mercredi 21 mai 2014

Non le numérique ne sauvera pas la démocratie!


Titre provocateur mais non empreint d'une vérité qu'il convient d'expliciter et qui trouve sa source dans les conclusions du rapport du Forum Mondial de la Démocratie 2013 auquel j'eus le plaisir et privilège de participer.

Fondamentalement, la démocratie de type occidentale, et à l'approche d'une échéance très importance (bien que minorée par les médias), à savoir les élections européennes, fait face à deux phénomènes qui ne refluent en rien avec le temps : les populistes et les abstentionnistes. À ce propos, contrairement à ce que l'on pourrait penser, les uns ne se nourrissent pas des autres, et ce en toute logique puisque si les populistes doivent peser numériquement, il faut bien que les électeurs se déplacent en leur faveur.

Je préciserai utilement que le terme de populiste n'est pas fondamentalement péjoratif. Pour qui a un minimum de culture historique, la lutte au sein de la république romaine entre optimates (les nobles) et les populares (la plèbe) fut de cet acabit avec une volonté d'évolution sociale. Et qui sera source de plusieurs décennies de troubles civils. L'affaire fut tranchée par un héraut issu de l'aristocratie se mettant, avec de solides arrières-pensées politiques, au service du peuple : Caius Julius Caesar.
Peut-on croire que tout aurait changé fondamentalement? Que les hommes auraient changé? Que les institutions, la superstructure, n'aurait pas été réorientées avec le temps au profit de quelques uns au mépris du plus grand nombre? Une lecture dont l'histoire est le témoin privilégié.

La démocratie est un enjeu contemporain. À force de l'avoir cru intemporelle, elle se délite faute d'attention et de respect. Détournée, elle en est venue à signifier pour certains le contraire de ce qu'elle aurait dû être. Ce qui n'a pas manqué d'alerter des sentinelles moins promptes que celles criant au loup pour des raisons purement électoralistes afin de signifier combien ce patrimoine commun était en danger. Que son emploi comme fer de lance d'opérations militaires était singulièrement contre-productif (relire Machiavel en ce sens qui préconisait de respecter les structures en place et de ne les modifier que cosmétiquement) puisque le meilleur régime pour chaque population n'est pas celui qui est imposé mais celui qui est accepté, et que la démocratie occidentale est propre aux pays occidentaux. Et quand bien même peut-elle être adaptée en d'autres horizons, elle ne doit pas être une condition sine qua none d'entrée en certains cercles. D'autant qu'au sein de démocraties occidentales des tares apparaissent et grossissent telles une tumeur cancéreuse.

Fort de ce dernier constat, l'on s'est tourné vers la révolution numérique et ses nouveaux outils.
Et l'on a envisagé de redynamiser les liens entre individus par ce biais.

Approche erronée? La réponse est complexe mais l'on peut y apporter quelques éléments de réflexion offrant un début d'explication : 
* les outils numériques, pour puissants et pratiques qu'ils soient, ne remplaceront jamais la décision humaine. Ils peuvent y contribuer, mais non s'y substituer in fine. Attendre d'eux une automaticité est à la fois déraisonnable du fait de la dangerosité indue comme vaine en raison de la contingence des actions humaines.
* il n'y a pas de piste privilégiée, plusieurs sont envisagées et aucune n'a été expérimentée à l'échelle d'une grande communauté nationale. Certaines sont enthousiasmantes et d'autres prometteuses mais toutes nécessitent 1) un effort pédagogique à destination des électeurs 2) une liste des dysfonctionnements potentiels accompagnée par un audit des potentialités de fraudes par un panel de spécialistes 3) de ne pas omettre de prendre en considération l'existence d'une fracture numérique géographique, et dans une moindre mesure générationnelle (car nombre de seniors se sont aussi emparés de cet espace virtuel).
* il convient de se méfier des vraies-fausses solutions comme les machines à voter qui ont fait l'objet de mises en garde sur la forme par des experts et sur le fond par le non règlement du problème initial qui est d'inciter les électeurs à se déplacer pour choisir un candidat ou une liste (vote par adhésion et non par élimination).
* la mise en activité de l'introduction du numérique dans les processus de désignation des élus réclame un investissement que la collectivité n'est pas toujours encline à accepter ou à supporter.

De fait, si l'on peut saluer la volonté de certains institutions comme le Conseil de l'Europe de travailler sérieusement sur le sujet, néanmoins au sortir de ces réflexions l'on n'en mesure que davantage que le problème ressort des fonts baptismaux de la démocratie occcidentale : l'absence réelle de représentativité ; la partitocratie qui inhibe l'émergence d'individus au profit d'un appareil de distribution de récompenses à des affidés au détriment du fonctionnement politico-social issu de la société civile ; la professionnalisation du corps politique qui ne considère plus son mandat que comme un métier, une dérive sémantique lourde de sens ; des petites et grandes coalitions qui s'affairent à gérer le présent et le passé plus qu'à prospecter l'avenir ; un trou générationnel qui fait de nombreux régimes en Europe de véritables chambres de gérontes où les qualités de la jeunesse sont absentes.

Le taux d'absentention prévu pour les élections Européennes pose crument, derechef, la question de la légitimité des représentants qui dans le meilleur des cas, en prenant en considération le ratio nombre de voix obtenues (exprimées)/nombre d'électeurs inscrits, tombe quasiment à 1/4 de la population visée en certaines localités, voire moins.
Autre point tout aussi inquiétant, le mot même de démocratie qui a été si souvent employé par le passé jusqu'à en tordre ses principes élémentaires n'est même plus invoqué dans la bouche des responsables politiques. De là à prétendre que les élections ne sont plus qu'une partie de dés grossièrement pipés et que le peuple est sorti de l'Histoire...

En définitive, si la démocratie numérique est souhaitable comme évolution logique et prometteuse, elle ne saurait être l'incubatrice d'un miracle.

Pour approfondir la réflexion, se rendre sur le site du Conseil de l'Europe dans l'espace médiathèque : 

Et sur la fin de la République romaine, est conseillé l'ouvrage suivant issu de la collection Histoire et civilisations des éditions du National Geographic : 

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