jeudi 10 juillet 2014

La bataille de Brémule : le Vexin verrou stratégique


L'été est souvent propice pour se plonger ou se replonger dans les nombreux ouvrages en souffrance. L'un d'eux est une redécouverte, une curiosité achetée voici quelques années sur Amazon : Brémule, 20 août 1119 : les Normands écrasent le roi de France aux éditions Historic'One par Christian Delabos.

La bataille de Brémule ou Brenneville, est désormais tombée dans les oubliettes de l'Histoire de France alors qu'elle a marqué un temps l'arrêt de l'expansion du domaine royal, et laissé ainsi la Normandie demeurer une puissance des deux côtés de la Manche.

Ce qu'en dit le site de l'éditeur :
Henri Ier Beauclerc, roi d'Angleterre et duc de Normandie, tente de soumettre ses barons en rébellion contre son autorité et d'asseoir son pouvoir sur les "Marches" de son Duché. Son puissant voisin, le roi de France Louis VI le Gros, tente lui aussi d'étendre son minuscule domaine royal d'Ile de France. Aux limites encore imprécises des deux principautés, le Vexin et la vallée de la Seine font l'objet des convoitises de chacun. En 1119, les deux princes et leurs armées se retrouvent, presque par hasard, face à face à Brémule.

En vérité, cette bataille, tout à fait impromptue, est la résultante de deux dates : 911 et 1066. La première fait référence au fameux traité de Saint-Clerc sur Epte où le roi de France offre un large territoire à l'embouchure de la Seine au maraudeur scandinave Rollon, tout en l'obligeant à prêter hommage et la seconde est l'année de la conquête de l'Angleterre par Guillaume le Bâtard qui passa à la postérité par une qualification plus honorable, celle de Conquérant. Ce duché de Normandie fera face à la fois aux incursions vikings (elles s'estomperont courant du XIème siècle sauf aux îles Britanniques) ainsi qu'aux prétentions territoriales de ses voisins (principalement la seigneurie de Bellême et le Comté de Flandres). Il fournira en outre l'ossature de l'élite anglo-normande après la victoire à Hastings de Guillaume II de Normandie (lequel peinera malgré tout à s'imposer dans le nord du pays, et ne réussira qu'à la suite de campagnes menées de la plus dure des façons, passées à la postérité
en pays anglois sous la dénomination de Harrying of the North).

Ce qui est fascinant dans cette campagne du Vexin, parachevée par la bataille de Brémule, c'est qu'elle nous est parvenue dans son déroulement et son contexte (avec moult éléments) par deux chroniqueurs contemporains, l'un attaché au roi de France, l'autre au duc de Normandie. À savoir Suger de Saint-Denis et Oderic Vital respectivement.

Pour en revenir à la campagne elle-même, elle est le fruit d'une volonté farouche des capétiens depuis l'avènement de leur dynastie de reprendre pied sur des territoires qu'ils estiment appartenir à la couronne de France. Le roi de France n'est au XIème siècle qu'un roitelet, à qui de puissants féodaux reconnaissent une dignité toute honorifique, et dont ils raillent l'exiguïté du domaine royal, non sans s'abstenir de causer par leurs raids quelques dommages. Il n'empêche que Louis VI dit le Gros (1081-1137) entend se faire respecter de ses vassaux, et fort de l'appui de légistes comme de l'Église ainsi que de nobles attachés à sa mesnie, entreprend ce que ses prédécesseurs ont tenté avec des résultats variables mais toujours avec la même constance : raffermir le royaume autour de la dynastie capétienne.

En Normandie, c'est Henri Ier de Beauclerc (1068-1135) qui règne non sans mal sur son immense territoire. Il doit faire face à d'incessantes révoltes internes en raison de son accession pour le moins « aux forceps » sur le trône au détriment de ses frères Guillaume le Roux et Robert Courteheuse.

Le Vexin focalise toutes les attentions de part et d'autre en raison de sa position de zone tampon entre les deux entités. Louis IV franchit le rubicon, ou plutôt l'Epte, en décidant de porter le fer sur le territoire normand par la prise de Gasny. Précisons, et l'ouvrage le fait fort bien, qu'il est inutile de s'imaginer une armée en mouvement livrant bataille sur bataille sur d'immenses plaines. Non, les opérations sont plutôt des « coups de main », c'est à dire des prises de possession de fortifications, avec le cas échéant un siège en bonne et due forme. Mais les chefs de guerre ne renient guère d'employer des stratagèmes loin de l'image chevaleresque que l'on se fait trop souvent du Moyen-Âge.

Confronté à des troubles internes et à un grignotage territorial par les hommes du roi de France, le duc de Normandie pare au plus pressé en érigeant aussi rapidement que possible de nouvelles fortifications (vraisemblablement des mottes castrales) pour contenir dans un premier temps l'avancée des uns et mater la rébellion des autres. Homme de guerre expérimenté, Henri rétablit rapidement la situation au grand dam de Louis VI. Pourtant la bataille de Brémule, à l'instar de nombreux siècles auparavant et toute proportion gardée de la bataille de Pydna (-168), est un enchaînement vers l'affrontement direct alors qu'il ne s'agissait dans un premier temps que de raids et d'escarmouches.

Ce fut principalement une bataille entre chevaliers réagissant dans le feu d'action puisque se trouvant totalement surpris de se trouver face à face. C'est aussi une démonstration de ce qu'est l'art de la guerre en cette période puisqu'il n'y eut à déplorer le décès de... trois chevaliers. Cent-quarante furent perdus pour Louis VI mais ils furent constitués prisonniers dans l'attente d'une rondelette somme en contrepartie de leur liberté. Car le but n'était pas de tuer mais bel et bien de capturer pour rançonner : une guerre un peu plus propre que l'on ne se l'imagine mais aussi plus mercantile. Il n'empêche qu'en ce 20 août 1119, le roi de France manque d'être lui-même capturé et doit s'enfuir précipitamment du champ de bataille, y compris en trompant les vilains qu'il rencontrera afin de parvenir en sûreté en territoire français. D'ailleurs, là aussi mentionnons l'audace de Pierre de Maule et de ses compagnons qui, vaincus, se débarrassèrent de tout ce qui pouvait trahir leur appartenance au camp français pour se retrouver parmi les vainqueurs et rentrer sans peine non sans faire prisonnier un certain Robert de Courci tout éberlué de s'être fait berné.
Du reste, sur un plan plus militaire, c'est une victoire tactique de la chevalerie démontée sur son homologue montée. Les anglo-normands sont des cavaliers hors pairs mais aussi des combattants à pied de grande efficacité, et leur décision de mettre pied à terre n'est pas sans justesse : d'une part un rideau de chevaliers montés normands fait écran entre eux et la charge ennemie, ce qui brise conséquemment la puissance d'impact ; d'autre part, les français ne pratiquent pas encore la lance couchée mais l'estoc, de moindre efficacité en pleine charge.

Cette victoire sèche eut pour principale conséquence d'empêcher le roi de France de se mesurer à nouveau à son puissant voisin occidental, préférant détourner son attention vers d'autres seigneurs à mettre au pas. C'est à ce titre qu'il mourut en 1137 alors qu'il dirigeait une énième expédition punitive. Son oeuvre reste essentiel en ce sens qu'il réussit à pacifier son propre domaine, à affirmer la puissance royale bafouée par les féodaux querelleurs et à coaliser toutes les forces du royaume au point d'impressionner l'Empereur germanique Henri V qui renonça en 1124 à son plan de conquête. Quant au royaume anglo-normand, l'on sait ce qu'il en adviendra au fil des décennies jusqu'à l'affrontement de 1337...

Brémule, bataille oubliée aux conséquences plus diffuses dans le temps qu'on ne le supposerait.



La zone territoriale contestée cerclée en rouge
Vue d'ensemble du monde occidental en l'an 1119 : en rouge l'Angleterre, en bleu la France, en gris le Saint Empire Romain Germanique, en brun la Bretagne

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