mercredi 19 mars 2014

Les tatars de Crimée

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Article paru sur Alliance GéoStratégique le 19 mars 2014

Lors des récents troubles en Ukraine consécutifs au rapprochement du président Viktor Yanoukovitch vers l'Union douanière plutôt que l'Union Européenne, il a été évoqué les risques d'une partition du pays en deux entités géographiques. Pour plausible, cette hypothèse méconnait pourtant une autre réalité ukrainienne qui pèse pourtant dans le contentieux entre autorités ukrainiennes, européennes et russes. Celle d'une région qui se révéla souvent au cours de l'Histoire un véritable enjeu géostratégique, la Crimée et le destin mouvementé d'un peuple multiséculier : les tatars de Crimée.

Tatar drapeau

Les tatars, fer de lance de la conquête mongole

Les tatars ont souvent été confondus au fil des chroniques occidentales avec les envahisseurs mongols. S'ils ont été soumis puis intégrés aux forces mongoles, et ce dans une très large proportion, ils ne furent pas cependant pas à l'initiative des grandes campagnes du XIIIème siècle. En revanche leur combativité et leur dextérité attirèrent favorablement l'attention de leurs maîtres mongols qui les employa pour briser toute force ennemie. En vérité, les tatars sont d'origine turque, ce qui déjà les distinguait nettement des mongols qui composait un groupe ethnico-linguistique à eux seuls. En somme, les tatars ont fait écran auprès des européens, malgré la connaissance de peuples turcophones comme les Coumans ou Kiptchaks, faisant des mongols de parfaits inconnus. Une lacune informationnelle qui allait avoir de graves conséquences par la destruction de la Rus' de Kiev en 1240 et par les défaites écrasantes de forces européennes coalisées en 1241 [1].

La route vers la naissance du Khanat de Crimée

Par une ironie dont l'Histoire a seule le secret, ceux qui servaient les mongols vont progresivement former des territoires où le substrat des khans de Karakorum va s'effacer au fil des décennies. Les tatars bien plus nombreux que les mongols, vont à partir du XIVème siècle profiter de l'affaiblissement du pouvoir central pour s'implanter durablement sur les territoires d'Europe de l'Est et d'Asie Centrale. C'est à partir de ce moment qu'est consolidé l'implantation des tatars en Crimée au sein d'un ensemble géopolitique plus large s'étendant des Carpates aux confins du Kazakhstan actuel : la Horde d'Or. Celle-ci demeurera pendant près de deux siècles et demi (1240-1502) un territoire autonome puis clairement indépendant des autres seigneurs mongols.

Une donnée fondamentale va changer la physionomie des relations avec les voisins de la Mer Noire : l'adoption en 1313 par le khan Öz-Beg de la religion musulmane. Si ce choix va le rapprocher de la force ottomane grandissante sur l'autre rive depuis le règne d'Osman Ier (1299-1326), elle va aviver les tensions avec les peuplades de confession chrétienne jouxtant son périmètre de souveraineté, à savoir les moscovites, les polonais et les lituaniens [2] puis ultérieurement les cosaques. Leurs qui pousseront siècle après siècle irrésistiblement vers les eaux chaudes. Cette poussée couplée à une contestation interne de plus en plus virulente du fait d'identités multiples vont aboutir à la création en 1441 d'un gouvernorat de Crimée puis en 1502 du Khanat de Crimée. Lequel par l'emploi successif ou cumulatif de la diplomatie, des armes et de son aura culturelle saura persister pendant plus de trois siècles. Précisons que ce khanat en dépit de son indépendance ne manquera pas de revendiquer ultérieurement sa filiation avec la Horde d'Or pour tenter de rassembler les tatars en une entité géographique mais se heurtera aux ambitions identiques affichées par les Khanats de Kazan et surtout d'Astrakhan, scellant de fait l'impossible réconciliation entre frères.

Devenu un quasi-protectorat ottoman [3], la Crimée s'installe dans le paysage de la Mer Noire et pèse sur les conflits du bassin. Pour preuve de sa large autonomie, Bakhtchyssaraï devient en 1532 la capitale de cet acteur stratégique, et dont la magnificience sera chantée par l'illustre poète russe Pouchkine. L'opulence de la région attire inexorablement les convoîtises des forces environnantes. Sa résistance est d'autant plus remarquable que lesdites forces sont des puissances majeures, et qu'elles se livrent un combat à distance. Au XVIIIème siècle cependant la situation empire nettement, et si la République des deux nations (union de la Pologne et de la Lituanie depuis 1569) quitte progressivement la table de jeu, l'Empire Russe et l'Empire Ottoman se font désormais seuls face par delà les rives de la Mer Noire avec pour enjeu principal la propriété de la Crimée.

Khanat Crimée

Carte russe de l'Europe orientale fin du XVème siècle

L'annexion par l'Empire Russe et le rattachement à la République socialiste soviétique d'Ukraine

La guerre russo-turque (1768-1774), dont peu d'écho arrive en Europe occidentale occupée à panser les plaies de la guerre de sept ans, est l'aboutissement du rêve de Pierre le Grand quelques décennies auparavant : disposer d'une autre fenêtre maritime plus propice que celle de la Baltique. Catherine II selon les termes du traité de Küçük Kaynarca ne s'approprie pas directement la Crimée mais seulement quelques territoires dans le Caucase et à l'Ouest du Dniepr. Cependant le vrai fait majeur est le détachement imposé du Khanat de Crimée de la sphère d'influence ottomane en lui interdisant toute ingérence future : le traité de Niš conclu en 1739 et défavorable à la Russie était devenu caduc, tout en devenant de facto le nouveau « protecteur » des tatars de Crimée.

Dès lors, l'histoire de la Crimée et de ses habitants (qui comprenaient outre les tatars de nombreux grecs, juifs et italiens) se confond avec les vicissitudes de la Russie impériale car l'impératrice Catherine II s'empresse d'intervenir lors de la guerre civile découlant du refus des clauses du traité de Küçük Kaynarca pour l'annexer.

Malgré tout, le renouveau par sa codification de la langue tatare à la fin du XIXème siècle a pour première ambition de ne pas rompre les liens passés avec les turcs ottomans.

C'est principalement durant la seconde guerre mondiale qu'eut lieu l'un des épisodes les plus tragique de leur existence : la déportation le 18 mai 1944 (kara gün, jour noir en langue tatare) de la population suspectée par Joseph Staline de sympathie envers l'ennemi (la Crimée fut occupée par les nazis entre 1941 et 1944). Le chiffre de 240 000 individus impactés est cité pour un ratio de mortalité de plus de 46% dû aux conditions de transport puis de détention. Une réalité qui ne se fit jour qu'après la déstalinisation et qui conduit seulement après 1991 au difficile retour des populations des milliers de kilomètres de là où elles se trouvaient (généralement en Asie centrale, et plus particulièrement en Ouzbékistan).

Le destin va basculer derechef en 1991 et l'effondrement de l'Union Soviétique. La fameuse phrase de Boris Eltsine engageant les républiques à prendre autant de souveraineté que possible aboutira à la séparation des différentes entités. À peine réunies sous l'égide d'une Communauté des États Indépendants qui ne trouvera guère sa place les deux décennies à venir, plusieurs entités vont effectivement prendre le large et se défier ouvertement de la Russie. Les Pays Baltes, la Géorgie et l'Ukraine seront de ceux-ci. La singularité de la Crimée en 1991 tient à ce que ce territoire est d'une part peuplé très majoritairement de russophones mais aussi que son rattachement administratif à l'Ukraine n'a été effectif qu'en 1954 sur décision unilatérale de N. Khrouchtchev. Cette décision lourde de conséquences avait été prise dans un contexte post-conflit dans le souci de raffermir les liens entre les deux républiques au sein d'une union que l'on voyait durer encore bien longtemps, et surtout pour faire oublier son rôle d'exécutant durant les dures années staliniennes [4]. Subiste cependant une particularité ressurgie de l'époque soviétique : le statut de république autonome de Crimée au sein de l'Ukraine : un statut qui avait été rétabli en 1991 après sa dissolution en 1945 sur ordre de Staline. Le gouvernement ukrainien s'employa les années suivantes à favoriser le retour des exilés tatars, tout en leur réservant certains postes dans l'administration.

Situation contemporaine, les tatars entre deux communautés

Reste depuis les années 1990 une situation difficile à gérer. Le port militaire de Sébastopol est le plus connu mais pas le seul. Ainsi, les russophones de Crimée se sont retrouvés dans un embroglio juridique peu enviable faisant d'eux des apatrides. La solution trouvée, et relativement matoise, par le gouvernement moscovite fut de leur délivrer des passeports russes. Une décision qui implique de jure une protection de ces nouveaux ressortissants, de la même manière que pour les alains du Sud (ossètes) [5].

Du reste, le retour des tatars de Crimée et leurs descendants ainsi qu'une démographie favorable ont abouti à ce qu'ils représentent désormais près de 10% à 12% de la population de la péninsule (depuis 2001, il n'y a plus eu de recensement de la population, il est donc malaisé d'évaluer avec exactitude leur nombre actuel). Accroissant les sujets de tension avec les russes sur place.

Recensement 2001

Relativement réticents envers la Russie, les tatars sont désormais considérés comme des supplétifs de la politique nationaliste ukrainienne. Cependant si les intérêts convergent de même que les rancoeurs à l'égard du grand voisin russe, rien n'est fondamentalement inscrit dans le marbre de la realpolitik et quelques décisions maladroites pourraient fort bien rééquilibrer la balance des relations communautaires et avec le pouvoir central.

À ce titre, l'abrogation précipitée et inopportune le 23 février 2014 de la loi sur les langues régionales votée en juillet 2012 est certes mal vécue dans l'Ouest de l'Ukraine mais tout autant en Crimée où près de 60% de la population est russophone mais où l'on parle les dialectes turcophones comme... le tatar. D'où un sentiment d'écrasement par un pouvoir non reconnu par les autorités locales, ayant même désigné leur propre maire à Sébastopol alors que celui-ci est généralement nommé par le gouvernement de Kiev. À Simferopol en revanche, c'est un tatar, Albert Kangiyev, qui gère les affaires locales et qui entend ne mener aucune mesure à l'encontre de ses administrés russophones. De plus, les officiels du Tatarstan, un sujet de la Fédération de Russie, peuvent très bien proposer leurs bons offices à leurs cousins afin d'éviter que la situation ne dégénère d'autant que la tension restera longtemps palpable dans cette zone contestée. C'est ce qui s'est par ailleurs déroulé peu après la première rédaction du présent texte avec la venue du président de cette république russe en Crimée le 5 mars.

Signe de ces relations complexes, le 26 février, le Mejlis, le parlement régional des tatars a subi une tentative d'occupation par des manifestants pro-russes, symbole de tensions croissantes entre les communautés.

Les tatars sont une donnée à prendre en considération lorsque l'on évoque la Crimée en sus de la communauté russophone et du port de Sébastopol. Ils n'entendent pas se laisser à nouveau déposséder de sa terre et sont prêts à se rapprocher de ceux qui leur garantiront des droits conséquents. Si les rapports avec les russes ne sont aucunement simples et restent tendus, ils ne sont pas obligatoirement immuables et peuvent fluctuer dans une certaine mesure vers l'objectif partagé par exemple d'une autonomie renforcé à l'égard de l'Ukraine. L'appel téléphonique du 12 mars entre Vladimir Poutine à Moustafa Djemilev, chef de la communauté tatare locale et ancien président du Mejlis, était une façon courtoise mais ferme de prévenir que leur neutralité était la meilleure des options à envisager dans l'intérêt de tous. Quant à la Turquie, celle-ci si l'occasion se présentait ne manquerait pas de pousser ses propres pions sur un terrain ayant appartenu à l'Empire Ottoman dont elle est l'héritière en prenant la défense d'une population turcophone. Quant aux nouvelles autorités ukrainiennes, elles bénéficient de l'option, même risquée, d'employer les tatars comme une tête de pont afin de bénéficier d'une assise administrative locale favorable. Dans un scénario comme dans l'autre, les tatars savent que leur position est scrutée avec attention et en définitive en ces temps troublés, extrêmement précaire.

[1] En 1241, à deux jours d'intervalle une armée polonaise renforcée de chevaliers de toute l'Europe est défaite à Liegnitz/Legnica tandis que les troupes hongroises renforcées par des auxilliaires coumans ayant fui l'avancée mongole sont écrasées à Mohi.

[2] Le terme de Fédération Międzymorze désignait les royaumes de Pologne et de Lituanie s'étendant entre les deux mers (Baltique et Noire). Le terme est parfois employé de nos jours pour mettre en exergue une perspective géopolitique énoncée par la Pologne.

[3] Les khans de Crimée malgré la tutelle ottomane effective depuis 1478 purent continuer à battre monnaie et à disposer d'une relative autonomie en matière de relations étrangères. Du reste, cet appui somme toute loin d'être étouffant, se révèlera profitable puisque Mengli Ier Giray rassuré sur les intentions de son puissant voisin pourra entreprendre une campagne contre la Horde d'Or et se défaire de son emprise définitivement.

[4] L'Ukraine eut à subir une terrible famine, holodomor, entre 1931 et 1933 où l'on recensa entre 2,5 et 3,5 millions de morts.

[5] De cette situation découla la guerre russo-géorgienne en 2008 puisqu'au bombardement de Tskhinvali par les forces géorgiennes répondirent les troupes russes au prétexte que les habitants disposaient de passeports russes et devaient être protégés comme des ressortissants de la Fédération de Russie.

Bibliographie :

N. Riasanovski, Histoire de la Russie, Robert Laffont, 1996

O. Serebrian, Autour de la mer Noire géopolitique de l'espace pontique, Artège, 2011

I. Lebydynsky, La Crimée, des Taures aux Tatars, L'Harmattan, 2014

B.G. Williams, The Crimean Tatars: The Diaspora Experience and the Forging of a Nation, Brill, 2001

Валерий Возгрин, Исторические судьбы крымских татар, Мысль, 1992


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