vendredi 17 janvier 2014

La stratégie informationnelle : le double cas d'Occupy Wall Street et du Tea Party


C'est à la suite de la lecture d'un article de Thomas Frank journaliste au Harper's Magazine et auteur d'une saillie en novembre 2012 qui fut relayée par Le Monde Diplomatique en son édition de janvier 2013, que j'eus l'intention d'écrire sur le sujet tant il m'a semblé emblématique de ce qu'est la lutte informationnelle.

Distincte de la matérielle et de la logicielle, la couche informationnelle, ou couche sémantique, est celle où se déroule une bataille duale : à la fois pour le sens que l'on donne à l'information en aval mais aussi pour son obtention et les moyens de sa diffusion ou de sa rétention en amont.

Revenons-en au journaliste américain. Ce dernier au sein du journal The Baffler [1] faisait mention de la défaite du mouvement Occupy Wall Street face à celui du Tea Party. Deux mouvements qui s'ils puisent dans une insatisfaction portée à ébullition, ne visent pourtant pas les mêmes cibles ni les mêmes objectifs. Ainsi si les premiers entendent représenter les 99% de la population qui ne joue et ne gagne pas au casino de la bourse, les seconds entendent principalement faire reculer le gouvernement sur la taxation perçue comme une spoliation et une privation des biens. Et l'auteur de relater que si les premiers ont réussi à obtenir une adhésion très large au sein de la population, cela ne leur a pourtant pas permis d'arriver au bout de leur combat et d'obtenir une victoire, même partielle tandis que les seconds ont réussi à faire infléchir le gouvernement, jusqu'à obtenir la faveur de Paul Ryan, vice-présidentiable au côté de Mitt Romney lors des élections présidentielles américaines en novembre 2012 [2].

Pourquoi le mouvement Occupy Wall Street lancé en septembre 2011 a-t-il flanché sur la durée alors que celui du Tea Party ayant débuté en janvier 2009 a réussi à bénéficier d'une écoute attentive jusqu'aux plus hautes instances? C'est là où Thomas Frank devient particulièrement acerbe : il fustige une certaine suffisance des meneurs intellectuels du mouvement, engoncés dans leur travers universitaire ou estudiantin, à savoir une théorisation de leurs actions ou celles d'autrui au détriment de la poursuite d'actions socio-politiques. S'il ne se défie pas du concours du monde universitaire au mouvement, il morigène en revanche la tentation de nombreux acteurs d'avoir empli les amphithéâtres et les revues en lieu et place de canaliser l'élan et les bonnes volontés et d'insuffler de nouveaux modes d'influence. Là où la pression du Tea Party était claire et inflexible, celle d'Occupy Wall Street s'est délitée au fil du temps en raison de sa captation hors du champ du réel par les « mandarins ».

Anti-intellectualisme de la part d'un observateur déçu du mouvement? Au vu des éléments qu'il énonce, le propos n'en semble pas moins reposer sur une réalité, qui donne matière justement à réflexion sur la lutte informationnelle. Ainsi, Thomas Frank dénonce l'absence de revendications intelligibles et censées dès le départ : une tare qui fut au fil du temps le strapontin pour une déliquescence qui se matérialisa par la tenue de colloques et d'écrits où le petit monde intellectuel qui devait construire, relayer, corriger et amplifier l'élan populaire passa son temps à regarder et discourir sur son nombril. Le trait est cruel sous la plume du journaliste mais n'en illustre pas moins combien l'information seule, et même en dépit d'une résonance initiale forte, ne peut vaincre sur la durée sans entrer dans un tuyau adapté à la population (ou les) visée(s) : l'information doit passer par le prisme de la communication de la même manière qu'une flèche pour atteindre une cible lointaine déterminée doit être bandée puis relâchée par la corde d'un arc.

Si Thomas Frank fustige le mandarinat, il pointe aussi du doigt l'incroyable carence tactique (dilution des moyens) et stratégique (objectifs sibyllins) d'un soubresaut populaire qui en raison d'un programme resté trop longtemps flou et d'une difficulté à garder la cohésion d'un grand ensemble de personnes s'est érodé jusqu'à devenir une caricature de l'idée de départ. Miné précise-t-il encore par des carriéristes qui se sont emparés de l'évènement pour se donner quelque opportunité de briller et de glaner de lucratives places au sein d'un système qu'ils prétendaient combattre. Pour l'analyste, lorsqu'il s'appesantit sur les Tea Party, il relève néanmoins des similitudes quant aux limites des deux mouvements (manque de leader médiatiquement reconnu, symbole partagé du masque de Guy Fawkes, refus des plans de sauvetage financiers de 2008, intérêt pour le libertarien Ron Paul, détournement de la colère populaire). Alors pourquoi l'un a obtenu gain de cause et l'autre non?

La réponse vient de la même plume : « il [le Tea Party] disposait d’argent, de réseaux et de l’appui d’une grande chaîne de télévision (Fox News). Aussi n’a-t-il pas tardé à produire des dirigeants, des revendications et un alignement fructueux sur le Parti républicain ».
Tel est son secret : construction de réseaux d'entraide et communicationnels, appui sur au moins un média majeur, collecte de fonds et enfin une fois le mouvement parvenu à maturation, négociations et stratégie d'influence sur le parti le plus apte à satisfaire ses demandes.
Du reste, si des objectifs flous permettent dans les premiers temps d'agréger des individus de façon large au départ, ils rebutent à moyen et long terme en faisant apparaître un manque de solidité doctrinale ou programmatique. Du même auteur, « Le succès venant, le Tea Party a remisé au placard ses discours bravaches sur l’organisation  horizontale. » : ce qui signifie tout simplement qu'une stratégie informationnelle ne doit pas être figée mais souple si l'on entend parvenir à atteindre le ou les objectifs concernés.

Ce qu'il convient de retenir fondamentalement est que quelque soit la cause, de mauvais relais communicationnels et une dilution du flux informationnel par de multiples sorties causent à coup sûr la défaite de celle-ci. La justesse d'une cause, avec toute la subjectivité inhérente au mot, se fracassera toujours par la maladresse de ses exécutants, par l'absence d'une stratégie viable et par le manque de tactiques réalistes et efficientes.
En définitive, l'information ne se meut pas et ne se vaut pas par elle-même et ne saurait s'affranchir d'une stratégie globale : c'est notamment là tout le rôle de la cyberstratégie dans le cadre des médias numériques.

[2] La défaite ne fut cependant pas rédhibitoire puisque Paul Ryan fut réélu à la Chambre des Représentants avant de devenir peu après une figure du Bipartisan Budget Act of 2013.

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