samedi 8 février 2014

Guy Debord et le jeu de la guerre



C'est suite au désir de le lire suivi de son achat que j'ai enfin pu me plonger dans cet ouvrage assez atypique d'un homme, Guy Debord, (1931-1994), trop souvent ramené à l'ère situationniste (1957-1968) alors que son activité déborda bien au-delà. Révolutionnaire critique du mouvement de mai 1968, il s'exerça aussi au cinéma et à l'écriture comme... à la stratégie!

C'est en effet en 1965 que Guy Debord dépose le brevet du Jeu de la Guerre qu'il aurait élaboré une dizaine d'années plus tôt, avant d'en entamer la commercialisation en 1977. Cet esprit affuté et cinglant, qui n'hésita pas dans son célèbre La société du spectacle à fustiger en visionnaire le processus de marchandisation de la culture et sa transformation en un monde où elle n'est plus que le vecteur de l'asservissement des masses par la classe au pouvoir. Tout comme il permit de redécouvrir, grâce à son ami et éditeur Gérard Lebovici, August von Cieszkowski et son Prolégomènes à l'historiosophie. Le Jeu de la Guerre est singulier dans le sens où il ne s'agit pas d'un essai ou uniquement de règles de jeu mais du détail d'une partie répertoriant une situation donnée avec un éventail relativement large des coups disponibles. Il ne faut pas s'attendre par conséquent à une exégèse ou une analyse détaillée mais plutôt à la démonstration des mécanismes d'un jeu de stratégie se déroulant principalement à l'ère napoléonienne. Mentionnons que Debord connaissait et appréciait Carl von Clausewitz, Ardant du Picq ou encore Antoine de Jomini. Officiers-essayistes qu'il intégra au sein de la collection Stratégie de la maison Champ Libre. En conséquence de quoi l'homme savait de quoi il parlait, et s'était mis en tête de produire un système où quatre types de pions pourraient interagir (cavalerie, infanterie, artillerie et transmission) sur un ensemble géographique composé de 500 cases (25X20). 

Plusieurs cases spécifiques ont une importance primordiale : les arsenaux qui représentent l'approvisionnement logistique, les montagnes qui constituent un obstacle naturel et les cols qui sont le seul passage autorisé sur la ligne montagneuse. Ensuite, plusieurs règles encadrent les mouvements de chaque pion (ex. l'artillerie à pied ne disposera que d'un déplacement d'une case alors que l'artillerie à cheval pourra se mouvoir sur le double de la distance). De même qu'une offensive doit être minutieusement coordonnée puisqu'elle fait appel à l'ensemble de la force tactique des pions employés à cet effet, ainsi que du soutien de l'artillerie. Mais le plus intéressant dans ce domaine est le rôle essentiel des transmissions qui font office de relais logistique. Sachant que toute unité désolidarisée des lignes logistiques est paralysée et logiquement vulnérable car incapable d'action offensive ou défensive (simulant de fait la déréliction, en raison d'une coupure avec le reste de l'armée). Le moyen le plus radical et le moins brutal de mettre fin à une partie est de prendre possession des deux arsenaux de la partie adverse, d'où l'obligation de varier sa stratégie en fonction de son objectif et des mouvements de l'ennemi. L'aspect du barrage d'artillerie est aussi pris en compte par la neutralisation des forces adverses, même numériquement supérieures en obligeant une partie de la ligne offensive à rester à couvert.

À travers cinquante-cinq schémas Debord explicite l'intérêt de se tenir prêt à réorienter sa stratégie initiale et ne sous-estimer en aucune manière la préservation de ses lignes logistiques. Quatre phases peuvent en être extraites : le déploiement, la manoeuvre, la bataille, l'exploitation.

Les bémols que l'on peut adresser sont d'un double ordre : le moral et la fatigue ne sont pas pris en compte, ce dont Debord s'excuse dans le corps de règles ; la carte n'est pas générée aléatoirement par une modification des tuiles comme cela se pratique actuellement mais sur un ensemble géographique déterminé et immuable. L'auteur précisant en outre que le contexte se prêterait plus à celui d'un conflit se déroulant peu ou prou à la Guerre de Sept Ans qu'à celui de la Révolution Française bien que pourtant l'on pourrait aussi s'imaginer dans un champ de bataille digne de l'épopée napoléonienne.

Il est difficile de recommander la lecture de l'ouvrage co-écrit avec Alice Becker-Ho. Non en raison de sa qualité intrinsèque mais par l'évaluation de son apport réel. Il permet certes de découvrir par les annexes et les documents retrouvés un Guy Debord passionné par la stratégie militaire et son grand intérêt porté aux questions des communications mais il est limité dans le sens où l'on dispose plus d'un livre de règles commenté que d'un recueil sur l'art de la guerre. Il est autrement plus judicieux de l'appréhender comme un ouvrage atypique, à l'image d'un homme clairvoyant sur son temps et ses contemporains, et qui ne manquera pas de fonder les bases du jeu de stratégie des années 1980, lequel trouvera à cette époque un nouveau souffle sur un nouveau support en plein essor : les ordinateurs personnels.

Pour une version informatisée, se rendre sur le site suivant : http://r-s-g.org/kriegspiel/about.php

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