jeudi 26 septembre 2013

Communauté Économique Eurasiatique et éloignement ukrainien

Au sein du présent blogue comme en d'autres publications numériques et même papiers, j'ai évoqué à plusieurs reprises le rôle croissant et l'intérêt géoéconomique que la CEEA (Communauté Économique Eurasiatique) suscite. Une entité où la géopolitique n'est pas absente non plus, en atteste la friction récurrente entre l'Ukraine, conviée depuis l'amorce du projet à entrer au sein du groupe composé de la Russie, du Bélarus et du Kazakhstan, mais qui tend ostensiblement vers un autre ensemble géoéconomique, l'Union Européenne. Au grand dam de Moscou qui y voit là une défiance si ce n'est une rebuffade. Du reste, et bien que cela soit moins visible, l'Arménie est placée dans un dilemme identique car si une majorité de la population incline vers la CEEA, la sphère dirigeante se pose la question de répondre favorablement au partenariat oriental lancé par l'UE.

Peu satisfaite de ces atermoiements, la Russie souffle le chaud et le froid : le chaud pour les avantages dont bénéficieront les nouveaux membres, le froid avec les mesures prévisibles de rétorsion en cas de refus (fourniture de pétrole et de gaz en direction de l'Ukraine et de support militaire pour l'Arménie toujours en conflit larvé avec son voisin azerbaïdjanais). Pour l'heure, l'Ukraine a progressé significativement par le vote de son parlement le 21 septembre 2013 visant à accepter l'accord de libre-échange avancé par l'UE.

Derrière le camouflet de l'Ukraine, ce n'est pas fondamentalement la viabilité de la CEEA à terme qui est en cause, en revanche c'est risquer de perdre l'apaisement, précaire, des liens russo-ukrainiens depuis l'arrivée de Viktor Ianoukovitch à la présidence ukrainienne en 2010. Et plus problématique, de briser la dynamique des efforts entrepris par Vladimir Poutine pour rallier les hésitants, dont l'Ouzbékistan qui après avoir adopté une position favorable en janvier 2006 annonça un retrait tendant vers une neutralité absolue en octobre 2008. Toutefois, il semble depuis juin 2013 et la visite du chef de l'État russe, que les autorités ouzbeks souhaitent revenir à de meilleurs sentiments à l'égard du projet tripartite. La décision ukrainienne fera-t-elle des petits et ne risque-t-elle pas de faire pencher irrémédiablement la CEEA vers l'Asie en déséquilibrant le versant ouest de la structure? C'est en tout cas ce que souhaite éviter à tout prix l'exécutif russe.

Pour agrandir le document ci-dessous, sauvegardez l'image sur votre poste de travail, ouvrez-la avec une visionneuse et zoomez dessus.


dimanche 22 septembre 2013

Quelques nouvelles de Pologne...


La Pologne, très discrète au sein de l'Union Européenne depuis le drame de Smolensk d'avril 2010 qui vit disparaître l'ancien président Lech Kaczyński et nombre de personnalités de premier rang emportés par la catastrophe aérienne, n'en est pas moins active sur plusieurs fronts. Quelques évènements récents autorise à porter nos regards vers cette entité stimulant nos propres réflexions.

Les bons offices de la diplomatie polonaise

Fait passé inaperçu dans les échanges diplomatiques du Moyen-Orient, la sortie de crise syrienne par le haut avec la mise sous scellé international de l'arsenal chimique syrien aurait été une initiative rouge et blanche. Le ministre des affaires étrangères Radosław Sikorski réussissant à obtenir l'attention de son homologue John Kerry sur une solution acceptable pour des États chauffés à blanc par les remous d'une guerre civile aux implications géopolitiques. Comme le rappelle le quotidien français Le Monde en son édition du 12 septembre 2013, cette main fut aussi tendue à escient vers la Russie. Le propos n'est pas incongru en raison d'une part du réchauffement des relations russo-polonaises depuis la seconde tragédie de Katyn et enfin parce que la Pologne s'est éloignée sensiblement du grand frère américain depuis deux ans, et au rebours de la velléité de participer à la guerre en Irak en 2003 a succédé le refus poli mais ferme d'une opération en Libye. De même que l'affaire du bouclier anti-missile qui a longtemps miné les rapports polono-russes, est mis sous l'éteignoir à la fois pour des raisons diplomatiques et économiques : Roumanie et Tchéquie prenant le relais des plus fermes soutiens à ce projet.

Pour en revenir à l'affaire syrienne, et en citant derechef le quotidien français, après avoir énoncé la solution qui a été retenue in fine par les deux parties, « Radek Sikorski et John Kerry se sont retrouvés à Vilnius, lors du sommet informel des ministres des affaires étrangères de l'Union européenne, organisé les 6 et 7 septembre. M. Sikorski a alors suggéré de définir un calendrier contraignant pour la destruction de l'arsenal chimique syrien. Damas aurait trente jours pour placer ses stocks sous contrôle international. ».
S'il n'est pas évident de démêler le vrai du faux quant à cette conjecture, il n'est pas interdit d'accréditer une certaine volonté polonaise de jouer l'entremetteur entre les deux puissances continentales que sont la Russie et les États-Unis. Jouant d'une relation cordiale avec l'ami américain et d'un apaisement retrouvé avec le voisin russe.

La lutte anti-crise et le fardeau des retraites

La Pologne a une singularité qui ferait bien des envieux au sein de l'Union Européenne : entre 2009 et 2012, la croissance de son PIB a été soutenue, atteignant même 4,3% pour l'année 2011. L'année 2013 cependant marque un net ralentissement, et la prévision est pour l'heure établie à 1,3%. Le FMI a promis à ce titre et sur deux ans quelques 33,8 milliards d'euros de crédit de précaution pour ne pas fragiliser la bonne santé du pays. Toutefois le problème ne vient pas forcément de la Pologne elle-même mais de son principale partenaire commercial, à la fois premier fournisseur et premier client : l'Allemagne. Cette dépendance a, l'on s'en doute, une incidence sur les bons ou mauvais résultats. Sans omettre le fait que la prolongation du marasme économique dans les autres pays ayant investi dans le pays laisse toujours planer le risque de mesures parfois lourdes en termes sociaux (pour preuve, le licenciement opéré par le constructeur italien FIAT de près de 1500 employés en décembre 2012 ).
Toutefois la Pologne bénéficie d'un atout : le dynamisme du marché domestique. Lequel a permit pour l'heure d'amoindrir considérablement les effets de la crise économique en Europe, d'autant plus qu'elle n'est pas soumise à l'euro fort qui pénaliserait ses échanges extérieurs.

Le gouvernement a malgré tout pris des mesures d'austérité, augmentant ainsi la précarité d'une partie de la population avec un taux chômage ayant dépassé les 10% en 2012. L'une d'elle a été peu médiatisée alors pourtant qu'elle concerne une problématique lancinante de notre société en cours de vieillissement : le système des retraites.
Par répartition ou capitalisation? Le 7 septembre 2013, le premier ministre Donald Tusk a tranché : les fonds de pension privés (Otwarty Fundusz Emerytalny) seront nationalisés et fusionnés avec le fond public ZUS (Zaklad Ubezpieczeń Spolecznych). La mesure qui est censée endiguée le « trou » de la sécurité sociale polonaise (65 milliards d'euros) laisse cependant les analystes très sceptiques. L'apport d'argent frais ne résorbera pas pour autant l'intégralité du déficit, et pire, pourrait à la fois retarder les réformes nécessaires tout en suscitant une désapprobation populaire en cautionnant paradoxalement le succès des fonds privés et l'échec du système de répartition public par cette mesure. Devant la défiance que suscite la mesure, le ministre des finances Jacek Rostowski a tenu à préciser que seuls les bons du trésor polonais détenus par ces fonds privés seront concernés et non les actions détenues à la bourse de Varsovie.

L'affaire n'est pas entérinée, il n'est pas impossible qu'elle soit transmise au tribunal constitutionnel. Cependant après la Hongrie en 2010, la Pologne en 2013 fait souffler un vent glacial sur ce type de financement des retraites, sans pour autant régler la source du problème endémique dans un continent où la population âgée augmente plus fortement que le nombre de naissances et dont les actifs seront toujours de moins en moins nombreux à assurer les retraites présentes et futures (la Pologne affiche un taux de fécondité de 1,30 enfant/femme, loin des 2,1 nécessaires au renouvellement de la population, ayant décroché en 1989). Accessoirement, mais pas tant que cela, certains investisseurs étrangers risqueront d'y regarder à deux fois avant de financer des projets dans le pays, craignant qu'en cas de crise sévère leurs biens, savoirs et avoirs seront nationalisés de la même manière.

Nombre de spécialistes observeront avec attention l'effet qu'aura cette mesure sur la dette publique polonaise qui culmine en 2013 à 55% (proche de la limite des 60% fixée par le traité de Maastricht et codifiée au sein du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne à l'article 126 paragraphe 2 et au protocole n°12).

La réindustrialisation de l'Europe, une nécessité vue de Pologne

La Pologne en matière d'industrialisation peut en remontrer à plusieurs pays d'Europe puisqu'elle n'a subi qu'une érosion limitée de son secteur depuis le milieu des années 1990 avec même une légère réindustrialisation depuis 2000, aidée il est vrai par la venue d'industries de pays tiers. Sa relative bonne santé économique tient aussi à ce facteur : comme l'avait démontré Jean-Louis Beffa dans son plaidoyer, La France doit choisir, dans les pays où l'accent a été mis sur le secteur des services, celui-ci n'impacte pas significativement la croissance du PIB. Cela ne signifie pas qu'il serait avisé de s'en passer mais que la bonne santé d'un pays ne saurait se passer d'une industrie prospère laquelle est un amortisseur efficace en cas de conjoncture difficile : c'est précisément ce que découvre l'Angleterre qui après avoir misé sur les produits financiers dans les années 2000 se découvre anémiée et contrainte à des choix budgétaires drastiques, voire attentatoire pour sa souveraineté nationale.

En se retrouvant deuxième pays industrialisé de l'Union Européenne, sans être handicapée par une monnaie trop forte pour ses exportations (au sein de la zone euro (le cas de l'Allemagne est spécifique, notamment dû au type de fournitures industrielles exportées et à l'aura de ceux-ci auprès des pays importateurs), la Pologne peut expliquer en partie sa bonne résistance à la crise. Dans un article du 12 septembre 2013, le Courrier International se fait fort de relayer une analyse de la situation européenne vu de Pologne parue initialement dans le quotidien Dziennik-Gazeta Prawna.

Si cette résistance ne saurait éluder d'autres problèmes comme celui des retraites énoncé au chapitre précédent, la vérité contenue dans le paragraphe suivant ne souffre guère de contestation :
« On associait l'industrie aux technologies sales, pour lesquelles il n'y avait plus de place dans une économie fondée sur le savoir.
Mais cette opinion stéréotype commence à s'effacer. D'après les dernières publications de la Commission européenne, les pays les plus industrialisés se sont relativement mieux débrouillés pendant la crise que les moins industrialisés et que ceux ayant un secteur bancaire bien développé. Mais ce qui est fait est fait – on a privilégié les services, surtout financiers, au détriment de l'économie réelle – et il est difficile de revenir rapidement en arrière. »

De manière moins médiatique que l'Allemagne, la Pologne prouve que l'industrie n'est pas une tare du passé et qu'elle peut très bien s'adapter au monde contemporain en répondant à des exigences nouvelles. En ce sens, l'économie du savoir n'est en aucune façon incompatible avec cette réalité, elle aurait au contraire tendance à en être un facteur roboratif.

Une autre vision de la distribution numérique

Enfin, petite note rapide pour terminer sur le numérique. Nombre d'internautes amateurs de jeux vidéo connaissent la plate-forme de logiciels dématérialisés Steam lancée et toujours tenue par la société Valve (auteur notamment de titres à succès comme la série des Half Life ou de ses dérivés tel Counter Strike). De plus en plus d'internautes commencent aussi à apprendre l'existence de GOG. Un concurrent apparu en 2008 qui s'était au départ placé sur une niche particulière : celle des anciens jeux qui ne tournaient plus sur les ordinateurs contemporains (généralement en raison de l'introduction de nouveaux systèmes d'exploitation Windows, à savoir Vista, 7 et dorénavant 8, provoquant dysfonctionnement ou pis, refus de lancement) et qui étaient réofferts au public dans une version click and install loin des bidouilleries des connaisseurs (manipulant DosBox particulièrement). Loin de n'être qu'un service minimaliste proposé à des nostalgiques, une plus-value réelle est apportée : des bonus divers téléchargeables (musiques, cartes, esquisses, manuels etc.) et surtout l'absence de DRM (des verrous numériques plus ou moins contraignants pour l'honnête consommateur). Le succès aidant, la société a élargi son horizon en se tournant vers la scène indépendante (comme Papers, Please que j'ai récemment relaté au sein d'un billet) et vers des ludiciels récents sortis un ou deux ans auparavant mais n'ayant pas eu le succès escompté, une proposition de seconde chance commerciale aux développeurs en somme. Enfin, l'ouverture a continué au fil des mois avec des jeux adressés à deux communautés : celle des possesseurs de Macintosh et celle fonctionnant sous une distribution Linux.

La majorité des internautes sont en revanche relativement ignorants que l'origine de ce projet provient d'une société polonaise, CD Projekt, basée à Varsovie et créée en 1994. Depuis, sa stratégie commence à payer puisque GOG est devenue en terme de revenus la seconde plate-forme du genre, derrière l'opulent Steam.

Pour la petite histoire, les amateurs de fantastique, et plus spécifiquement de fantastique polonais, apprendront que CD Projekt a été l'initiateur du portage ludique de La Saga du Sorceleur (The Witcher, Wiedźmin), l'univers créé par le romancier Andrzej Sapkowski.

mardi 17 septembre 2013

Papers, please : où comment le contrôle douanier des documents devint un jeu


La scène indépendante des ludiciels regorge de bijoux comme de programmes rapidement périssables. J'ai évoqué à certaines occasions quelques exemples méritant une attention particulière pour leur concept original et/ou leur profondeur scénaristique/stratégique.

L'un d'eux m'a particulièrement surpris récemment puisqu'il offre la possibilité de remplir la fonction de... douanier! C'est à ma connaissance la première fois qu'un tel jeu offre un tel scénario. Mais là où cela aurait pu être particulièrement rébarbatif, ça en devient quasiment addictif puisque l'on endosse cette fonction suite à un tirage au sort (!) pour oeuvrer à un poste frontière à peine ouvert. Une modalité de sélection d'action citoyenne qui se comprend d'autant mieux que le propos se déroule au tout début des années 1980 dans un pays imaginaire mais s'inspirant très largement des régimes communistes d'alors : la république d'Arstotzka. Du reste, ce pays n'est pas le seul, ce qui vous vaudra de bien longues séances d'analyse de documents en raison des nombreuses nationalités ainsi qu'une suspicion variable mais tenace envers le voisin Kolechia contre lequel votre patrie était encore récemment en conflit.

L'on débute doucement, très doucement. Et c'est là une qualité du ludiciel de plonger crescendo le joueur dans l'univers et ses modalités de contrôle de plus en plus complexes. Ainsi, au début les directives sont réduites au strict minimum (vérification de l'exactitude des cartes d'identité des nationaux) puis chaque matin l'on découvrira une ou plusieurs nouvelles notes administratives relatives au bon accomplissement du labeur quotidien. Par la suite, les documents commencent à s'amonceler, les incohérences deviennent de plus en plus retorses et de moins en moins grossières. Il faut alors sortir de plus en plus souvent le livre du parfait douanier dès que l'on a une suspicion quant à un tampon falsifié, une incohérence entre le pays de provenance du contrôlé et la ville indiquée ou encore sur les attributs indiqués sur le document (nécessitant l'emploi d'outils annexes) parmi de très nombreux cas de refus. Or le temps est compté, et le compte à rebours s'enclenche dès le premier cas traité : plus l'on gère de dossiers, plus l'on gagne quelques sous à la fin de la journée. Si deux erreurs sont pardonnées, la troisième donne d'office lieu à une amende. Célérité et efficacité ne sont pas incompatibles mais lorsque la charge devient plus conséquente, alors la faute devient de plus en plus probable.

Arrive aussi l'heure du choix. Car le point de passage d'Arstotzka est aussi un lieu où l'on croise de très nombreux individus qui ont des objectifs particuliers et dont vous pouvez accélérer ou stopper net les ambitions.
Ces choix ne seront pas anodins l'on s'en doute pour la suite de la partie, laquelle s'étale sur près de trente-et-un jours, et qui à son terme dévoile au joueur l'une des vingt fins possibles dont certaines brutales et d'autres au goût amer. Bien évidemment, les plus difficiles seront celles qui donneront pleine satisfaction. De plus, un acte accompli lors d'une journée ne produit pas obligatoirement de réaction le jour même ou le suivant, ce qui ajoute un facteur d'incertitude.

Mais il faut vivre dans cet univers, et votre famille a besoin de soins et de nourriture (tout comme vous par ailleurs). Ce qui amènera à des choix difficiles dans un premier temps, puis viendra, si vous êtes suffisamment habile et matois, à penser confort après la survie. Méfiance tout de même car dans un régime comme celui d'Arstotzka, la richesse, et ses attributs, demeure assez suspecte, ce qui peut vous donner droit à la détestable visite d'un commissaire politique. Lequel par ailleurs ne manquera pas de venir vous rendre visite en quelques occasions, pour vous féliciter, vous sermonner ou... pire. À ce stade, vous savez déjà si vous avez enfreint le protocole et quels en sont les risques et les opportunités.

Il est possible de se comporter en fonctionnaire servile du système comme en vrai salaud de première catégorie (mention spéciale à l'option offerte quant à la mise en détention, plus ou moins musclée, de certains individus) ou encore un rebelle en devenir. À vrai dire, c'est là un autre aspect très sérieux du jeu : on endosse un rôle et l'on arrive rapidement à devoir affronter des choix pesant sur la conscience.
Entre le blanc et le noir, beaucoup de gris...

L'évolution dans la partie est un mélange de situations scriptées et d'actions aléatoires qui font que le jeu est balisé mais non rigide : une gageure en matière de rejouabilité. De plus, en cas de succès optimal, un mode de jeu alternatif à la campagne est débloqué (endless mode), ce dernier s'affranchit de toute histoire pour laisser le joueur librement exercer ses fonctions avec des limites particulières comme par exemple arrêt de la partie en cas de score négatif.

Le style, délicieusement rétro à la mode pixel art n'est pas un cache-misère technique, une facilité dont est coutumière une trop grande majorité des développeurs de la scène indépendante. Il donne tout au contraire un relent d'année véritablement 1980 qui sert à plein le scénario. Quant à la musique, si elle n'est pas très recherchée dans les gammes, reconnaissons qu'elle plonge de suite dans l'univers gris, pesant et suspicieux d'Arstotzka. Pour les grincheux, elle n'est présente que durant la page d'accueil et à la fin de chaque journée. Outre la plage musicale, l'ambiance sonore est bien travaillée et facilite grandement l'immersion.

Extrêmement riche malgré un aspect assez défraîchi, Papers Please est très équilibré, progressif et nécessite un sens de l'observation aigu avec une bonne coordination des divers éléments. Difficile de décrocher une fois le premier essai, au contraire l'on s'accroche en dépit des premières tentatives infructueuses.

Le nom de domaine lui-même a bénéficié d'un clin d'oeil puisqu'il s'agit de http://www.papersplea.se/


mercredi 11 septembre 2013

Salade syrienne, bouleau russe et champignons chinois


La communauté internationale n'en peut mais du feuilleton syrien qui dure déjà depuis plus de deux ans. Récriminations, menaces, appels au droit international, mobilisation d'unités navales, soutiens actifs à un camp ou l'autre : la Syrie cristallise désormais obsessionnellement une partie des hiérarques occidentaux au point de de les faire sombrer le moment venu dans des positions de matamores peu inspirées.

Le cas syrien est complexe, et l'auteur du présent billet s'il n'est pas un spécialiste de cette zone a au moins le mérite de reconnaître que la dichotomie bons (rebelles) et méchants (gouvernementaux) ne saurait s'appliquer de façon aussi incongrue dans un territoire morcelé de communautés ethniques aux confessions diverses. Réalité que la proximité avec la Turquie, Israël et le Liban rend encore plus complexe si besoin était. Le manichéisme relève dès lors d'une stratégie marketing politique interne dont la transposition dans le champ géopolitique est plus fortement hasardeuse, voire piégeuse a fortiori dans le cadre d'une guerre civile. Du bon sens et un minimum de prudence qui auraient peut-être évité à certaines personnes endossant des responsabilités nationales, y compris sur le plan militaire, un rétropédalage boiteux et risible.

Il est question désormais d'une résolution sur la base de la proposition russe avancée par Sergueï Lavrov, ministre des affaires étrangères, afin de placer l'arsenal chimique sous contrôle international avec en gage de bonne volonté la signature du gouvernement syrien apposée sur la convention de l'OIAC (Organisation pour l'interdiction des armes chimiques). C'est là où la France entend reprendre la main de la diplomatie après avoir avancé des pions dont elles ne disposaient que par procuration. Encore faudra-t-il que ladite résolution ne soit pas jugée comme comminatoire à l'égard du régime syrien dont Chine et Russie sont les garants pour diverses raisons. Lors des débats à venir, russes et chinois ne manqueront pas de ressortir les vieux dossiers des résolutions 1970 et surtout 1973 du Conseil de Sécurité qui, acceptées par ces dernières du bout des lèvres par leurs autorités, sonnèrent l'hallali du régime de Kadhafi par la large interprétation faite par les forces occidentales. Le passage en force sous couvert de respect de l'esprit et non de la lettre desdites résolutions provoquèrent l'aigreur des parties initialement réticentes. Le joker a été utilisé et ne saurait revenir dans le jeu avant un certain temps.

Autre point limitant : les contractions budgétaires des principaux pays désireux d'intervenir. Le contexte de crise économique et financière mondiale, dont le retour à la normale est potentiel pour les uns et fragile pour les autres, n'autorise pas une marge de manoeuvre très étendue avec des parlements soucieux de juguler la dette publique. Le secteur militaire en fait notoirement les frais, y compris pour les États-Unis qui, malgré l'avantage de bénéficier d'une monnaie utilisée dans les échanges internationaux, ont été confronté au fiscal cliff début 2013, rognant sur les ambitions militaires. Corroboré par l'allocution du secrétaire à la défense Chuck Hagel annonçant opérer une coupe de 37 milliards dollars sur un budget d'un peu moins de 600 milliards. Même si la dotation globale reste généreuse, l'on se doute que chaque intervention, plus qu'auparavant, sera analysée dans ses moindres coûts et les fruits qui peuvent en découler. D'où l'une des raisons du président Obama d'obtenir l'accord préalable du Congrès (qui n'est pas la seule je le répète, mais elle a contribué à sa décision).
Le secrétaire américain à la Défense Chuck Hagel a annoncé une coupe de 41 milliards de dollars
Read more at http://www.atlantico.fr/decryptage/faut-inquieter-voir-etats-unis-reduire-budget-defense-jean-sylvestre-mongrenier-697816.html#05WLXD8pucK02Dgt.99
Le secrétaire américain à la Défense Chuck Hagel a annoncé une coupe de 41 milliards de dollars
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Le secrétaire américain à la Défense Chuck Hagel a annoncé une coupe de 41 milliards de dollars
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Dernier point : il est surtout question des intérêts russes, réels et fantasmés. Rarement, beaucoup trop rarement, ne sont énoncés les intérêts chinois dans l'affaire syrienne. Certes, la Chine par la voix de ses représentants se garde bien de se mettre en avant sur le plan diplomatique, à tout le moins appuie-t-elle la Russie à chacune de ses propositions. Souci du tigre de ne pas faire d'ombre à l'ours et lui laisser obligeamment la main sur ce dossier? L'explication pourrait être séduisante mais la vérité tient sans doute à la discrétion d'une part d'un commerce sino-syrien fructueux puisqu'elle est commercialement le deuxième fournisseur du pays (la Russie n'étant qu'en 5ème position), et d'autre part au matériel militaire utilisé par les forces gouvernementales qui n'a pas qu'un accent slave et dont il est difficile d'en connaître le montant comme la nature exactes. Selon un document de l'US Congressional Research, ce seraient quelques 300 millions de dollars qui auraient alimenté le commerce des armes entre la Syrie et la Chine sur la période 2007-2010 [1]. Sur la base de quoi, les États-Unis décidèrent en février 2013 de mettre sous surveillance plusieurs entreprises comme CPMIEC (China Precision Machinery Import and Export Corporation) et Poly Technologies Inc. Sans omettre les sociétés du secteur énergétique faisant l'objet d'une suspicion de contacts commerciaux illicites, telle la société China National Petroleum Corporation (le russe Tatneft étant aussi cité au sein d'un document un peu plus ancien) [2].
En outre, la Chine pense aussi à ses affaires intérieures : des jihadistes bien formés et expérimentés par plusieurs mois/années de guerre peuvent très bien exciter les populations musulmanes du Xinjiang. Et apporter leur art de la guérilla en zone urbaine et/ou rurale aux indépendantistes désireux de donner naissance au Turkestan oriental.
Quant à l'après guerre, une victoire d'El Assad permettrait d'obtenir un point d'ancrage précieux et pérenne au Moyen-Orient conjointement avec la Russie.

Bien entendu Russie et Chine ne sont pas les seuls états suspectés d'avoir fortement pourvu le pays en armes : l'Arabie Saoudite et l'Iran apparaissent être fortement impliqués dans le conflit en cours et la lutte à distance qu'elles se livrent transpire de l'opposition entre chiites et sunnites. Et bien entendu, les pays occidentaux ne sont certainement pas en reste en dépit de leur profonde discrétion sur le sujet.

La Syrie est devenu un maelström d'intérêts apparents et voilés dont aucune solution de sortie n'est désormais exempte de dommages directs et collatéraux.


À venir, une étude sur la cyberconflictualité au Moyen-Orient dont je vous délivrai la référence une fois la publication officielle (prévue début octobre).

MAJ :
Le samedi 15 septembre à Genève, après trois jours de tractations, un accord Lavrov-Kerry a été entériné sur le désarmement progressif (le calendrier avancé doit s'échelonner jusque mi-2014) des armes chimiques et des lieux potentiels de fabrication/détention par le régime syrien. En attendant sa validation par le Conseil de Sécurité, le texte cadre est surtout la démonstration que les États-Unis, contrairement à certains de leurs alliés, ne sont pas aussi assurés de la nécessité d'une réponse militaire à cette affaire, et que la Russie est bel et bien un acteur-clef incontournable de celle-ci. La partie russe a été d'autant plus matoise qu'elle réclame par ce biais que toute la lumière soit faite sur la provenance des armes chimiques, y compris d'origine européenne. La précision ne saurait être anodine dans un tel contexte.

Les autorités des États-Unis ne sont peut-être pas grâce à l'initiative russe si mécontentes de sortir, même temporairement, par le haut  d'une logique d'intervention hasardeuse qui ne recueillait ni l'assentiment populaire ni le soutien inconditionnel des élus de la nation. En ce sens la relation américano-russe bien que restant froidement cordiale est encore capable ponctuellement d'aboutir à des consensus profitables aux deux parties. Paradoxalement, les perdants de cette affaire auront été la France et l'Angleterre qui à la pointe de velléités d'intervention ont été neutralisées, l'une sur le plan externe par un manque de moyens capacitaires l'autre sur le plan interne par un refus parlementaire de cautionner une opération floue et coûteuse. Ce n'est pas 1956 et l'humiliation de la crise de Suez pour ces deux pays, mais l'élan de coopération de la Libye et du Mali (pour les exemples les plus récents et conséquents sur le plan géopolitique) a subi un coup d'arrêt assez net avec ce projet d'opérations avorté en Syrie. Ajoutons, pour signifier encore davantage leur mise hors-jeu, que sur le plan diplomatique aucune des deux puissances européennes n'a été invitée à Genève lors des négociations, tout simplement placées devant le fait accompli. Pour l'heure, seuls l'épée américaine et le bouclier russe envisageront la suite à donner à ce conflit civil.

Crédit illustration : Latuff

dimanche 8 septembre 2013

Le peuple guanche : aux avant-postes des premières campagnes des conquistadors


Qui sont les guanches?
Voilà une interrogation ethnographique que quelques touristes un tant soit peu curieux sont à même de se poser en cheminant au travers des îles Canaries. Et plus encore en se rendant à Candelaria, sur l'île de Tenerife, où de marmoréennes statues paraissent défier encore davantage le visiteur que les flots. Ultime hommage aux natifs d'un chapelet d'îles oubliées puis redécouvertes pour être colonisées par la soldatesque espagnole.
L'arpenteur de sommet avisé n'omettra pas de se rendre sur La Gomera qui accueille l'une des rares forêts primitives encore existantes en Europe. Et tout en son centre, après escalade du sommet haut de 1487 mètres, il y découvrira un haut-lieu de l'adoration des anciens dieux des guanches (ainsi qu'accessoirement la possibilité d'observer par temps clair Tenerife vers l'est et La Palma au nord). Le visiteur relèvera aussi au hasard de son passage quelques derniers signes de vie desdits habitants comme ce pictogramme anthropomorphe représentant grossièrement un être humain et correspondant au Z en alphabet latin.

Les conquistadors sont souvent présentés dans l'imagerie populaire comme des soudards portés vers la soumission culturelle et cultuelle des populations indigènes au travers d'une implacable coercition. Si l'illustration est relativement vraie pour certains individus en rupture de ban, ce n'est pourtant pas une réalité absolue : comment une poignée d'individus aurait pu être capable de soumettre des empires gigantesques, même dépassés technologiquement, par la seule force des armes? Outre les qualités individuelles (Cortez par exemple était un être instruit, un diplomate avisé, un redoutable tacticien et un adepte du renseignement), les conquistadors sont en réalité les héritiers d'une longue tradition militaire : la reconquête (reconquista) du territoire ibérique sur les maures échelonnée de 718 à 1492. Laquelle au passage aurait pu être encore plus rapide si les rivalités entre royaumes émergents et les querelles dynastiques ne l'avait entravée. Il est particulièrement singulier que l'année 1492 choisie pour marquer la fin du Moyen-Âge avec la découverte des Amériques par Christophe Colomb est aussi celle où le dernier bastion de l'islam dans la péninsule, à savoir le royaume nasride de Grenade, tombe enfin sous l'ultime poussée des forces de l'Espagne naissante. Ces hommes qui n'ont cessé de guerroyer contre les maures et entre eux acquirent une expérience militaire hors norme qui déborda des frontières ibériques, et dont l'aboutissement sera l'écrasante domination du tercio sur les champs de bataille européens. Al-Andalus avait vécu, les empires aztèque et inca étaient désormais en sursis mais la conquête des Canaries étaient en passe de s'achever dans la répression brutale et l'indifférence totale. Elle ne participa de la sorte en aucune manière à la leyenda negra de la colonisation espagnole. Car si la geste des conquistadors a été parsemée de sang et de destructions, elle fut aussi la démonstration d'une puissance en pleine expansion, sûre de sa force comme de son bon droit, qui de fait ne sauraient dirimer l'exploit militaire et la force de caractère de ceux qui en ont été ses acteurs.

Découvertes ou plus exactement redécouvertes (les Phéniciens et les Romains avaient connaissance de terres au-delà des colonnes d'Hercule), les Canaries à la fin du bas Moyen-Âge captent l'attention de plusieurs navigateurs européens. C'est le génois Lanzarotto (orthographié parfois en Lancelotto) Malocello commandité par les autorités espagnoles qui eut le privilège de passer à la postérité grâce au patronyme donné à l'île la plus orientale de l'archipel, Lanzarote, approchée par son expédition en 1312. Un titre, roi des Canaries, fut même créé en 1344. Titre sans consistance puisque les titulaires ne jugeront pas nécessaire d'entamer la conquête de ces terres trop éloignées de leurs préoccupations continentales et dénuées d'attrait mercantile.
La véritable invasion débute en 1402 à La Rochelle par l'entreprise de Jean de Béthencourt, noble normand accompagné de son compagnon poitevin Gadifer de La Salle, visant à l'annexion à la couronne de Castille de Lanzarote et trois ans plus tard de Furteventura située plus au sud ainsi que d'El Hierro, la plus occidentale de toutes les îles. Couronnés de succès, le débarquement et la mise au pas des quelques groupes d'indigènes furent parachevés par l'établissement de populations normandes et castillanes. La meilleure source relatant ces expéditions est le riche compte-rendu que Jean de Béthencourt, revenu sur ses terres en 1412, commanda à ses chapelains. Lesquels produisirent l'oeuvre intitulée Le canarien.
La Conquista Betancuriana avait lancé le début de la fin pour le peuple guanche qui massé principalement sur les autres îles et sans réelle communication les uns avec les autres n'avaient aucune conscience de leur sursis.

Entre El Hierro et La Palma, l'île de La Gomera fut occupée moins brutalement par accord avec les populations locales en 1445. C'est le seul exemple d'une pacification concertée qui n'en débouchera pas moins sur quelques révoltes qui perdurèrent jusqu'en 1488. 

A contrario, La Palma, Tenerife et Gran Canaria firent l'objet de réelles campagnes militaires en bonne et due forme. Les visées espagnoles s'étaient accélérées et durcies sous la menace lancinante d'escadres portugaises qui depuis la moitié du XVème siècle lorgnaient sur ces langues de terre volcanique en tant qu'escales propices à leur projet de contournement de l'Afrique (rappelons que le Brésil ne sera découvert et réclamé par Pedro Alvares Cabral qu'en 1500). De 1478 à 1483, cinq années de lutte farouche se déroulèrent sur Gran Canaria, le capitaine  Juan Rejón eut toute les peines à éradiquer la résistance guanche au point d'être démis de ses fonctions par la couronne de Castille et remplacé par Pedro de Vera. Durant la dernière phase de la conquête, un certain Alonso Fernández de Lugo se fit remarquer. Son manque total de scrupule comme sa brutalité envers ses propres hommes comme les indigènes, qu'il savait le cas échéant amadouer pour mieux les tromper, allaient être encore plus patents lors de la conquête de La Palma entre 1492 et 1493. Malmené depuis le début de la conquista, les forces espagnoles ne furent jamais réellement vaincues. Du moins pas jusqu'à l'affaire de Tenerife.

Car la dernière île à se dresser sur le chemin de la colonisation allait être celle qui devait causer une terrible défaite à de Lugo, la plus marquante depuis 1402.
Le 31 mai 1494, orgueilleux et sous-estimant la volonté de résistance de l'ennemi comme sa supériorité numérique écrasante, le capitaine espagnol provoqua un désastre militaire sur un terrain que maîtrisait parfaitement son adversaire. N'ayant fait l'objet d'aucune reconnaissance préalable et face à des forces adversaires unies et galvanisées par la harangue de chefs déterminés, le conquistador allait au-devant d'une défaite assurée. La bataille d'Acentejo manqua par ailleurs d'être le tombeau du señor de Lugo qui ne s'en sortit qu'en se délestant de tout ce qui pouvait indiquer sa charge d'officier. La quasi totalité de l'expédition venait de disparaître, soit près de 1000 sur les 1200 initiaux. Blessé tant dans sa chair que son orgueil, de Lugo se résolu à faire appel à des renforts plus conséquents et planifier autrement plus sérieusement la conquête de l'île, notamment en créant une base avancée à La Laguna (au nord-est) tout en progressant méthodiquement vers les zones de résistance. Les deux principales batailles qui eurent lieu en novembre et décembre 1494 furent celles d'un choix imposé par les forces espagnoles qui purent enfin faire prévaloir leur supériorité technologique. La mort au combat de Bencomo et celle par suicide de Bentor scella le sort de la résistance locale. En 1496, tout l'archipel pouvait être considéré comme « pacifié ». Élimination, conversion, maladie (modorra) et esclavage furent le lot de la majorité de la population guanche qui faisait désormais le deuil de sa civilisation.

Moins homogènes qu'on ne l'a cru pendant longtemps, les traits physiques des guanches étaient variables selon les îles, ce qui pose en corollaire de nouvelles interrogations sur l'unicité ou la multiplicité de leurs origines. Ils vivaient généralement dans les grottes (cuevas) et anfractuosités à même les pans rocheux mais certains groupes disposaient de structures plus évoluées. Ils étaient pasteurs et agriculteurs. Leur langue, après des recoupements opérés avec les quelques mots ayant subsistés, apparaît être relativement proche du parler berbère. Leurs outils étaient faits à base de jonc, de cuir, de pierre, d'obsidienne et de bois, attestant qu'ils ne connaissaient pas le travail des métaux mais savait en revanche oeuvrer sur la céramique. La dispersion des îles favorisa aussi des traitements normatifs différents, ainsi le vol et l'homicide n'étaient pas punis de la même manière à Tenerife qu'à Grand Canaria (allant de la mise à mort à l'inaction en passant par l'indemnisation ou l'emprisonnement). Enfin, ce peuple possédait un alphabet, vénérait leurs dieux de façon relativement complexe et procédait à des momifications de leurs défunts. Un ensemble d'éléments qui plonge encore de nos jours la communauté scientifique dans le désarroi. La civilisation guanche au XVème siècle n'était-elle que le reliquat d'une plus grande civilisation encore ou étaient-ce les survivants de malheureux naufragés s'étant élancés des côtes atlantiques?

Charles Turquin dans le numéro 10 de Guerres & Histoire envisagea une hypothèse plausible quant à l'existence de ces peuplades sur les îles : le transfert de populations berbères du nord de l'Afrique par les Phéniciens, et leurs héritiers Carthaginois, sur cet archipel que les hardis navigateurs semblaient déjà connaître (le périple du navigateur Hannon, effectué vraisemblablement au VIème siècle av. JC., semble abonder quant à la connaissance de ces îles par les anciens). Séduisante, l'hypothèse malheureusement restera encore pour longtemps pure conjecture. Le scientifique et navigateur Thor Heyerdahl (1914-2002) s'intéressa de près à cette population ainsi qu'à sa position géographique. Ses études tendent à remettre en cause le fait que les populations d'Afrique du Nord auraient été incapables de construire des bateaux pouvant traverser les océans. Pour preuve : les expéditions Kon-Tiki mais plus encore Râ II où il entreprit de relier l'Afrique à l'Amérique avec une construction navale de l'époque à base de papyrus.
Ce n'est malgré tout pas assez suffisant pour donner crédit à l'hypothèse énoncée plus haut, cependant elle n'oblige pas de la même manière à la mépriser.

Il reste de nos jours quelques traditions ayant perduré de l'époque pré-espagnole : le langage sifflé de La Gomera, le silbo ou encore le bâton canarien, le palo canario, donnant lieu à des joutes sportives. Pour le reste, c'est à la science de remonter la piste de ce peuple relativement énigmatique de la Macaronésie (ensemble géographique comprenant les Canaries, Madère et les Açores), emporté par l'irrésistible poussée des conquistadors.
Dernière ironie du sort : la nouvelle Église du peuple guanche, émanation d'une volonté de reconstruire la cosmogonie des primo-habitants de l'archipel, a été fondée en 2001 à San Cristóbal La Laguna. Là même où le conquistador Alonso Fernández de Lugo décida d'une implantation marquant la nouvelle ère espagnole et concomitamment la toute première capitale de l'île...

Pour approfondir les thématiques de l'article :
Stéphane Dossé, La conquête du Mexique ou une victoire du renseignement ?, Alliance GéoStratégique
Partie 1 / Partie 2
Terence Wise, The Conquistadores, Osprey Publishing
Bartolomé Bennassar, Cortés, le conquérant de l’impossible, Payot
José Luis Concepción, Los Guanches que Sobrevivieron y su Descendencia, Yurena
Charles Turquin, Les colons oubliés de Carthage, Guerres & Histoire n°10, page 114
Canaries, Petit Futé
Jean de Béthencourt, Le Canarien















 

La conquête du Mexique ou une victoire du renseignement ?

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