mardi 12 août 2014

Été 1914 : une Entente qui écoute le monde ? [Lignes Stratégiques]

Au début de l’été 14, un dispositif d’écoute à grande échelle est en place au sein des dispositifs sécuritaires des grandes puissances. Deux types d’écoutes sont mis en place : sur les communications filaires, principalement les câbles sous-marins, et sur les communications radioélectriques internationales. L’interconnexion croissante des pays, des médias et des opinions a changé la donne en termes de relations diplomatiques. Tout va plus vite  mais tous les esprits n’y sont pas préparés. Les ultimatums de l’été ont largement utilisé les envois de messages par des moyens de transmissions rapides et longue distance que les chancelleries ne maitrisent pas encore complètement à ce rythme inédit. On peut estimer que la machine s’emballe. L’enchaînement rapide des entrées dans le conflit, en raison des alliances, s’avère autant dû à une volonté d’en découdre, qu’à une diplomatie dépassée par la vitesse et la nature des télécommunications et des médias de son temps. Dans ce monde mondialisé et interconnecté, les écoutes ont joué un rôle tactique et stratégique que ce billet ne fait qu’évoquer.
 
Une Grande Bretagne performante
Les services du chiffre et stratégiques britanniques s’illustrent dès le début de la guerre : la célèbre Room 40 OB (Room 40 Old building), service de l’Amirauté, permet de déchiffrer les messages allemands. En début de guerre, le renseignement est principalement obtenu grâce à la cryptanalyse et à la capture de documents sur des navires. Il s’agit par exemple de la capture sur le croiseur allemand Magdeburg, coulé le 26 août 1914 par les Russes, du livre de code Signalbuch der Kaiserlich Marine (SKM), du code courant, du livre de bord et de la grille de coordonnées pour la Baltique. La capture, sur le Hobart par la Royal Australian Navy, le 11 octobre 1914, du code Handelsschiffsverkehrsbuch (HVB) et du code de la marine marchande du Reich constitue une autre illustration. Le dispositif s’appuie aussi sur le service du Chiffre de l’armée qui envoie un détachement (MI 1 (b) Signal intelligence branch) en France dès septembre 14, sous le commandement du commandant B.W. Bowdler. La Grande Bretagne bénéficie de points d’écoute dans les principaux nœuds de communication de l’Empire, sur tous les continents. Ceci est la conséquence de la supériorité britannique dans les télécommunications, de sa puissance militaire conventionnelle et d’une politique alliant depuis au moins une quinzaine d’années les impératifs économiques et de sécurité.

Une France innovante

La France s’appuie sur de nombreux services d’écoute et d’interception dont l’efficacité repose sur quelques individualités. Ils dépendent de la Guerre, de la Marine, des Postes et télécommunications, des Colonies, de l’Intérieur et des Affaires étrangères. Le dispositif est mondial et multisupports mais offre le désavantage d’être fragmenté et de mettre en concurrence les services. Pendant la guerre, 5 services du chiffre seront alignés en France, sachant que certains services d’écoute n’avaient pas besoin de service du chiffre en propre. Les services du bureau du Chiffre de l’armée obtiennent également des résultats notables sur les forces terrestres allemandes dès le début de la guerre. Peu après, sur le front de l'Ouest, des interceptions effectuées par le réseau d'écoute de la Tour Eiffel et des forts de l'Est, permettent de compléter les observations aériennes et de lancer la contre-offensive du 5 septembre 1914. Les écoutes se développent ensuite au niveau tactique dans toutes les armées françaises à des niveaux certes différents de performance. La France aide l’année suivante la Russie dans le domaine des écoutes qu’elle a peu investi. Les efforts de développement de cette capacité sombreront dans les révolutions russes de 1917.

Pour les missions à dominante statique, les unités d’écoute se « branchent » sur les câbles ennemis, en captant les informations avec un autre câble (diaphonie ou signaux à la terre) et grâce aux rayonnements parasites. Les dérivations de lignes semblent plus rares au front. Tout cela nécessite de prendre des risques importants pour franchir les lignes ou s’approcher à quelques dizaines de mètres voire quelques mètres de la tranchée ennemie. Dans la deuxième partie de la guerre, un poste d’écoute est souvent composé de transmetteurs et d’interprètes (généralement trois par langue dans l’armée française). La télégraphie par sol, mise en place pour éviter les coupures de câbles dues à l’artillerie (10 000 postes sont acquis par l’armée française pendant la guerre), permet également des écoutes tactiques avec plus de sureté (moins de deux kilomètres). A la fin de la guerre, une armée française dispose de 10 à 18 postes d’écoute. Dans la guerre de mouvement, les stations déplaçables d’écoute radio assurent le rôle que les stations d’interception filaire assuraient au niveau tactique dans la guerre de tranchées. Au final, les différents services français auraient traité de l’ordre de 150 000 messages, principalement en Europe, mais tous n’auraient pas été décryptés.

Des Etats-Unis qui apprennent vite.

A l’entrée en guerre en 1917, les Américains s’appuient sur leur expérience de la guerre de sécession, de la guerre hispano-américaine et de l’expédition punitive de 1916 contre le Mexique. Dans cette expédition, le général Pershing, futur commandant des forces américaines en France, dispose déjà de moyens mobiles d’écoute et de goniométrie. Le lieutenant-colonel Van Demand développe les écoutes et la cryptographie dans l’armée des États-Unis, accompagnant ainsi la montée en puissance du renseignement militaire. Le bureau du chiffre est nommé MI-8. Il développe un service d’interception radio à partir de personnel sélectionné des transmissions pour suivre les communications stratégiques allemandes à partir d’une quinzaine de sites sur le territoire des États-Unis. Un centre d’écoute de grande ampleur est mis en place à Houltan (Maine) pour les communications transatlantiques de la diplomatie allemande. Durant la montée en puissance de l’American Expeditionary Force (50 à 400 hommes en un an), le général Pershing décide de calquer l’organisation américaine sur l’organisation française. L’AEF dispose d’unités chargées des écoutes. Elles sont chargées de traiter des communications terrestres mais aussi aériennes. La section renseignement radio aurait débuté le conflit à une cinquantaine d’hommes pour terminer à plus de 400. Au niveau des écoutes maritimes, les États-Unis se sont inspirés des avancées britanniques sur mer. Les Etats-Unis se serviront de leur savoir-faire lors des « conférences de paix » entre 1919 et 1921, en écoutant leurs anciens ennemis… et aussi parfois leurs alliés.
La Première Guerre mondiale constitue la première utilisation du combat cyber-électronique à grande échelle. La plupart des techniques existaient avant-guerre. Les écoutes ont été industrialisées et mises en cohérence du niveau tactique au niveau stratégique. Chaque pays va développer des écoutes qui ne constituent qu’un des effets de la manœuvre (combinaison des effets dans l’espace et le temps). Ce n’est pas le développement de moyens techniques mais bien l’amélioration de la manœuvre sur les réseaux et l’intégration de cette manœuvre à la manœuvre générale qui ont été une telle efficacité. Au plan politico-militaire, la puissante alliance franco-britannique forgée durant la Première Guerre mondiale, sera remplacée plus de deux décennies plus tard, après l'effondrement militaire de la France, par celle entre les Etats-Unis, les Britanniques, les Canadiens, les Néo-zélandais et les Australiens. Mais l’alliance des Five Eyes est une autre histoire…

Article paru dans le cadre du dossier Été 1914 d'Echo RadaR sur le blogue Lignes Stratégiques


Sources :
BONNEMAISON, DOSSE, Attention, cyber ! Vers le combat cyberélectronique, Economica, janvier 2014.
COUSSILLAN Capitaine, Recherche du renseignement revue du Génie militaire, 32ème année Tome LV juillet 1924.
DELHEZ Jean-Claude, La France espionne le monde (1914-1919), Economica, mai 2014.
FINNEGAN John Patrick, Military Intelligence: A Picture History, Center of Military History United States Army Washington D. C., 1998, chap 2.
HEADRICK Daniel R., The invisible weapon, Oxford university press, 1991
MABILLE (commandant), La lutte contre les services de renseignement ennemis, Revue militaire française, librairies Berger-Levraut, n°28, 1er octobre 1923. 93ème année.

Lire le dossier sur les écoutes secrètes, par l’Association de la guerre électronique de l’armée de Terre.

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