mardi 31 décembre 2013

2013 : année Poutine

Si un chef d'État a pu bien sabler, ou plutôt sabrer à la cosaque, le champagne avec le sourire en cette fin d'année 2013, c'est le maître du Kremlin, Vladimir Poutine. L'année 2013 aura été celle de victoires, petites et grandes, sur tous les fronts engagés depuis des mois, voire années. Une réalité consacrée par les magazines The Times et Forbes désignant Vladimir Poutine personnalité internationale de l'année 2013 (il avait déjà été nommé comme tel en 2007 par le Time Magazine). Les raisons de ce succès sont nombreuses :
  • En Géorgie, l'arrivée d'un nouveau Président à Tbilissi, Giorgi Margvelachvili, dans la droite ligne des élections législatives l'année précédente a fait fuir les derniers faucons de la capitale, Mikheil Saakachvili en tête.
  • En Syrie, la poussée de fièvre franco-anglaise de l'été aura fait long feu de par l'obstination russe couplée à l'appui discret mais réel de la Chine, il est vrai suppléé par le peu d'empressement de Barack Obama à répondre militairement aux velléités des deux États européens.
  • En Ukraine, la volte-face de Viktor Yanoukovitch levant l'option russe pour alléger les difficultés économico-financières de son pays au grand dam de l'Union Européenne doit pour beaucoup aux manoeuvres poutiniennes qui auront su concilier avertissements et arguments.
  • Face aux États-Unis, la récupération opportune de l'ex-agent Edward Snowden pour en tirer un profit médiatique, et accentuer la déstabilisation consécutive aux révélations distillées par le réfugié fut une sérieuse épine plongée dans l'épiderme étasunien.
Et de multiples rencontres bilatérales et multilatérales pour continuer de positionner plus en avant encore les pions sur les dossiers épineux. Comme sur le cas iranien avec la rencontre et l'accord conclu à Genève fin novembre où la Russie faisant partie des six négociateurs réussit à obtenir une avancée substantielle, l'Iran pouvant espérer en 2014 une levée partielle des sanctions la frappant.

Au fond Poutine applique une technique qui fonctionne sur le moyen et le long terme, faite de coups de force, de cajolerie et d'attentisme intéressé. Cette politique complexe, plus subtile qu'elle n'y parait est à tout le moins efficace. Elle surprend, désarçonne même, les observateurs et les responsables politiques peu alertes quant à l'existence d'une politique russe constituée de linéaments appréciés comme sibyllins de l'extérieur mais reliés par une ligne directrice logique. Avec un soupçon d'opportunisme comme l'accueil réservé à un Gérard Depardieu qui attisa l'ire de l'exécutif français en tout début d'année, dont ses représentants mouchés en Syrie ont d'ores et déjà annoncé qu'ils ne se rendront pas à la cérémonie d'ouverture des Jeux Olympiques.

Dernier élément qui n'a pas manqué de participer à la neutralisation des critiques à l'égard du triple vainqueur présidentiel : l'amnistie par la Douma de nombreuses personnalités ayant suscité la compassion du camp occidental. Pêle-mêle, les deux Pussy Riots internées en Mordovie, les activistes de l'organisation écologiste Greenpeace de l'Artic-Sunrise incarcérés depuis septembre 2013 ou encore, voire même surtout, l'ancien magnat propriétaire de Ioukos accusé d'escroquerie Mikhaïl Khodorkovski qui bénéficia pour sa part d'une grâce présidentielle. Cette annonce est d'un timing remarquable : d'une part elle intervient en une période chérie pour les occidentaux, à savoir les fêtes de fin d'année (en Russie, cette période ne débute qu'à partir du 1er janvier), ensuite elle n'a apporté au final que quelques mois de liberté anticipés à des détenus qui étaient en passe d'être libérés en 2014 et enfin, de façon encore plus matoise, de la sorte il désamorce en amont et décrédibilise en aval les tentatives de boycott des futurs Jeux Olympiques devant se tenir dans la station balnéaire de Sotchi.

Seul bémol imprévu : l'attentat suicide de Volgograd (ex-Stalingrad) du 29 décembre dernier avec la bénédiction de Dokou Oumarov, auto-proclamé émir du Caucase (lequel a été donné pour mort le 18 janvier 2014 par Ramzan Kadirov, président de la Tchétchénie mais sans confirmation officielle par les services de sécurité). Plus encore que les malheureuses dix-sept victimes comptabilisées à ce jour, l'objectif visé étant la perspective de faire planer sur les Jeux Olympiques à Sotchi l'ombre du terrorisme. Les services spéciaux déjà à cran sont prévenus : rien ne doit entacher le déroulement de ceux-ci, en particulier tout évènement fâcheux d'ordre criminel. Sotchi 2014 au même titre que la Coupe du Monde 2018 fait partie de ces grand-messes destinées à présenter un autre visage de la Russie au reste du monde.

N'en déplaise au magazine allemand Der Spiegel qui lors d'une récente Une le présentait sous la formulation de voyou ou petite frappe (Der Halbstarke), l'homme est au contraire un fin connaisseur des rouages de la politique internationale et en conséquence sut exploiter les rivalités, les négligences, l'impulsivité et les contradictions de ses homologues occidentaux. Tout en continuant à renforcer ses liens avec les pays orientaux et méridionaux. Si Poutine a serré les dents durant les révolutions de couleur, il savoure dès aujourd'hui sa politique de fermeté et d'ouverture calibrée. Pour autant, et en dehors de la continuité de cette politique extérieure, ses deux principaux défis pour le reste de son mandat seront premièrement de bel et bien de trouver un successeur digne de tenir les rênes du pouvoir et notamment de ne pas trahir son héritage et deuxièmement de relancer la machinerie économique qui s'est essoufflée en 2013 (après avoir évoluée à plus de 3% de croissance depuis 2010) tout en continuant sur une diversification de ses activités et débouchés.


samedi 21 décembre 2013

Conférence de presse sur la stratégie de cyber sécurité de l'Union Européenne

Chers visiteurs,

Ce blogue va être inactif durant quelques jours en raison des fêtes de fin d'année. Toutefois, je ne souhaitais pas le mettre en veille avant de vous délivrer cette retransmission (en français) concernant la publication d'une stratégie de cybersécurité par l'Union Européenne. Celle-ci eut lieu début février 2013 et ne constitue pas encore pour l'heure un texte de loi contraignant pour les États-membres. Pour l'heure en effet, car une directive dont le socle repose en partie sur cette stratégie fera l'objet prochain de discussions et probablement d'un accord entre le Conseil des Ministres et le Parlement Européen.

Ce texte est très particulier puisqu'il met notoirement l'accent sur le rôle économique majeur des technologies de l'information et de la communication. Un sujet peu abordé, si ce n'est sous l'angle des cybermenaces mais bien moins du point de vue des opportunités et en tant que relais de croissance.

Information and communications technology has become the backbone of our economic growth and is a critical resource which all economic sectors rely on. It now underpins the complex systems which keep our economies running in key sectors such as finance, health, energy and transport; while many business modelsare built on the uninterrupted availability of the Internet and the smooth functioning of information systems.

Recent years have seen that while the digital world brings enormous benefits, it is also vulnerable. Cybersecurity incidents, be it intentional or accidental, are increasing at an alarming pace and could disrupt the supply of essential services we take for granted such as water, healthcare, electricity or mobile services. Threats can have different origins — including criminal, politically motivated, terrorist or state-sponsored attacks as well as natural disasters and unintentional mistakes.

The EU economy is already affected by cybercrime activities against the private sector and individuals. Cybercriminals are using ever more sophisticated methods for intruding into information systems, stealing critical data orholding companies to ransom. The increase of economic espionage and state-sponsored activities in cyberspace poses a new category of threats for EU governments and companies.
C'est là un sujet central sur lequel je ne manquerai pas de vous entretenir de manière circonstanciée dès le début de l'année 2014.

Documents :
Le texte officiel (en anglais) de la stratégie de cyber sécurité au format PDF.
La directive (en français) relative à la stratégie de cyber sécurité au format PDF.


mercredi 18 décembre 2013

Démocratie liquide : retour sur le laboratoire dédié au Conseil de l'Europe


Chers visiteurs,

Comme vous le savez, j'eus le privilège de participer à la seconde édition du Forum Mondial de la Démocratie. Et plus exactement dans le cadre du laboratoire numéro 1 consacré à la démocratie liquide. Entouré de nombreux intervenants, chercheurs et politiques, le projet présenté par Jens Seipenbusch, fondateur et président à plusieurs reprises du Parti Pirate allemand, favorisa la publicité du concept de démocratie liquide. Lequel est un système politique se situant à l'intersection de la démocratie représentative et de la démocratie directe. Le terme de liquide pouvant prêter à méprise et s'opposer à celui de solide, ce qui n'est pas l'idée visée : il s'agit surtout de donner corps à la notion de fluidité opposée à la rigidité des processus actuels. Par rigidité, il faut entendre l'absence de renouvellement du corps politique, couplé à un mandat qui est devenu quasiment un contrat de travail, dévoyant l'esprit premier. Ce qui aboutit à plusieurs risques : un autisme vis à vis des administrés le temps du mandat, un cumul de fonctions politiques, une transmission de fief électoral à un poulain donné, et de façon insidieuse et subsidiaire à des nominations à des postes lambda en cas de défaite électorale (le tout avec le denier public). Tout un système qui vise à pérenniser une situation en la fossilisant tout en écartant des catégories de citoyens qui pourraient prétendre par leurs compétences, leur volonté et leur expérience apporter une plus-value aux rouages démocratiques.
C'est ici toute la démonstration de Rousseau qui prétextait par le truchement du chapitre 3.15 d’un de ses ouvrages les plus fameux, Du contrat social, que La souveraineté ne peut être représentée, par la même raison qu’elle peut être aliénée ; elle consiste essentiellement dans la volonté générale, et la volonté ne se représente point : elle est la même, ou elle est autre ; il n’y a point de milieu. Les députés du peuple ne sont donc ni ne peuvent être ses représentants, ils ne sont que ses commissaires ; ils ne peuvent rien conclure définitivement. Toute loi que le peuple en personne n’a pas ratifiée est nulle ; ce n’est point une loi. Le peuple Anglais pense être libre, il se trompe fort ; il ne l’est que durant l’élection des membres du Parlement : sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien. Dans les courts moments de sa liberté, l’usage qu’il en fait mérite bien qu’il la perde.

J'avais déjà, très modestement, exploré pareille voie voici quelques années en produisant un article intitulé À l'heure du parallélisme électoral concomitamment à la sortie d'un rapport sur la réforme des institutions remis par l'ancien Premier Ministre Édouard Balladur. Observation, réflexion et proposition avaient été couchées afin de ne pas tomber dans la récrimination gratuite, c'est à dire stérile.
La crise européenne qui s'est intensifiée, et dont les effets bien que moins violents sur certains pays que sur d'autres, n'en marque pas moins la majeure partie des États membres de l'Union, raidit les autorités qui craignent, à juste titre, l'émergence d'émeutes populaires. S'estimant lésée dans la détérioration de son pouvoir d'achat car ponctionnée indûment pour le renflouement public de faillites privées, une frange non négligeable de la population serait bien tentée de se réfugier dans le vote contestataire ou la fièvre de colères populaires. Sans omettre plusieurs tares parfois cumulatives comme la professionnalisation du corps politique (ce sont par exemple les fiefs électoraux qui se transmettent de père en fils ou en fille, ou le gentil ballet de chaises musicales lorsqu'un homme-lige remplace un homme politique d'importance à un poste donné le temps qu'il revienne, assuré en toute sécurité de retrouver sa place) ; l'absence d'une politique de gouvernance générale claire comme rationnelle au profit d'une doxa purement économique dont les responsables ne maîtrisent pas tous les tenants et aboutissants ; le mépris jusqu'au risible de certaines décisions à l'encontre du corps social en prétextant qu'une majorité de 50,01% autorise d'une part à écraser les 49,99% restants et à adouber un programme dans sa globalité par voie parlementaire ; les sommes exponentielles dépensées dans les campagnes électorales qui obstruent in fine la voie aux formations les plus modestes ; la captation de la vie politique aux dépens de la société civile par des partis et des partisans, si ce n'est des courtisans et enfin, ces coalitions grandes et petites comme ces basculements de majorité sans changement ostensible d'orientation malgré la détérioration du climat économico-social. Sur ce dernier point, ce fut M. António Costa, maire de Lisbonne et ancien Ministre de l'Intérieur puis de la Justice portugais, qui me souffla en aparté cette remarque pleine de subtilité linguistique (d'autant qu'elle fut formulée dans un français impeccable) : « nous sommes dans une situation d'alternance sans alternative ».
D'où la nécessité de repenser ce qu'est la démocratie en partant des fondamentaux : à qui s'adresse-t-elle et pourquoi existe-t-elle? Vaste chantier en perspective.
L'Islande est à ce titre un excellent exemple d'une réappropriation de la souveraineté populaire face à des erreurs de gouvernance en procédant d'une part à un référendum en 2011 sur le remboursement des prêts bancaires à l'égard d'institutions bancaires étrangères puis en 2012 quant à l'établissement d'une nouvelle constitution citoyenne.

Fort de ce constat et de cette accélération de la remise en question du modèle démocratique occidental, principalement d'essence représentative sauf rares exceptions comme la Suisse et ses votations populaires, le Conseil de l'Europe a tenu à donner de la voix sur le sujet en présentant de multiple ateliers. Le laboratoire numéro 1 fut par conséquent consacré à la démocratie liquide, dont les modalités sont déjà mises en place au niveau local et régional via le logiciel open source Liquid Feedback. Ce fut l'occasion pendant près de deux heures et demie de présenter et d'échanger sur le thème.

Pêle-mêle, voici le compte-rendu de la première partie, la plus technique, de mon intervention :
  • l'introduction de la démocratie liquide doit-elle s'effectuer avec ou sans le concours du monde politique, voire même contre?
  • quelles sont les modalités du processus de révocation? N'y a-t-il pas risque d'instabilité chronique en cas de révocation trop aisée?
  • comment sont reconnus les experts en qui il serait possible d'avoir confiance dans le cadre d'une délégation de vote? Est-ce une réserve authentifiée ou uniquement par affinité ou encore notoriété? Tout en citant le principe Wikipédia où certains individus en intervenant très souvent sur des éléments sont reconnus comme spécialistes du domaine, ce qui établit une hiérarchie non dite. Et dans la droite ligne de la réflexion précédente : y a-t-il un effet pondérateur des votes entre le ou les spécialistes et ceux qui ne sont pas reconnus comme tels?
  • comment peut-être géré le processus de propositions à travers le logiciel, est-ce que c'est par l'atteinte d'un quorum sur une proposition donnée au bout d'un temps fixé ou une fois le quota d'un certain nombre de propositions atteint?  Sommes-nous en présence dès lors d'une approche quantitative ou qualitative? Par ailleurs, ce que j'ai oublié de demander, mais le temps imparti était de toute façon limité pour énoncer l'étendue des problématiques liées, sont-ce les mêmes qui déterminent par leurs votes le bouclage des propositions que ceux qui les voteront dans un deuxième temps?
  • l'utilisation par sécurité d'un scrutin transparent et l'absence de facto d'un isoloir numérique ne favoriserait-il pas l'émergence d'un risque de pression sur les votants?

Ces questionnements n'épuisent pas, il va de soi, l'ensemble des limites et risques potentiels. Car en dépit de son attrait réel, le concept doit encore polir les failles avant de prendre un essor d'ordre national.

Pour autant, ces journées furent aussi l'occasion de rencontrer d'autres acteurs aux projets prometteurs en phase d'expérimentation à des stades divers : que ce soit le budget participatif de la localité d'Amadora en banlieue de Lisbonne, Citizens Foundation en Islande où le très sympathique CEO Gunnar Grimsson évoqua sa plate-forme de mise en relation et de gestion des votes déjà mis en place à la mairie de Reykjavik, l'initiative publique russe qui consiste à partir de 100 000 votants électroniques à imposer à la chambre basse (la Douma) de se prononcer sur le projet soumis ou encore l'emploi du crowdsourcing, ou externalisation ouverte, dans le cadre de l'élaboration des lois avec Open Ministry.
Pour information, la proposition de loi sur le référendum d'initiative partagée en France oblige à franchir le seuil de quelques 4,5 millions d'électeurs (soit 45 fois plus que son homologue russe pour une population deux fois moindre) et 185 parlementaires (soit trois fois plus d'élus que pour la saisine du Conseil Constitutionnel). Et ceci n'est qu'une étape, puisque le parlement conserve jusqu'en dernier ressort la possibilité de donner suite ou non à cette initiative en procédant par un vote ou un examen parlementaire! Autrement dit, une escroquerie législative sur le fondement de l'article 11 de la Constitution.
Reykjavik
Reykjavik

Pourtant des mesures de modernisation de la vie politique ne sauront être écartées trop longtemps par les forces au pouvoir dans les régimes démocratiques. Peuvent-elles laisser se développer l'incurie d'un grand nombre de décideurs qui laisserait désormais à penser que les partis sont un puissant agrégateur de paranoïaques, de névrosés, de mégalomanes et d'individus carriéristes? C'est tout le soubassement des régimes actuels qui est en jeu et qui se manifeste par un renforcement de l'abstention et de la contestation qui mineront à terme la légitimité des gouvernants en dépit de la légalité de leur accession au pouvoir.

Par ailleurs, d'autres interrogations se profilent : si je me plais par exemple à rappeler que les médias électroniques sont une courroie et non un moteur (neutre technologiquement par essence), il n'en demeure pas moins qu'ils influencent désormais par leur existence la vie sociale de nombreux individus. C'est là un aspect qui se devra d'être observé d'encore plus près ces prochaines années.
De même que leur emploi pourrait imposer de nouveaux modes d'interactions entre dirigeants et dirigés, dans des proportions à trouver pour un équilibre et une efficacité idéals. 

samedi 14 décembre 2013

1939, les héros de Westerplatte : adaptation cinématographique d'un des symboles de la campagne de Pologne


Enclavée entre les provinces de Poméranie et de Prusse Orientale, le couloir (corridor) de Dantzig (actuelle Gdańsk) avait été imposé aux signataires du Traité de Versailles pour deux raisons principales : couper la Prusse en deux et par là même réduire son unité territoriale ; offrir à la Pologne un accès à la mer essentiel pour le transport de marchandises par voie maritime.
Ce faisant, il était évident qu'en cas de réarmement de l'Allemagne, cet espace artificiellement créé focaliserait les attentions des militaires pour résorber ce qui était considéré comme un abcès.
Toute aussi problématique, et dans la continuité, figurait la présence de la ville libre de Dantzig. Un ensemble géographique de quelques deux mille kilomètres carré qui s'affichait comme une verrue sur les cartes de l'État-major allemand, et dont la gestion avait été confiée dès sa création en 1920 à la Société Des Nations, cette organisme international précurseur de l'Organisation des Nations Unies. Si son existence peut apparaître incongrue, elle reposait en réalité sur un substrat historique ancien : une ville libre, et dépendances contigües, de Dantzig avait déjà existé par le passé entre 1440 et 1814, en passant par une éphémère réaffirmation de sa singularité par Napoléon en 1807 sous la forme d'une république.

Si les gouvernements polonais et allemands étaient liés par un pacte de non-agression signé en 1934, les coups de force à répétition du régime nazi ne laissait guère plus de doute sur ses velléités de récupérer les territoires arrachés par le Traité de Versailles. Et si l'ouest était encore pour l'heure un trop gros morceau à avaler, l'est offrait une perspective de succès rapide, que le pacte germano-soviétique d'août 1939 consacrait aux dépens des États pris en étau entre la faucille et la svastika. Et de fait, le 1er septembre 1939, le cuirassé Schlesswig-Holstein mouillant au large de Dantzig marqua le déclenchement de la seconde guerre mondiale en Europe en faisant feu de ses batteries (l'on fait exception de l'incident de la station radio allemande de Gleiwitz qui ne fut qu'une ruse de guerre pour faire accroire à une provocation polonaise).

C'est là que débute l'histoire de Westerplatte : avant-poste militaire situé à l'embouchure du canal menant à Dantzig. Une formalité militaire pour les forces ennemies amassées à proximité et convaincue d'une reddition rapide de la garnison sur place.

C'est pourtant ici, sur cette péninsule, qu'allait se jouer l'une des plus grandes démonstrations de la vaillance polonaise, à l'instar de la charge de Krojanty (qui par un procédé de propagande savamment orchestré par les nazis allait devenir le mythe des lanciers polonais se brisant sur les chars allemands) ou la bataille de Chojnice. Un affrontement qui mobilisa une force considérable pour réduire la poche de résistance pourtant tenue par à peine deux cents hommes qui se répartirent entre une partie boisée, une plage et un espace fortifié faisant office de dépôt de munitions. Un canon d'artillerie de 76,2 mm, deux canons anti-chars de 37 mm et quatre mortiers Brandt Mle 27/31 constituaient l'équipement « lourd » de la garnison face à l'imposante force interarmes du général Eberhardt (dont une unité SS, une compagnie d'élite d'infanterie de marine et un cuirassé).

Dans la précipitation d'une guerre que l'on pressentait imminente, les protagonistes sont jetés dans un tourbillon de feu et d'acier, tout en étant maintenus dans l'incapacité d'obtenir des renforts ou toute nouvelle extérieure. C'est aussi un combat intérieur qui va se dérouler au sein de la fortification entre officiers où l'ordre initial qui était de résister pendant douze heures devient caduc : deux visions s'affrontant désormais entre la raison qui ordonne de décrocher et l'honneur qui pousse à résister incarnés par le major Sucharski et le capitaine Dąbrowski. Les rares moments de sérénité en dehors font exploser ces moments de doute et de colère. Folie, rage, attentisme, stress, désertion, héroïsme : tout le spectre des actions et émotions humaines en temps de guerre est étalé durant presque deux heures.

D'un point de vue réalisation, ce métrage (Tajemnica Westerplatte en édition originale) sorti en 2010 ne présente aucune innovation ou effet dissonant, c'est propre sans être tape à l'oeil. L'effet est efficace, et ce manque d'apprêt lui confère même une véracité dans le propos. Les scènes d'action ne déméritent pas, et les périodes confinant au huis-clos dramatique sont bien menées. À tout le moins peut-on déplorer quelques longueurs pas toujours essentielles au bon déroulement de l'histoire, et une bande-son très quelconque.
Précisons que l'affrontement entre les deux officiers est lui un rétablissement de la réalité historique qui avait été tordue pour ne pas affecter le mythe d'une résistance unanime et inflexible. 

S'il ne prétend aucunement à être un film de guerre exceptionnel, Westerplatte mise surtout sur l'intensité de la situation et la complexité des relations entre gradés. Il permet aussi de révéler au public étranger combien la campagne de Pologne de 1939 ne fut pas une simple promenade champêtre pour les forces nazies. Et bien que démunis de moyens et dotés d'une armée en pleine réorganisation (à la mécanisation inachevée), les polonais opposèrent une farouche et solide résistance là où ils purent tirer profit du terrain. 




mardi 10 décembre 2013

Sécurité Globale numéro double 23/24 sur les conflits dans le cyberespace



Désormais éditée par les éditions Eska après l'avoir été chez Choiseul, la revue Sécurité Globale continue de stimuler les réflexions et de faire intervenir les meilleurs spécialistes du moment.

La thématique de ce numéro double (!), soit 23 et 24, est consacrée à la cyberguerre. Et celui-ci tente de balayer un large spectre du sujet : entre autres ce que représente la cyberdéfense pour le ministère des affaires militaires, les hacktivistes et la loi, la perception américaine de la menace cyber chinoise ou même une analyse entre la frappe cybernétique Stuxnet et celle de Shamoon au Moyen-Orient. Sans pouvoir prétendre à l'exhaustivité, avouons qu'il y a aisément de quoi se sustenter en le domaine.

J'apporte mon éclairage au sein du chapitre consacré à « La cybérie russe ». Avec quelques apports complémentaires par rapport à ce que j'avais déjà exprimé par le passé au travers de mes autres articles.
Je ne suis bien évidemment par le seul contributeur, puisque dix-huit autres plumes se sont prêtées à l'exercice, dont des membres actuels ou passés d'Alliance GéoStratégique, tels Victor Fèvre, Charles Bwele et Olivier Kempf (qui en parle sur son blogue). 

Malheureusement, le lien n'a pas encore été intégré sur le site de l'éditeur, ce qui est assez regrettable puisque la revue a déjà fait l'objet d'une impression. Si d'aventure celui-ci m'était communiqué sous peu, je l'insèrerai au sein du présent billet. À défaut, n'hésitez pas à repasser sur le site officiel.

Et comme toujours, si vous désirez plonger plus en avant dans la cyberstratégie russe, rien ne vaut l'ouvrage clef vendu sur le site de l'éditeur Nuvis comme sur Amazon, ou encore disponible sur commande dans toutes les bonnes librairies. Et ce d'autant plus que le Président Poutine vient de promulguer un décret (n°894, Указ «О некоторых мерах по повышению эффективности деятельности государственных средств массовой информации») réorganisant deux importantes structures de diffusion de l'information que sont RIA Novosti et La Voix de la Russie au profit d'une entité unique dont on ne sait juste pour le moment qu'elle se dénommera Russie Aujourd'hui (Россия сегодня) avec Dmitri Kisselev comme futur directeur général de l'ensemble. Et ce dans une politique avouée de rationalisation des coûts comme de défense de la souveraineté informationnelle du pays.


Résumé
Méconnue, la stratégie russe dans les affaires du cyberespace, qu’elle soit militaire ou civile, apparaît concomitante  du  redressement  national  souhaité  et  appuyé  par  Vladimir  Poutine  depuis son accession au pouvoir en l’an 2000. Cette volonté prend pour base un texte délivré quelques mois après le début de son premier mandat à la magistrature suprême et conditionne encore aujourd’hui les orientations menées par les autorités à des degrés divers et dont le concept de souveraineté est omniprésent. Le monde militaire s’est emparé de cette approche pour livrer sa propre vision en 2012, non sans y préciser certains éléments par la même occasion.
Abstract
Unknown, the Russian cyberstrategy in the business of cyberspace, whether military or civilian, appears concomitant to national recovery desired and supported by Vladimir Puin since he came to power in 2000. This will take as a base a text issued a few months after the beginning of his first term in the presidency and still today influences the direction taken by the authorities to varying degrees and whose the concept of sovereignty is omnipresent. The military authorities have taken over this approach to deliver their vision in 2012, not without specifying certain elements at the same time. 

mardi 3 décembre 2013

Une fracture des confins d'Europe : l'Ukraine


Lorsqu'en 2010 le Président ukrainien Victor Yanoukovitch est enfin élu après son échec six ans plus tôt, c'est un rebalancement de l'équilibre politique intérieur de l'Ouest nationaliste vers l'Est pro-russe qui s'est effectué avec l'apport des déçus de la Révolution Orange de 2004. Les déchirures entre le Premier Ministre Ioulia Tymochenko et le Président d'alors Viktor Iouchtchenko précipitèrent il est vrai la victoire du camp de Yanoukovitch.

Toutefois ceux qui avaient prédit que le nouveau maître de l'Ukraine serait un pantin servile des intérêts de Vladimir Poutine furent démentis par les faits. L'homme fort de cette ancienne république soviétique indépendante depuis 1991, consécutivement à l'implosion de l'Empire rouge, a tenté de ménager avec une certaine réussite les attentes des uns et les suspicions des autres. Réussissant à obtenir un accord sur le gaz profitable à son pays non sans rompre les liens et les velléités d'arrimage à l'Union Européenne. Madré, Yanoukovitch va cependant à terme être acculé à un choix qu'il peut difficilement repousser plus en avant : celui d'entrer sans retour comme membre de l'Union Européenne dont l'Ukraine a manifesté sa volonté d'être membre depuis... 1994, acté par un accord d'association (European Union Association Agreement) signé en ce sens. Renforcé par un accord complémentaire sur la liberté du commerce transfrontalier en 1999 (Deep and Comprehensive Free Trade Agreement) qui ne sera pourtant finalisé qu'en... juillet 2012! 

Dans le même temps, la Russie en oripeaux des années 1990 s'est relevée, a recomposé les moyens de sa puissance et par là même de sa politique étrangère sous la houlette de Vladimir Poutine. S'offrant un levier de prime importance par le pétrole et surtout le gaz via des conglomérats survitaminés, les autorités russes ont employé à plusieurs reprises cette arme redoutable qu'est la menace de couper la distribution de gaz (mise à exécution envers le Bélarus et plus encore envers l'Ukraine, dont la plus importante démonstration fut la crise de l'hiver 2004-2005). Par ailleurs la position russe mit en porte-à-faux les dirigeants occidentaux en insistant sur le fait que les prix du gaz préférentiels autrefois accordés sous l'Union Soviétique et peu après ne pouvaient plus avoir cours après les indépendances des différents pays la composant autrefois, devant être traités en tant que clients et espaces de transit, arguant que tel était au fond la logique du système libéral économique défendu par les européens et les américains. Un accord en avril 2010 entre Medvedev et Yanoukovitch mit cependant temporairement fin à cette crainte répétée d'une coupure en l'assortissant de clauses diverses dont la fameuse reconduction du bail pour vingt-cinq ans du port de Sébastopol au profit de la marine russe. Au passage, Yanoukovitch en profita pour faire accuser de corruption l'ancienne égérie de la révolution de couleur, Ioulia Tymochenko, qui fut à l'origine du précédent accord gazier bilatéral : une manière de solder le camouflet de 2004.

Il serait erroné de prétendre que l'Union Européenne eusse été inerte ces dernières années concernant la question ukrainienne : le Partenariat Oriental a en effet été amorcé en mai 2009 pour attirer et faciliter l'entrée future de pays limitrophes ou dans la sphère d'influence de la Russie. Ont été spécifiquement visés l'Arménie, la Géorgie, l'Azerbaïdjan, le Bélarus, l'Ukraine et la Moldavie. Les succès ont été pour l'heure très modérés, et si l'Ukraine comme l'Arménie avaient manifesté dans un premier temps une approche volontariste en ce sens, l'automne 2013 a rapidement douché les plus europtimistes. Le sommet de Vilnius des 28 et 29 novembre n'ayant entériné que le recul consommé de ces deux entités.

La nature ayant horreur du vide, c'est vers l'Union Eurasiatique, parfois énoncée sous l'abréviation EURASEC, que se tournent désormais les têtes de ces deux États : un ensemble économique de libre-échange regroupant la Russie, le Kazakhstan et le Bélarus pour l'heure, visant à faciliter le transit de marchandises en levant les obstacles douaniers, avec en ligne de mire une union plus large visant les personnes, les capitaux et la monnaie (sous une forme à déterminer).
C'est en effet le dilemme qu'eurent à évaluer les autorités ukrainiennes : l'étape de plus vers l'Union Européenne aurait fermé les marchés de cet ensemble. Une menace même pas voilée depuis le Kremlin qui se fit fort de rappeler que la Russie était, et de loin, le premier client de l'Ukraine à hauteur de 25% de ses exportations. Chiffre auquel l'on peut même rajouter les 7% supplémentaires relatifs aux deux autres membres de l'Union Eurasiatique. Une perspective de complications administratives et d'étranglement économique dans un contexte où l'envolée presque ininterrompue depuis 2007 de la dette ukrainienne laisse craindre le pire dans ce cas de figure.

Il est aussi vrai que l'état économique peu reluisant de la zone Euro, l'une des plus neurasthéniques du monde selon les chiffres de la Banque Mondiale en terme de croissance du PIB, n'appelle guère à l'enthousiasme quant à une compensation des pertes des marchés de l'Est pour des gains substantiels de ceux de l'Ouest.

En outre, il n'est pas impossible de subodorer que la décision s'est aussi jouée en observant un autre secteur. Sur le plan des ressources énergétique, dont le choc South-Stream / Nabucco fut le plus emblématique, et qui s'est quasiment soldé à l'avantage de la Fédération de Russie : cette dernière ayant non seulement avancé sur la réalisation technique du projet (mise en activité prévue pour 2015) mais aussi sur la finalisation des accords bilatéraux permettant le transit de ses tuyaux (avec le rôle géostratégique de la Turquie en arbitre). En novembre 2013 a été rendu le quasi-coup de grâce à Nabucco par le consortium SDC mené par BP qui pour le très stratégique gisement de Shah Deniz II d'Azerbaïdjan, déclara opter pour Trans Adriatic Pipeline, un troisième projet concurrent. Privant de facto Nabucco d'une alimentation essentielle pour atteindre ses objectifs de rentabilité.
Cette donne de la manne énergétique et sa répartition n'a pas peu joué sur l'évaluation pessimiste pour l'Ukraine et ses dirigeants d'échapper à la fermeture des vannes depuis la Russie.

À l'heure actuelle, les contestations qui se déroulent en Ukraine ont surpris les autorités par leur ampleur et leur diffusion. Si elles apparaissent comme une réédition de celles de 2004, il est pour l'heure difficile à la fois d'évaluer leur mobilisation sur l'ensemble du territoire, leur résonance au sein de la majorité silencieuse, leur organisation et les supports internes comme externes dont elles disposent. Il est cependant déjà acquis que le pouvoir en place s'est fait dépasser par les évènements et qu'il va tenter de résorber la situation en maniant la carotte et le bâton, dans des proportions qui restent encore à déterminer selon la tournure des évènements.

Nous sommes en présence de deux mondes qui s'élèvent l'un en face de l'autre. Deux unions qui par leurs armes tentent d'agréger ceux qui n'ont pas encore choisi leur camp.
Avant l'affrontement final? 
Pour l'heure, le Conseil de l'Europe a été saisi par le pouvoir et l'opposition ukrainiens pour superviser l'enquête sur les incidents ayant eu lieu ces derniers jours tandis que Yanoukovitch a enchaîné les rencontres diplomatiques : visite en Chine suivie de celle en Russie où aurait été élaboré un nouveau partenariat stratégique.