lundi 10 mars 2014

Cyber Crimée

Si tous les yeux internationaux sont tournés vers l'Ukraine en général et la Crimée en particulier, ce qui n'empêche pas le monde de tourner de la Thaïlande au Venezuela en passant par le Qatar, l'aspect cyber est scruté avec attention pour savoir si nous serions en face d'un scénarion à l'estonienne (paralysie massive des réseaux de communication et d'échanges de données) ou à la géorgienne (frappes cybernétiques précédant et accompagnant une opération militaire conventionnelle).

Pour l'heure rien de tel. Ou presque.
Le « presque » tenant dans les tentatives répétées de groupes d'hommes armées tentant de couper l'accès par fibre optique entre la péninsule et l'Ukraine continentale.
Le propos est relaté par l'agence des télécommunications nationales Ukrtelecom qui a signifié qu'elle faisait face à des actes de malveillances répétées sur son réseau de fibre optique et qu'il lui était difficile d'assurer le bon fonctionnement des communications.
Du reste, et toujours pour rester sur la couche physique, les communications sur mobiles de plusieurs membres du parlement ukrainien ont été coupées pendant deux jours selon le SBU (Service de sécurité de l'Ukraine).
L'équipementier britannique BAE Systems a fait part de la propagation du maliciel appelé Snake visant spécifiquement les serveurs de grandes entités ukrainiennes et qui réclamerait un haut degré d'expertise pour en tirer bénéfice. L'éditeur allemand de sécurité informatique G Data Software abonde en ce sens en désignant une origine vraisemblablement russe, et plus particulièrement le groupe qui aurait délivré Agent.BTZ ayant visé plusieurs bases américaines en 2008.


Ensuite, un coup d'oeil sur les IXP, ces points d'échange Internet qui permettent économiquement de baisser le coût des installations et leur entretien, et stratégiquement d'éviter un isolement préjudiciable, démontre que celui de la Crimée est sis à Simféropol. Un point névralgique dont la présence et l'emprise russe est déjà assurée. La suite ne pourrait qu'être des plus logiques : un raccordement du réseau de Crimée sur le russe à travers le détroit de Kertch. Lequel détroit par ailleurs pourrait voir ses deux rivages reliés par un pont depuis l'acte en ce sens signé par le Premier Ministre Medvedev [1]. À défaut restent les liaisons par satellites et par ondes radio (Wi-Fi ou Wi-Max).


Pour l'heure, c'est une guerre au niveau de la couche informationnelle, ou sémantique, qui se joue sur les écrans où médias russes, ukrainiens et occidentaux y vont de leur couplet en soufflant le chaud et le froid. Paradoxalement, les sorties remarquées des deux journalistes américaines de Russia Today Liz Wahl et Abby Martin prouvent qu'une certaine prise de position critique est possible, y compris sur une chaîne proche du pouvoir. 
Comme de coutume, l'extrapolation, l'omission, le détournement, la minimisation ou encore l'invention sont de mise pour emporter l'adhésion des parties.
Je vous invite à lire à ce sujet l'article de l'allié Guerres et influences : Crimée, la bataille de l'information.
En outre, les réseaux sociaux confirment leur rôle de premier plan comme en atteste cette vidéo prise par un drone ukrainien des gardes frontières montrant, est-il précisé, un déploiement de soldats russes à Armyansk, au nord de la péninsule. Rien ne permet fondamentalement de l'affirmer ou de l'infirmer, mais participe à cette bataille médiatique en cours avec l'appoint de la numérisation du champ de bataille.
Une bataille de l'information qui prend des allures de ring de boxe. Quasiment au sens propre puisque le champion ukrainien, président et figure emblématique du parti Oudar désormais au pouvoir et adoubé par les autorités occidentales, risque fortement de se voir opposé... à Nicolaï Valouev, le champion russe qui est passé récemment par la Crimée pour apporter son soutien aux résidents.


Enfin, l'on se souvient, à juste titre, de l'émoi provoqués par le décès place Maïdan à Kiev de plusieurs manifestants (et de policiers que l'on ne cite pourtant que trop rarement) par des tireurs embusqués (snipers). Or, le site Bruxelles2 nous révèle que la thèse si promptement défendue d'une effusion de sang provoquée par le pouvoir en place de Yanoukovitch (armé selon les versions par Moscou) est en réalité extrêmement plus compliquée, limite attentatoire à l'image relativement consensuelle d'une révolution propre menée par l'opposition vendue généralement en Occident par les intéressés. Ce sont tous ces morts qui sont à l'origine du renversement définitif du régime et de la fuite de l'ancien président : ont-il été les victimes d'un sinistre calcul politique pour accélérer le cours des évènements? Le ministre des affaires étrangères estonien Urmas Paet sans évoquer cette éventualité n'en remet pas moins en cause la version officielle avant de se rétracter une fois la conversation fuitée sur les réseaux. Une conversation rendue publique de manière « opportune » au moment où le nouveau régime doit prouver sa crédibilité internationale et surtout rasséréner la partie orientale du pays. Et pour en revenir à Yanoukovitch, l'on aura noté que Vladimir Poutine a bien précisé au sein d'une allocution récente que ce dernier n'avait plus d'avenir politique, se débarrassant au passage d'un faux allié qui au petit jeu des enchères entre les deux unions a tout perdu.

Par conséquent, ce n'est ni un scénario à la géorgienne, ni un scénario à l'estonienne qui se joue devant nos moniteurs. C'est une autre forme, active mais plus discrète. Car l'on n'observe aucune réelle attaque massive envers les institutions ou les sociétés ukrainiennes, comme si un ordre de retenue avait été donné. Du reste, n'oublions pas aussi que l'Ukraine recèle nombre de pirates informatiques qui ont souvent fait jusqu'à un passé récent les gros titres de l'actualité en matière de cybercriminalité.

En complément de la présente analyse, je vous incite à vous rendre sur le blogue Poussières d'Empire qui dispense quelques cyber-considérations. Et une cartographie de bon aloi.

Outre bien évidemment La cyberstratégie russe qui traite plus en profondeur du sujet, n'omettez pas de lire à la suite Attention : Cyber ! : Vers le combat cyber-électronique qui revient très opportunément sur les premières opérations majeures menées sur les réseaux des télécommunications durant la guerre de Crimée (1853-1856).

Pour clore ce billet et comme je n'évoque que trop rarement le continent africain, alors je me permets de relayer ici le Grand Débat d'Africa1 mené par Francis Laloupo consacré à cette situation géopolitique. N'hésitez surtout pas à l'écouter de bout en bout, tant la qualité est au rendez-vous.
http://www.africa1.com/spip.php?article41277
Si vous désirez l'écouter ultérieurement, téléchargez le podcast via ce lien : http://www.africa1.com/IMG/mp3/le_grand_debat_-_04_03_14_pad_-_.mp3

[1] Ce détroit avait déjà par le passé suscité la colère des autorités ukrainiennes, ces dernières accusant les russes de construire un remblai grapillant de ce fait quelques précieux mètres vers l'île de Touzla comme ce fut le cas en 2003. Cependant, en décembre 2013, un accord avait été conclu entre les deux représentants respectifs de leurs pays pour l'érection de cet ouvrage.

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