comme hautement stratégique depuis plusieurs années par les puissances de ce monde. En conséquence a été choisie pour échanger avec le monde un support de portée mondiale avec un coût moindre qu'une chaîne dite traditionnelle : Youtube :

C'est par ce biais que les russophones prirent connaissance de l'arrivée de soldats français sur le sol ukrainien :



Un plan de communication avec seulement quatre individus (ce qui ne présume en rien de leurs qualités individuelles) bien rôdé avec déjà près de 172 000 vues et 1 300 pouces levés (contre 71 seulement le pouce baissé). Notons au passage que la traduction russe a été mise en ligne bien postérieurement à la version « internationale », ce qui dénote une volonté de marquer les esprits hors des frontières de l'entité séparatiste.
Concernant la véracité de leur nationalité, leur fort accent français tend à accréditer la plausibilité de leur origine. En outre, une vingtaine de volontaires occidentaux sont attendus est-il encore précisé dans ce passage.
L'authenticité de leur existence sur le terrain a été notamment effectuée par le grand reporter Dorothée Ollieric s'étant rendue sur place.
Un détail : l'on peut apercevoir le ruban de Saint-Georges sur les combinaisons des soldats : celui-ci est le symbole de la résistance victorieuse contre les troupes nazies, il est affiché lors de tout défilé de la victoire les 9 mai à Moscou.
Cette exposition médiatique de volontaires étrangers n'est pas une première : ainsi a été rendue publique début août la venue de soldats d'origine espagnole :

Le raccourci avec l'implication de forces étrangères politisées en Ukraine est fallacieuse à mon sens puisque contrairement à la Guerre d'Espagne où la répartition des volontaires était assez tranchée politiquement (une occasion au passage de relire l'ouvrage de Georges Bernanos, Les grands cimetières sous la lune, qui lui vaudra l'inimité tenace du clergé espagnol et français ainsi qu'un désaveu de sa propre famille politique), la situation en Ukraine embrasse tout le spectre du champ politique avec des réactions mitigées allant de l'approbation à la réprobation jusqu'à la neutralité bienveillante ou circonspecte. Et ce y compris même au sein des grandes formations politiques (à tout le moins françaises).

Toujours sur le plan communicationnel, Le Monde a publié dans le débat d'idées une intervention d'Olivier Schmitt intitulé : « Cessons de servir la propagande russe » :
Ce qui a amené l'auteur à défendre son point de vue est le fait que les informations relayées par les principaux quotidiens et magazines en ligne à grande diffusion ainsi que les réseaux sociaux sont systématiquement commentés par une myriade d'intervenants favorables à la Russie. Une activité redoublée lorsque le propos initial est jugé comminatoire.
Effet d'empathie, doute méthodique ou opération psychologique savamment orchestrée? Il n'en demeure pas moins que les propos avancés par les partisans de la position russe ne sauraient être déconsidérés lestement puisque, rappelons-le, certains points continuent à demeurer obscurs, à commencer par des éléments de l'enquête sur le crash du vol MH17 à l'origine des sanctions européennes. D'autant que la piste du missile tiré par des pro-russes (en réalité pro-russophones serait un terme plus adéquat mais j'y reviendrai dans un billet postérieur) semble être particulièrement discrète depuis la révélation de la présence de balles sur la carlingue et le soupçon pesant sur un missile non pas sol-air mais au contraire air-air (révélé par le journal Malaisien New Straits Times, peu suspect de sympathie pour la Russie). Un sentiment de malaise corroboré par le refus persistant des autorités ukrainiennes de communiquer les échanges radio entre la tour de contrôle de Dniepropetrovsk avec le pilote du Boeing 777. L'empressement dès la connaissance du drame à avoir privilégié une piste au détriment de toutes les autres, et a fortiori avant même de disposer des boîtes noires et du compte-rendu des inspecteurs serait anecdotique en ce climat de tension, de guerre des nerfs et de joutes verbales, si ce n'étaient les presque trois cents victimes dont les familles attendent que toute la vérité soit faite.
Du reste, en matière de guerre communicationnelle, l'équipe en place à Kiev ne manque pas d'abreuver les occidentaux de déclarations plus ou moins (souvent plus que moins) fantaisistes. Et de rappeler à l'envi qu'il ne s'agit que d'une opération anti-terroriste (sic). Dont l'efficacité est cependant loin d'égaler celle de leurs homologues occidentaux puisque les civils paient le prix fort de cette opération qui ressemble bien plus à une campagne militaire qu'à un déploiement de forces de police au regard des forces engagées.

Avec la Syrie, la Libye, l'Irak, l'Afghanistan, l'Ukraine est désormais devenu l'un des points de conflit les plus chauds du globe. Et l'une des plus fortes pressions en matière de guerre informationnelle.

En complément de ce billet, je recommande particulièrement la lecture de l'entretien accordé par Gilles Rémy, PDG du groupe Cifal, au Nouvel Économiste. Son acuité sur la Russie et les réactions qu'elles suscitent comme l'incidence des actions menées à son encontre méritent votre attention. Ne serait-ce que parce que le versant économique et financier risque de peser très lourd dans l'affaire qui oppose une partie de l'Europe à la Russie et à ses alliés. Car oui, n'oublions pas que ni l'Inde ni la Chine ne sont alliés des occidentaux dans leur logique d'affrontement. Quant aux gouvernements du Brésil, de l'Argentine, de la Corée du Sud et d'Israël, ils se frottent déjà les mains des parts de marché qu'ils escomptent récupérer à la suite de cette fracture qui laissera des traces : 

MAJ : Un communiqué officiel de l'Élysée a annoncé en fin de journée du 3 septembre 2014 que la remise aux autorités russes du bâtiment de projection et de surface Mistral ne sera pas effective comme convenu le 1er novembre.


Ultérieurement, il a été précisé par le canal officiel que le contrat a été suspendu et non rompu, et ce afin d'éviter les lourdes pénalités financières en cas de non remise de l'ouvrage. Une nuance de taille qui peut toutefois achopper si la Russie excipe des clauses obligeant la France à revenir sine die sur sa décision ou à être obligée de s'acquitter d'une somme qui s'annonce proportionnelle à la hauteur du marché conclu antérieurement avec les homologues russes.
Cette décision peut par ricochet peser très lourdement sur la crédibilité de la France dans le domaine du marché de l'export : ainsi près de 126 avions Rafale sont toujours en discussion avec l'État Indien.
Or il se trouve que l'Inde est un partenaire privilégié de la Russie. Chacun en conclura que les retombées pourront être lourdes si la Russie décide d'actionner tous les leviers d'influence.

À méditer : les pays qui se félicitent de la décision de celui qui est censé défendre les intérêts français ne sont pas ceux qui sont prêts à racheter les deux bâtiments en question (d'autant qu'ils ont été confectionnés pour répondre à un cahier des charges spécifiquement russe et qu'un reconditionnement grossirait la facture initiale).

Le fardeau à supporter si la décision devait se conclure par une annulation serait lourd financièrement (le montant déjà versé par la partie russe et vraisemblablement la bagatelle de 5 milliards d'euros de pénalités selon Pascal Boniface de l'IRIS), géopolitiquement (impression d'une perte de souveraineté puisque décision sous influence) et commercialement (baisse de la confiance des acheteurs mondiaux dans le respect de la parole donnée par les contractants français). La décision est d'autant plus malheureuse qu'elle arrive en porte-à-faux au moment où une tentative plus affirmée que le passé se dégage pour mettre fin aux hostilités et trouver une solution politique acceptable pour toutes les parties ukrainiennes.

Si les grands ténors de l'armement français prospecte en ce moment en Pologne, un marché avec un fort potentiel et un pays en pointe au sein de l'Union Européenne pour adopter une position ferme face à la Russie, rien ne garantit que la décision française de suspendre la livraison des Mistral soit accompagnée d'une compensation par l'achat polonais de fournitures.

Enfin, si certains arguent qu'une annulation ne serait pas nouvelle en citant le cas du général de Gaulle en 1967 qui ferma les exportations d'armes à destination d'Israël (dont les fameuses vedettes de Cherbourg qui seront exfiltrées par le Mossad), il leur faut rappeler, même si c'est une lapalissade, que la France de 2014 est différente de celle de 1967. Sur le plan économique et financier déjà où l'atonie de la croissance, le chômage de masse et une dette traînée comme un boulet en font l'homme malade de l'Europe (dixit le journal économique allemand Handelsblatt en août 2014) alors qu'en 1967 les français vivaient les Trente Glorieuses. De même, la comparaison est erronée puisque que sur le plan de la politique internationale, le président de Gaulle prit une décision souveraine et non imposée suite à des pressions extérieures répétées.
Ce faisant un cas d'école mérite d'être rappelé. En 1982 la France par la voix de son président François Mitterrand prit la décision de fournir aux anglais, alors plongés en pleine guerre des Malouines, de précieuses indications techniques sur le matériel militaire vendu à l'Argentine, un gros client de l'époque, en sus d'un embargo sur les livraisons d'armes et de munitions. Une décision qui ne manqua pas à moyen et long terme de plomber la confiance des pays potentiellement clients vis à vis d'un producteur d'ouvrages prêt à jouer contre leurs intérêts.

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