lundi 14 avril 2014

Lorsque les pays d'occident s'escriment sur la Crimée



Pas vraiment une analyse circonstanciée, plutôt un tableau de ce que j'ai lu et entendu ces derniers jours sur cette situation très singulière confinant pour certains responsables politiques à l'hystérie.


Le grand écart éthique et juridique

La situation en Ukraine est doublement intéressante : d'une part parce qu'elle démontre qu'un pouvoir légal peut être déposé légitimement (adoubé en cela par les autorités occidentales) avec le concours de forces extrémistes fort bien entraînées ; d'autre part parce qu'elle refuse à une population de s'auto-déterminer sur des prétextes de... légalité fondée sur un gouvernement ayant pris le pouvoir par la force.
Bref, la mauvaise foi est surtout ici le paravent du résultat d'une piètre stratégie. Car si l'on commence doucement à entrevoir les dessous de la révolution ukrainienne, dont on peut désormais remettre en cause la question de la spontanéité comme s'interroger sur l'identité des bras qui ont armé les fusils ayant tué place Maïdan tant les manifestants que les forces anti-émeutes, l'emballement de la situation tient à un mauvais calcul des risques et de la condition politico-sociale du pays.

Droit des peuples à s'auto-déterminer et principe d'intangibilité des frontières : c'est le choc du XXIème siècle qui s'annonce.

Cette fixation sur les frontières n'empêche pourtant pas les velléités régionalistes de se réveiller dans toute l'Europe à des degrés divers : Catalogne, Écosse, Flandre pour ne prendre que les éléments les plus contemporains. Car au fond, le séparatisme remodèle les frontières, intérieures certes, mais frontières tout de même avec des conséquences sur les relations extérieures. Sur ce point, n'a-t-on d'ailleurs pas signifié à l'Écosse récemment par la voix du président de la Commission Manuel Barroso qu'en cas d'indépendance, celle-ci devra faire acte de candidature à l'instar de tout État? Il ne s'agit par conséquent pas d'un simple redécoupage administratif interne.

Cette fixation sur les frontières et leur intangibilité cache en sus un élément sensible : la prédominance occidentale qui serait en péril : que les frontières soient immuables est une sécurité pour une Europe déplumée militairement et économiquement. Même si c'est parfois au prix de terribles contorsions comme avec le détachement de Mayotte des Comores en 1976 que l'ONU n'a jamais reconnu (résolution 31/4) ou le Kosovo soutiré par la KFOR à la Serbie en 2008 (et là non par référendum mais par simple décision parlementaire). Par le passé, le droit venait sanctionner a posteriori une situation d'annexion ou de protectorat des puissances européennes alors en pleine faculté de leurs moyens financiers et militaires sans que ces dernières n'y retrouvent quoique ce soit à redire. Le droit international n'est au fond qu'un instantané des rapports de force du moment. De plus, penser que tout système de relations internationales peut être maintenu ad vitam aeternam serait faire preuve d'aveuglement : celui de Westphalie 1648 appartient au passé comme celui de Yalta 1945 est déjà en phase de disparition.

Dans le même ordre d'idée, si la vote en Crimée n'est pas reconnu, alors le rattachement de la Sarre à l'Allemagne de 1935 peut encore être discuté tout comme celui du rattachement de Nice et de la Savoie à la France en 1860.
Au petit jeu de ce qui est légal ou non, je répondrai que tout est question de fait accompli et de consolidation dans la durée. Et, ne l'oublions pas : de la réaction du peuple lui même. Or les effusions de joie sincères qui eurent lieu à l'annonce du résultat du référendum en Crimée abondent dans une large acceptation de ce rattachement. D'aucuns au passage de souligner par sophisme que seuls les résidents de Crimée ont été amenés à se prononcer d'où caducité du résultat. Ah bon? Les consultations au Québec, au Soudan-Sud ou au Timor-Oriental ont impliqué uniquement une partie de la population concernée du pays et non son ensemble, ce qui ne leur a en rien retiré leur légitimité.
Et puis la logique élémentaire veut qu'en cas d'auto-détermination, seule une fraction de la population totale souhaite s'émanciper sur un territoire délimité : c'est justement le principe que de faire fi d'un refus du pouvoir central que de prendre son destin en main.
Du reste, ces questions d'annexion ou de rattachement, selon le camp d'où l'on évoque le processus, démontrent que deux camps s'affrontent et n'ont pas la même interprétation du droit international, ni ne visent les mêmes articles.

En outre, il y a une dynamique qui se fait jour : plusieurs pays ont ces dernières années augmenté leur espace propre. Ainsi la Chine a récupéré Macao et Hong-Kong (laissant à cette dernière son statut spécifique, preuve d'un pragmatisme réel), et teste à diverses reprises les capacités de réaction de Taïwan comme du Japon et de la Corée du Sud ; la Russie a repris la main sur des territoires de l'ex-Union Soviétique, situés en Géorgie et en Ukraine ; la Turquie garde depuis 1974 la main sur la partie nord de l'île de Chypre, soit 36% de l'île.

Les puissances occidentales si précautionneuses du droit international sont-elles pour autant totalement exemptes de reproches? Ni en 2001 ni en 2003 le droit international ne semble avoir été de la partie. Sans s'étendre sur le bien ou mal fondé des opérations en Afghanistan et Irak, le fait est que les instances internationales furent placées devant le fait accompli et n'ont pu qu'au mieux donner un semblant légal à des opérations déjà en cours. Et que dire des évènements de 2011 en Libye qui sur le fondement d'une résolution 1973 interprétée particulièrement extensivement, ont provoqué le courroux des autorités russes et chinoises?

Question subsidiaire : quelle serait l'attitude des autorités françaises si la Wallonie décidait de son rattachement à celle-ci par référendum? Si tant est que lesdites autorités eussent encore de nos jours une vision stratégique...


L'Union Européenne dans le rôle du pompier pyromane

Il est possible de conjecturer que depuis 1991 la poussée vers l'Est, sur les terres de feu l'Union Soviétique, avait un double objectif : d'une part agréger rapidement des pays de l'ex-Pacte de Varsovie (élargissements de 2004 puis 2007) et d'autre part encercler la Russie pour ne plus lui laisser l'occasion de redevenir une grande puissance. Dans le même temps de cette avancée vers l'Est, l'OTAN a engrangé de nouveaux membres de la même manière : Bulgarie, Roumanie, Slovénie, Slovaquie, Estonie, Lettonie et Lituanie, République Tchèque, Pologne et Hongrie.
La géopolitique est cruelle mais pas irrationnelle : la Russie ne pouvait que fort logiquement être courroucée d'observer sur la carte de l'Europe un changement de couleur. D'abord économique puis militaire. L'Union Européenne n'étant vue désormais depuis Moscou que comme le strapontin vers une adhésion à l'OTAN.

Et de se rappeler les recommandations de Zbigniew Brzeziński, stratège américain intelligent et influent, publiées dans son ouvrage Le grand échiquier : « Il est indispensable que l’Amérique contre toute tentative de restauration impériale au centre de l’Eurasie. ». Moins que la stabilité régionale, ce sont les intérêts politiques américains qui sont en ligne de mire. Or, la possibilité d'une Russie qui redevienne une puissance régionale puis internationale est évidemment un écueil sérieux sur ce plan de route. Quoi de mieux alors que de diviser pour mieux régner? Et c'est ce qui est avancé par le contrôle de l'Eurasie, reprenant l'antienne du géopolitologue Mackinder. Tous les propos sont contenus dans le chapitre « Le trou noir ». À relire, d'autant qu'en son sein, il est clairement exprimé que « L'Ukraine représente l'enjeu essentiel. Le processus d'expansion de l'Union Européenne et de l'OTAN est en cours. ». Et l'auteur de rappeler que l'Ukraine doit s'arrimer le plus rapidement possible à ces deux institutions. Non sans ajouter quelques paragraphes plus loin que « Les États qui méritent tout le soutien possible des États-Unis sont l'Azerbaïdjan, l'Ouzbékistan et l'Ukraine. ». En observateur avisé des rapports de force, Brzeziński mentionne néanmoins qu'exclure brutalement la Russie du jeu diplomatique régional n'est pas conseillé, de même que d'attiser inconsidérément les conflits latents entre ces pays et la Russie. Il n'en demeure pas moins qu'il insiste fortement sur le rôle de l'Ukraine en tant que « pivot géopolitique », ce qu'il est difficile de contester.
Au passage l'on relèvera avec intérêt l'objectif d'un telle géopolitique qui demeure in fine « l’instauration d’un système euro-atlantique ». Ce qui est en ce moment même en train d'être négocié entre les institutions européennes et américaines sans droit de regard par les populations concernées.

Au fond dans ce petit jeu de l'escalade, l'Union Européenne se mord les doigts d'avoir si malhabilement joué ses cartes : soutenir ouvertement (c'est à dire y compris sur place et non à distance) les nouveaux maîtres de la Rada tout en enjoignant les russes de ne surtout pas interférer avec les affaires ukrainiennes est une d'une stupidité géopolitique effarante. Il y avait tout lieu d'envisager que la Russie n'accepterait jamais une tentative d'emprise si grossière et visible, d'autant qu'elle eut à subir à sa périphérie des mouvements hostiles, appelés révolutions de couleur, qu'elle étouffa au fur et à mesure. Les réactions épidermiques confinant à l'hystérie sur cette crise sont la démonstration que nul discernement n'est à attendre des dirigeants actuels, exceptée Mme Merkel qui entend ne pas handicaper outre-mesure les industriels et investisseurs allemands commerçants avec et en Russie même si elle se pique de temps à autre de rodomontades mais limitées dans les faits.
Lorsque Mme Ashton, M. Steinmeier et que des délégations de la CIA se rendent à Kiev avant, pendant et après les évènements de Maïdan, comment considérer sans ensuite s'esclaffer les récriminations des intéressés quant à une ingérence russe sur un territoire où une large partie de la population parle la même langue?
Qui a entendu les mots de M. Romano Prodi qui exhortait ses homologues européens à ouvrir un dialogue ferme mais sincère avec les russes en n'affichant pas aussi ostensiblement mépris et partialité? Si peu...

Les diatribes et objurgations envers Moscou, qui sans même se fonder sur l'appréciation de la situation de terrain, sont aberrantes car elles renforcent plus qu'elles n'apaisent le climat de tension. L'hystérie atteint parfois des sommets où la hargne se heurte pourtant au froid rapport de force. Comme des enfants gâtés qui se sont vus refuser un nouveau jouet, nombre de hiérarques européens en viennent à sombrer dans la crise de nerfs et de pleurs sans grande décence. Lorsque les européens patinent depuis des années sur la constellation de satellites Galileo ou sur le projet de gazoduc Nabucco, les russes ont avancé en dépit des obstacles financiers, politiques et techniques. Un ressentiment qui ne demandait qu'à sourdre à la première crise sérieuse et qui met bien plus en exergue pourquoi des dossiers comme l'abrogation des visas entre la Fédération de Russie et l'Union Européenne n'a jamais véritablement progressé durant la décennie passée alors qu'au même moment l'on s'apprête à ouvrir les portes au grand marché transatlantique, et ce sans consulter pour autant les populations. Pourtant les premières concernées par le projet mais l'on n'en est plus à dissimuler la tordaison des principes démocratiques : le cynisme est érigé en unique mode de gouvernance avec toutes les conséquences grandissantes à chaque élection : montée du populisme et abstention de masse...

Du coup, les européens ont avancé des pions par procuration en évaluant que les autorités russes auraient peur de l'escalade : les chancelleries européennes ont joué avec des armes prêtées, si ce n'est parfois volées, et dont l'usage n'est accordé que du bout du lèvres par le grand ami américain. Sauf que...


Les États-Unis lorgnent vers l'Asie

C'est une réalité que les responsables européens, ou plutôt leurs conseillers car j'ai grand peine à penser que les exécutifs de nombreux pays ne soient guère plus que de piètres gestionnaires, feraient bien d'accepter : les États-Unis d'Amérique entendre défendre leurs intérêts et non donner satisfaction au groupement des éclopés de la seconde guerre mondiale. C'est l'Asie qui absorbe l'attention des hiérarques américains, et à raison tant cette zone fait preuve d'un réel dynamisme contrastant avec le vieux continent.
Russie et États-Unis d'Amérique savent pertinemment que le centre de gravité économique et politique s'est déplacé ostensiblement vers l'espace Asie-Pacifique : l'appétence de la Corée, du Japon et de la Chine pour les matières premières russes ne sont pas à négliger dans un contexte où la Russie entend prolonger le processus de diversification de sa clientèle ; le Président américain et tous ceux qui comptent au pays du pygargue sont conscients de la même manière que Chine et Japon soutiennent leur économie et investissent massivement dans les circuits financiers et économiques, et que ces créanciers obligent d'une certaine façon à porter prioritairement le regard vers eux et les conflits endémiques du secteur.
L'Union Européenne au final se retrouve bien nue devant le Tsar : elle voit son avenir derrière elle et ses capacités d'intervention fortement réduites. Et qui plus est, elle ne dispose pas des moyens financiers d'aider l'Ukraine, sans quoi elle l'aurait déjà effectué depuis de nombreuses années. Les promesses inconsidérées qu'elle a avancé n'ont pour l'heure pas abouti, et la facture qui se profile à l'horizon est peu ou prou connue : 35 milliards de dollars à l'horizon 2015! Qui plus est, les négociateurs européens ont déjà prévenu que des « ajustements » structurels devront avoir lieu pour assainir l'économie ukrainienne. Comprendre une libéralisation des services publics et le démantèlement de plusieurs conglomérats, entraînant selon Iouri Kolbouchine de Naftogaz, la compagnie énergétique ukrainienne, une augmentation du prix du gaz de près de 50% pour le 1er mai.
Et encore, nous ne parlons pas dans ce schéma de la dette gazière de l'Ukraine à l'égard de la Russie.
Au final, le plus cocasse serait que l'Ukraine soit supportée à bout de bas par l'Union Européenne, le FMI et la Banque Mondiale, avec pour effet principal... de rembourser la dette gazière de l'Ukraine à l'égard de la Russie! Pour l'heure, les chiffres les plus divers circulent sans énoncer pour autant que ces aides ne seront pas à taux zéro, et conditionnées rappelons-le par des mesures qui ont une forte probabilité de frapper frontalement le niveau de vie de la population. Une autre possibilité serait pour le pouvoir en place de dénoncer la dette gazière en tant que dette odieuse mais ce serait là un casus belli.

Hors de ces questions économiques et financières, ce que certains chefs occidentaux reprochent à Vladimir Poutine, c'est peut-être bien sa qualité première : se comporter comme un vrai chef d'État et en stratège politique. Entre jalousie, incompétence, dogmatisme et ridicule, le spectacle diplomatique de ces dernières semaines n'a pas été joli à voir.
Le maître du Kremlin sait très bien que le feu nucléaire couplé à la vanne sur les conduites de gaz dirigées vers l'ouest sont les moyens les plus efficaces de faire revenir à la raison les européens velléitaires. Et qu'au fond, l'Ukraine est une bombe amorcée que s'échinent à récupérer les chefs occidentaux sans comprendre la nature de celle-ci, tout en feignant de passer pour de dignes philantropes animés des meilleurs sentiments. Lorsque le premier train de mesures socio-économiques attentatoires au bien être des ukrainiens sera mis en place, l'engouement pour l'Ouest risque de se tarir rapidement au sein du pays, y compris dans les territoires les plus acquis à l'arrimage européen. Et compter sur l'afflux de devises étrangères pour résorber les dysfonctionnements d'une économie gangrenée par la corruption (relire à ce sujet le rapport de l'Observatoire du Crime Organisé publié fin 2013) est d'une naïveté coupable.

Ce qui se passe actuellement en Ukraine, et ce qui s'y est déjà passé, est la résultante de l'absence béante de politique étrangère rationnelle menée par les représentants de l'Union Européenne. Un déficit malgré les promesses imposées parfois au forceps par les récents traités (nominations d'un président du Conseil européen et d'une haute représentante pour les affaires étrangères censés donner enfin consistance à une politique étrangère et de défense communes). Sur l'échiquier ukrainien, en jouant la surenchère et en s'affichant trop ouvertement au côté de l'opposition tout en refusant d'inclure la Russie dans une Ukraine apaisée et viable politiquement comme économiquement, l'Union Européenne a clairement vendangé sa crédibilité. Mais pire encore, le gâchis a été accentué par l'impossibilité provenant de plusieurs dirigeants nationaux de s'extraire d'une vision manichéenne remontant aux années 1980. Triste constat qui n'est amené qu'à se répéter à chaque nouvelle crise.

Derniers éléments : le premier relatif à la sanction la plus spectaculaire à l'encontre de Vladimir Poutine : la sortie de la Russie du G8 est-elle à ce point si catastrophique pour son pays lorsque l'on sait que la Chine n'en fait pas partie et que les vraies résolutions ne se déroulent pas lors de ce type d'agapes? ; le second a trait au fait que l'on évoque les régions russophones de l'Est de l'Ukraine, or pour qui se penche réellement sur la carte des populations s'exprimant nativement ou employant largement cette langue, l'on constate que le tracé est plus un croissant s'étendant de Kharkov à Odessa (pour mieux saisir le propos, voir ci-dessous carte du Washington Post).


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