mardi 26 août 2014

Été 1914 : "Deux combats navals - 1914" de Claude Farrère et Paul Chack - Falklands [Le Fauteuil de Colbert]

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Nous nous étions quittés pour la première partie de la fiche de lecture de Deux combats navals sur une marque d'étonnement à propos de l'artillerie secondaire. Justement, Nicolas Mioque répondait très largement à mes questions dans une interview. Dans la seconde partie de cet entretien, il a été question des frégates et d'artillerie : quand la frégate moderne (du XVIIIe siècle) émergeait, avec deux ponts, et une première batterie bien au-dessus de l'eau, loin des paquets de mer, contrairement à la batterie basse (et la plus lourde) des trois ponts...

Revenons si vous le voulez bien à nos protagonistes de ce début de XXe siècle. Von Spee, le grand vainqueur de Coronel (1er novembre 1914) est coupé peu à peu de tous les réseaux. Nos deux auteurs nous relatent que le réseau cyber (sphère électromagnétique constituée des relais de TSF) des Allemands les abandonnent peu à peu, les Amériques étant plus favorables aux Anglais.

Mais dans ce registre, il est très intéressant de lire que le premier développement de cette seconde partie de l'ouvrage est consacré au réseau logistique de la marine allemande. Avec minutie, Berlin organise des points d'appui, de quoi charbonner en Méditerranée et au-delà de Suez. A l'époque de la toute jeune marine à vapeur (et la voile est toujours une composante reine de la navigation commerciale), un navire n'est pas grand chose sans charbon. Certes, le bateau est indépendant du vent mais il doit s'abreuver régulièrement. Et depuis le déclenchement de la guerre, tout ce réseau logistique, tous ces flux indispensables, disparaissent à cause d'un méticuleux travail anglais.

Il y a de quoi mieux comprendre Von Spee qui est vainqueur un jour à Coronel et se sait déjà mort en quittant le Chili. Plus vraiment de TSF. Plus vraiment, non plus, de moyen de charbonner. Et avec ça, il va falloir remonter tout l'Atlantique pour rentrer en Allemagne, en passant la Royal Navy et la Marine nationale. Lucide, l'amiral allemand laisse ses décorations au Chili
car il se sait condamner.

D'un côté, les auteurs se demandent pourquoi l'Allemand ne débute pas une guerre de course, forces dispersées, pour diviser le peu de forces anglaises affectées à l'Atlantique Sud et ainsi se nourrir sur les flux stratégiques pour survivre. Pour quoi ? Rentrer ? Prospérer ?

De l'autre, les Anglais ont bien sacrifié une division navale à Coronel alors que le vieux gentilhomme savait qu'il allait à une mort très inutile. Par honneur, l'amiral Cradock a scrupuleusement respecté les ordres et Londres y perdait des navires car refusant de déplacer ceux de l'Atlantique Sud pour le Pacifique.

Notre affaire reprend là : Fisher à la nouvelle du (prévisible) désastre déplace -enfin !- des unités navales modernes pour aller à la rencontre des Allemands. Cela ferait mauvais effet de perdre les flux de ravitaillement alors que des masses d'hommes se battent en Europe. L'escadre envoyée se dirige vers les Malouines (ou Falklands). Ce sont les ordres de Sir John Fisher et, paraît-il, cela ne se discute pas.

Ordres qui ne sont pas non plus discutés du côté allemand. Von Spee vise à prendre les Malouines -la belle affaire- pour forcer les Anglais à l'affrontement.

Les forces anglaises se préparent et se renforcent aux Malouines. Le vieux cuirassé Canopus sert de batterie flottante, les canons étant guidés depuis les organes de visée installés à terre. Le reste de la flotte envoyée depuis l'Angleterre se concentre autour.

Le premier navire allemand qui parvient aux Malouines et éclaire le reste de l'escadre aperçoit les mâtures anglaises. Surtout, il remarque la présence de mâts tripodes. Quid de la pertinence de cette observation ? C'est le signe qu'il y a des Dreadnought britanniques. Des cuirassés de cet ordre rendent tous les autres obsolètes. Von Spee se lance-t-il dans une manoeuvre de la Praya (16 avril 1781) ? N'étant pas Suffren, il ne le fait pas. L'escadre anglaise est sauvée dès lors : les équipages britanniques obtiennent le temps nécessaire pour quitter leur mouillage et se rendre à la rencontre des allemands.

Il n'y aura pas une mais deux batailles : cuirassés contre cuirassés, croiseurs contre croiseurs. La salve anglaise pèse quatre fois plus lourd que la salve allemande. Un massacre.

Les Anglais, car il y avait des navires aux Malouines, se sauvent d'une prise de l'archipel et conservent ce précieux vérou pour contrôler le passage Pacifique-Atlantique-Océan Indien. Les
Anglais referont une descente en 1982 et la logistique sera encore et toujours la cheville ouvrière de leur réussite.

Finalement, l'ensemble composé des batailles de Coronel (1er novembre 1914) et des Falklands (8 décembre 1914) constitue une bataille navale assez moderne. Les navires naviguent  soutenus par plusieurs réseaux (cyber, logistique). Le feu tient une place centrale dans toutes ses composantes (qualité des organes de visée, volume de la salve, répartition des pièces, choix des calibres). Un décor où le Dreadnought, le navire de la rupture technologique, triomphe. Enfin, l'enjeu final est le contrôle des flux et la tentative allemande de prendre le blocus naval anglais à revers. C'est surtout une affaire de volonté des hommes qui donnent et exécutent les ordres dans le brouillard de la guerre. Un brouillard au goût de sel car les spécificités de  la mer sont terribles.



Billet paru initialement sur le blogue Le Fauteuil de Colbert dans le cadre du dossier Été 1914

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