dimanche 3 août 2014

Été 1914 : le rouleau compresseur russe, info ou intox?





La notion de rouleau compresseur russe fut employée à satiété par les belligérants de tous bords avant et durant le début du conflit : les uns par propagande, les autres par ironie.
Près de cent ans après, peut-on considérer que cette expression fut impropre à la puissance tsariste ? Reposait-elle au moins sur une réalité ?

La Russie, puissance des confins de l’Europe

Émiettée en de multiples entités territoriales, affaiblie par des rivalités endémiques entre féodaux, la Grande Principauté de Kiev en 1237 n’était plus l’ombre de ce qu’elle fut sous le règne du grand monarque Iaroslav le Sage (978-1054). C’est pourtant à ce moment précis que fondent sur elle les hordes tataro-mongoles menées par un stratège de renom : Batu Khan. Le destin de la Rus’ de Kiev était dès lors scellé[1].
Cet épisode très peu connu en Europe occidentale (qui fut sauvé par la mort du grand Khan Ögödei en 1241 alors que les forces mongoles avaient pénétré en Hongrie ainsi qu’en Pologne) eut pourtant une répercussion des plus cruciale pour la Russie puisqu’elle tomba dans l’oubli (exceptée la République de Novgorod) pendant plusieurs siècles. Même débarrassée du joug mongol, elle ne retrouva pas sa place de grande puissance d’Europe, il est vrai peu aidée par les échecs d’opérations militaires sur le front occidental (Moscou fut même occupée par les forces polono-lituaniennes en 1610 durant la période dite des troubles). Une déconsidération persistante, du moins jusqu’à l’avènement et l’abnégation du tsar Pierre Ier, dit le Grand (1672-1725).
Cette méconnaissance allait alimenter les craintes, les fantasmes et aussi la propagande jusqu’à nos jours.

La Russie en 1914 : membre de la Triple Entente

La Russie avant d’entrer dans la grande guerre est une puissance européenne reconnue depuis la fin des campagnes napoléoniennes mais elle suscite encore et toujours en 1914 une certaine méfiance, y compris par ses propres alliés. Malgré cela, le chancelier prussien Bismarck (1815-1898) eut à cœur de se concilier les bonnes grâces de celle-ci afin de parfaire le rôle continental dominant de la Prusse, et par extension du second Reich allemand depuis sa proclamation à la Galerie des Glaces en 1871. Formant ainsi ce que l’on appelle la Triple Alliance ou Triplice (composée de l’Empire allemand, l’Empire russe et de l’Empire austro-hongrois).
Une précaution que ne prendra pas le nouvel empereur Guillaume II (1859-1941), dont l’une des mesures phares du début de son règne fut de se séparer du vieux chancelier. Indirectement, ce détachement, si ce n’est dédain envers un pays méprisé, aboutit à la mise en place de la Triple Entente réunissant la France, le Royaume-Uni et la Russie[2]. En vérité, dès 1892, la Russie est liée avec la France par une convention militaire qui débouchera sur la fameuse alliance franco-russe l’année suivante. Célébrée à grand bruit en France puisque signal de la fin de l’isolement diplomatique français voulu par Bismarck. Le rapprochement entre le Royaume-Uni et la Russie est paradoxalement la conclusion du fameux Grand Jeu évoqué par l’écrivain anglais Rudyard Kipling, et paraphée par une convention en 1907 : les deux puissances préférant délimiter leur zone d’influence en Asie centrale et créer pour ce faire l’État tampon d’Afghanistan.

Le rouleau compresseur russe : une image d’Épinal destinée à la propagande

Royaume-Uni et France feront valoir l’imposante armée pouvant être mise en ordre de marche par le tsar et surtout la prise en étau de l’Empire allemand par les forces alliées. Deux éléments publicisés contenant une certaine justesse mais péchant par un trop grand optimisme :
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  • L’armée russe, forte de près de cinq millions d’hommes en théorie est surtout constituée de paysans arrachés à leurs terres. Et si les officiers sont issus pour une large part des écoles de cadets à la formation rigoureuse, il n’en reste pas moins que l’immense majorité des hommes du rang ne dispose que d’une éducation rudimentaire, tant civile que militaire. Cette lacune pèsera très lourd sur le moral des hommes tandis que les ferments révolutionnaires iront crescendo parmi la soldatesque improvisée.
  • La position stratégique de la Russie est atténuée par le fait que d’une part la frontière est particulièrement étendue, s'étirant de la Mer Baltique jusqu’en Galicie : soit la bagatelle de quelques 900 kilomètres ! En outre, le terrain est composé de marécages, de forêts et de reliefs prononcés : tout sauf une sinécure pour une armée en mouvement et en situation d’offensive. D'autre part, son éloignement de la France et de l'Angleterre rend l’approvisionnement par voie maritime particulièrement compliqué dès lors que la Mer Baltique et la Mer Noire seront contrôlés par les forces ennemies.
  • La logistique n’est pas le point fort de l’armée tsariste qui doit gérer un ensemble territorial s’étendant de la Carélie aux confins de l’Asie centrale et des plaines polonaises aux abords de l’océan Pacifique. Un élément qui se vérifiera assez cruellement lors de la mobilisation générale qui sera particulièrement éprouvante et partielle surtout dans un contexte où l’armée russe n’était pas prête à intervenir aussi rapidement. De plus, le complexe militaro-industriel est loin d’atteindre les performances de ses homologues européens d’où une pénurie récurrente en matériel et munitions[3].

En revanche, le front du Caucase qui ne s’ouvrit que le 2 novembre avec des forces russes non négligeables, 100 000 hommes, et rompues à s’exercer dans un environnement éminemment difficile qu’est la chaîne du Caucase surprit les forces ottomanes par leur efficacité. Lesquelles subirent une cuisante défaite en janvier 1915 à la bataille de Sarikamish malgré le prometteur succès brisant l’offensive Bergmann de novembre 1914.

Il en ressort que cette propagande cadre mal avec la défaite humiliante subie par la Russie face au Japon,, puissance émergente de l’Asie, en 1905. Laquelle humiliation aboutit à un reflux des prétentions russes dans la région mandchou et coréenne, avec en sus la perte de la moitié de l’île de Sakhaline[4] au traité de Portsmouth (1905). La faiblesse organisationnelle russe ne put être compensée par la fougue et le courage des unités combattantes, et les balbutiements de la guerre des ondes[5] ne pesa pas assez dans la balance pour sauver l’Empire d’une défaite totale.

Cette réalité fut occultée pour des raisons diplomatiques mais aussi par ruse politique afin de maintenir la pression sur les Empires centraux. Il n’en demeura pas moins que les séquelles de 1905 (défaite militaire suivie d’une révolution politique faisant vaciller le trône du tsar) ne furent pas retenues par le pouvoir central qui négligea de revoir en profondeur les déficiences logistiques et l’instruction des jeunes recrues. Qui plus est, la doctrine d’offensive notamment en matière d’artillerie était à l’opposé de la pratique qui consistait à construire des fortifications dotées de gigantesques batteries : l’artillerie de place captait la majorité des budgets alloués à cette arme au détriment de l’artillerie de campagne.

Si en 1914 l’Empire russe compte quelques 167 millions d’âmes (État le plus peuplé d’Europe bien loin devant l’Empire allemand composé pourtant de 67 millions d’habitants), il est traversé par des dysfonctionnements multiples qui obèrent sérieusement sa capacité à mobiliser puis frapper vite et fort l’Allemagne (ou plutôt la Prusse), un ennemi dont l’excellence militaire n’est pas un vain mot. Son offensive surprise le 17 août 1914 allait surprendre l’État-major allemand mais l’impéritie du commandement, le dédain vis-à-vis des nouvelles armes comme les aéronefs[6] et l’étirement des lignes d’approvisionnement jouaient contre lui et n’allaient pas tarder à rebattre les cartes au profit de l’ennemi.

En ce début de conflit, la Russie possède de réelles qualités, et féconde l’émergence d’une nouvelle école de pensée de l’art de la guerre, tel l’officier et théoricien Alexandre Svietchine (1878-1938), qui fournira les bases de l’opératique. Elle est cependant handicapée par une stratégie offensive hasardeuse[7], incohérente avec les investissements militaires passés et ignorante des sérieuses lacunes sur le plan organisationnel qui mettent à mal l’immense réservoir d’hommes disponibles. Le rouleau compresseur russe était une image séduisante mais loin d’une réalité qui avait pourtant révélé ses premiers signes de fracture en 1905. Malgré tout, le début des hostilités sur le front Est détourna du front Ouest de nombreuses unités allemandes, soulageant conséquemment les alliés qui arrêtèrent à grand peine l’avancée allemande. Mais ceci est une autre histoire…

Pour approfondir le sujet :
  • Nik Cornish, The Russian Army 1914–18, Osprey, Oxford, 2001
  • Nicholas Riasanovsky, Histoire de la Russie, Robert Laffont, 1999
  • Prit Buttar, Collision of Empires: The War on the Eastern Front in 1914, Osprey, 2014


[1] Sur cette épisode et le rôle du renseignement, se reporter au chapitre Grandeur et déclin de la Rus’ Kiévienne ou la cruelle conclusion du renseignement lacunaire sur un ennemi atypique de l’ouvrage « La cyberstratégie russe », Nuvis, 2013.
[2] En vérité, Guillaume II, réalisa tardivement l’intérêt d’une alliance avec la Russie et proposera en 1905 à travers le traité de Björkö de faire naître une alliance défense russo-allemande, sans grand devenir cependant.
[3] Fin 1914, alors que la mobilisation touche près de 6,5 millions d’hommes, ne sont disponibles pourtant que 4,6 millions de fusils.
[4] Staline n’oubliera pas cette humiliante défaite, d’où son empressement sitôt la victoire acquise contre le Reich allemand de déclarer la guerre au Japon dès le terme du pacte de neutralité nippo-soviétique de 1941. Le but étant moins de faire plier le Japon (raison invoquée auprès des alliés lors de la conférence de Yalta) que de s’approprier des territoires estimés revenir de plein droit à l’Union Soviétique, héritière de l’Empire tsariste.
[5] Lire à ce sujet le chapitre consacré au conflit russo-japonais au sein de l’ouvrage « Attention Cyber ! Vers le combat cyber-électronique » d’Aymeric Bonnemaison et de Stéphane Dossé.
[6] Alors que le premier service aérien militaire russe datait de 1912, et disposait en 1914 d’une flotte conséquente de près de 360 unités !
[7] Cette stratégie est d’autant plus incompréhensible que l’Allemagne envisageait depuis plusieurs années une guerre préventive contre la Russie afin de saper rapidement sa puissance économique et industrielle qui de par sa croissance rapide menaçait à moyen terme de concurrencer fortement ses propres intérêts continentaux.



 

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