mercredi 30 avril 2014

Troupe d'élite : Rio de Janeiro 1997


À l'approche de la prochaine Coupe du Monde 2014 se déroulant au Brésil et des émeutes populaires plus ou moins corroborées par les dépenses générées pour l'accueil de ce grand évènement, il est bon de revenir sur l'action de la police brésilienne de ces dernières années.

Troupe d'élite (Tropa de Elite, Missão Dada é Missão Cumprida en langue originale, qui pour une fois n'a pas été saccagée par une traduction de mauvais aloi) du réalisateur local José Padilha (déjà crédité en 2002 du docu-film Ônibus 174 recueillant les éloges de la critique) nous plonge dans le Rio de Janeiro de la fin des années 1990. En 1997 pour être tout à fait exact. Et pour être encore plus précis, parmi le BOPE, une unité de police d'excellence dirigée par l'officier Roberto Nascimento dont l'action consiste à contrôler et contenir les abcès de violence endémiques dans les favelas, et notamment l'une d'elle, le Morro do Turano.

À l'approche de la venue du Pape Jean-Paul II, ordre est donné de pacifier la zone où se rendra justement le souverain pontife. Ce qui serait une opération de simple contrôle en certaines localités de par le monde revient à Rio à jouer avec des grenades dans un dépôt de munitions...

Le film, ayant bénéficié de l'appui du Ministère de l'Intérieur brésilien, n'est pas manichéen : ni glorification du rôle de cette police spéciale ni excuse larmoyante sur le sort des trafiquants. Au contraire, l'un des passages les plus forts du film ne réside pas dans les scènes d'affrontements, très efficaces et remarquablement réalistes, mais dans le face à face d'une jeune recrue noire pauvre et d'une jeune blanche bourgeoise : l'un croyant au mérite et à l'élévation avec son rôle de policier lui fournissant une vision de la vie très abrupte de la situation et l'autre promise à une belle carrière mais pétrie de bons sentiments incapacitants et la rendant aveugle à une sombre réalité. Le métrage ne juge pas l'action de la police : il la décrit, dévoile les dessous d'un quotidien difficile en caserne comme en mission, sans faire accroire le moins du monde que la violence utilisée soit une solution à terme. Il insiste néanmoins sur le fait que les forces de sécurité font leur devoir dans des conditions compliquées par divers aléas et complexes en raison des situations enchevêtrées. Et qu'il en résulte pour certains membres la tentation d'une cohabitation avec leurs ennemis se fondant sur le plus petit dénominateur commun : rester en vie. Avec comme le mentionne le début du film un arrangement spécifique : « l'équilibre entre les balles des dealers et la corruption de la police est précaire, et à Rio soit un flic est ripou et se la ferme soit il est honnête et part en guerre. ». Tout un programme.
Docu-film? Pas loin en effet. Et même la vie privée des protagonistes rajoute à la crédibilité du propos car aucune romance superficielle ou leçon de morale ne vient entacher le déroulé de l'histoire. Décrivant un quotidien parfois lourd à porter pour ceux qui partagent leur vie avec les membres du BOPE où les uns veulent continuer leurs études pour progresser et d'autres juste faire leur devoir. Le cheminement de deux recrues du BOPE, Neto et Matias, constitue en réalité la seule véritable histoire mise en scène, et encore faut-il bien indiquer qu'il n'y a aucune mièvrerie dans le suivi de leur délicate insertion dans le milieu, entre difficultés logistiques et jungle urbaine. De la même façon que la rigueur de l'entraînement subi n'est pas éludé, bien au contraire!
L'autre élément mentionné est la collusion entre riches bourgeois drogués et délinquants des quartiers pauvres les approvisionnant : deux forces opposées aux autorités chacune à leur manière, la première par l'esprit, la seconde par les armes.
L'interprétation de très bonne facture des acteurs rajoute à cette immersion avec un Wagner Moura et un André Ramiro de grande tenue. Quant à Rio et sa banlieue, elle constitue elle aussi un acteur à part entière omniprésent, de jour comme de nuit.

Pour accréditer du sérieux de la trame scénaristique, signalons que le film est tiré d'un livre où l'anthropologue Luiz Eduardo Soares (qui outre son statut de professeur a endossé plusieurs fonctions relatives à la sécurité publique dans son pays) fut assisté par deux anciens policiers du BOPE, à savoir Andre Batista et Rodrigo Pimentel.

Depuis ces années 1990, les autorités politiques et forces policières adoptent une autre tactique dont les effets positifs sont visibles et qui ne manque pas de rappeler l'expérience des troupes américaines au Viet-Nam devant la démoralisation des troupes qui ne comprenaient pas pourquoi ils devaient évacuer une zone si chèrement acquise. Il ne s'agit désormais plus d'effectuer des opérations « coup-de-poing » sans lendemain, ne permettant que de gagner un modeste répit et au prix parfois de pertes plus ou moins lourdes, mais maintenant de déloger les foyers de délinquance un par un en s'implantant durablement à leur suite. Ce qui implique non seulement une antenne de la police mais des services publics à leur suite sur le territoire même qui avant l'opération de nettoyage appartenait de facto à des gangs. Précisons ce faisant que la police prend bien soin d'alerter de sa prochaine venue afin de laisser le temps aux trafiquants de préparer leur départ. Quant à ceux qui persistent...
Si les récentes échauffourées au Brésil puisent leur origine dans des maux difficilement contestables dont principalement la révulsion de l'écoulement de sommes colossales englouties pour la Coupe du Monde de football et les Jeux Olympiques (en 2016), une instrumentalisation de certains groupes par des mafieux avides de revanche n'est pas écarté par les autorités. Cela n'en constitue pas une majorité mais elle atteste de la dépossession et la volonté de revanche des structures illégales.

Enfin, en guise de conclusion, le logo du BOPE. Que l'on imagine mal en France tant il pourrait heurter les sensibilités du corps politique, à l'instar de l'épisode tragi-comique de ce foulard à tête de mort arboré par un soldat durant l'opération Serval au Mali. Enfin, la musique enivrante du début du film est Rapa das armas dont les auteurs sont les rappeurs brésiliens Cidinho et Doca. Lequels ont repris une musique déjà célèbre dans les années 1990 en la retouchant à leur manière. Elle ne resta cependant guère longtemps sur les ondes en dépit de son succès phénoménal puisqu'elle fut déclarée incitative au crime.
Troupe d'Élite est un film sec, brutal, documenté et poignant. Il a surtout cette particularité de ne pas s'embarrasser de leçon de morale, préférant se focaliser sur le quotidien du BOPE et les difficultés internes et externes rencontrées. De ce point vue du monde, Troupe d'Élite est une curiosité instructive.




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