mardi 10 juin 2014

Traduttore, traditore


La récente allocution exclusive du président russe Vladimir Poutine sur deux médias français de grande diffusion que sont TF1 et Europe 1 n'ont pas manqué de susciter un réel intérêt de la part du public et des membres du corps journalistique. Il est vrai que l'homme est un habitué des échanges avec son auditoire, ce qui n'a pas manqué de donner lieu à quelques extraits savoureux que l'on pourrait qualifier de « poutinades » : des saillies cinglantes, péremptoires, charmeuses et même non empreintes d'humour en quelques occasions. 

Malheureusement, comme trop souvent en pays de France, c'est le petit mot ou la petite phrase du dérapage qui a suscité toute l'attention au détriment d'une analyse plus globale et circonstanciée. Et ce petit mot, c'est un écart de langage envers les femmes avec lesquelles le président de la Fédération de Russie aurait préconisé de ne pas débattre avec elles (!)
Or, relayée à satiété, l'affaire s'est révélée toute autre...

Les russes, les hommes, et plus encore les hommes russes officiels, tiennent à présenter une image de déférence réelle ou affectée à l'égard de la gente féminine (la journée du 8 mars en est une démonstration éclatante où ces derniers couvrent de cadeaux et de félicitations les ressortissantes de l'autre sexe). Poutine, bien que présenté comme un mâle alpha, sait qu'il y a des limites à ne pas franchir. L'une d'elles étant le respect dû aux femmes.
Or, quand bien même est-il particulièrement acerbe vis à vis d'Hillary Clinton qu'il côtoya lorsqu'elle fut secrétaire du département d'État des États-Unis (correspondant peu ou prou au ministère des affaires étrangères), il y avait tout de lieu de s'étonner qu'il puisse se laisser aller à une si grossière remarque misogyne.
Ce fut pourtant le point de départ d'une myriade de commentaires sur le président russe. Y compris  celle, très médiatisée, de Mme Trierweiler sur son fil Twitter, dont on se demandait bien en qualité de quel poste ou de quelle responsabilité ses propos furent relayés par la presse nationale? Souvent pur prétexte à se défouler à bon compte sur un épouvantail plutôt qu'à prendre le recul nécessaire pour mieux appréhender la politique russe.

Le journal Libération s'est malgré tout fait l'écho de cette étrangeté en y décelant une erreur de traduction (en réalité deux) : 
Interrogé sur ce qu’il aurait répondu à Hillary Clinton (qui l’a comparé à Hitler) s’il l’avait eue en face de lui, il a déclaré, selon cette traduction, qu'«il est préférable de ne pas débattre avec les femmes», alors qu’il aurait fallu lire «il est préférable de ne pas se disputer (ou ne pas polémiquer) avec les femmes». Le verbe «sporitsya» a bien ce double sens, qui dépend donc du contexte.
Et pour ceux qui souhaiteraient avoir une version scripturale : 
С женщинами лучше не спорить и лучше не вступать с ними в пререкания. Но госпожа Клинтон и раньше не отличалась особым изяществом в выражениях.
http://www.vesti.ru/doc.html?id=1654813

Ce point éclairci, il ne restait hélas que bien peu de place aux autres déclarations de Vladimir Poutine lors de son entretien. Que ce soit sur le paradoxe de la souveraineté d'un État lorsqu'il rejoint un ensemble militaire ou politique ; sur la main tendue au nouveau président de l'Ukraine de l'Ouest Petro Porochenko ; sur la vente des BPC français et la formation des marins russes en France ; sur les opérations militaires en cours dans les territoires sécessionnistes d'Ukraine ; sur la présence militaire américaine en dehors de son territoire national ; sur la législation sur les relations homosexuelles etc.
En revanche, il va sans dire que les questions posées par les deux journalistes, pas toujours heureuses quand bien même se seraient-elles voulus désobligeantes (contrastant avec l'obséquiosité sirupeuse envers certains politiciens nationaux), permettent pour la partie russe d'avoir une idée plus juste de l'image qui transparait dans une partie des médias traditionnels français.

La retransmission de cette allocution est disponible sur le site d'Europe 1 : 
http://www.europe1.fr/MediaCenter/Emissions/Europe-soir-nicolas-poincare/Sons/Europe-Soir-Editions-speciale-Interview-exclusive-de-Vladimir-Poutine-2142689/#
Malheureusement, seuls les russophones seront à même de profiter de l'intégralité de l'entretien (sur TF1 comme sur Europe 1 n'est disponible qu'une version écourtée de quasiment la moitié de l'entretien) :
http://www.vesti.ru/only_video.html?vid=602987

Petite nouvelle incidente en rapport avec le très prochain lancement de la Coupe du Monde au Brésil : les clubs de Crimée seront désormais autorisés à jouer au sein des divers championnats russes. Même si en cas de qualification pour les matchs de coupe d'Europe, il faudra obtenir l'aval préalable de l'UEFA qui ne manquera pas de soupeser les risques d'une décision qui serait considérée comme politique...

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