vendredi 28 juin 2013

La politique industrielle allemande : un modèle d'efficacité solidaire

Brabus, Alpina, RUF, Irmscher ? Qu'ont en commun ces quatre sociétés ?
La première d'être allemandes, la seconde d'être des préparateurs automobiles et la troisième d'être des constructeurs indépendants.

En effet, RUF, préparateur de Porsche, Alpina s'occupant de BMW, Brabus travaillant sur des modèles Mercedes et Irmscher très lié à Opel n'en sont pas moins indépendants des constructeurs dont ils sont patentés. Pourquoi les prendre en exemple ? Parce qu'ils sont emblématiques d'une synergie entre grosses pointures du secteur et structures plus modestes (en taille, ce qui ne gage en rien leur capacité technique). Ces quatre entités ont commencé par graviter dans l'orbite de ces grandes groupes avant de prendre leur envol une fois leur chiffre d'affaires et carnet de clientèle assurée et potentielle consolidés. Loin de les écraser afin d'empêcher ou limiter une concurrence future, les constructeurs automobiles historiques appuyèrent ou a minima continuèrent de faire appel au service de ces KMU (kleine und mittlere Unternehmen, soit petites et moyennes entreprises en français, parfois nommé imparfaitement par le vocable Mittelstand) sans tenter d'entraver leur essor. Une mentalité qui en d'autres pays tendrait vers l'exotique...

Or le monde industriel français est frappé d'un manque de cohésion coupable, du dédain du pouvoir comme par les grands groupes envers ces PME, souvent valeureuses et innovantes et d'un manque d'attention de la part d'organismes professionnels censés les assister dont l'entrelacs de compétences et le saupoudrage d'aides n'aident en rien. C'est tout autant une culture qu'une stratégie globale qui repose sur une compréhension que les structures les plus solides font office de brise-glace du commerce extérieur. Si l'on prend le cas français, le Président de la République s'est mué au fil des dernières décennies en VRP de luxe, ce qui pose un premier problème qui mériterait un article complémentaire, et ce dernier s'affaire à emmener en son sillage une majorité de responsables de groupes membres du CAC40 (les sociétés françaises les mieux cotées en bourse). C'est à la fois injurieux pour les entreprises qui ne font pas appel à une importante capitalisation extérieure comme celles qui sont absentes de toute cotation et dédaigneux puisque privilégiant le quantitatif au détriment du qualitatif (le plus gros chiffre d'affaires l'emportant sans prise de considération de l'impact symbolique et/ou technologique de sociétés plus modestes). En outre, la variable d'ajustement des plus grandes entreprises lors de toute crise est souvent de pressuriser les sous-traitants, c'est à dire les petites entités gravitant autour de leur sphère d'activité.

En Allemagne l'on évoque moins la notion de compétitivité puisqu'elle est inhérente au made in germany. Ainsi la qualité de la production allemande puise ses sources à la fois dans une réalité, un savoir-faire, et une labellisation issue de ce travail des esprits par les sociétés allemandes reposant sur un socle solide.

Malmené, écorné, le modèle rhénan industriel n'en perdure pas moins avec ses caractéristiques les plus essentielles :
  • capitaux entre les mains de la même famille depuis la création de la société
  • concertation avec les différents acteurs, étatiques, financiers et sociaux
  • implication dans les oeuvres sociales, mâtinée de paternalisme et de sens de la responsabilité
  • sens de l'entreprise dans la défense de la marque et de ses traditions
  • vision à moyen et long terme, dégagée du rendement à court terme imposé par des actionnaires
Quoi d'étonnant à trouver les très catholiques länder du Bade-Wurtemberg et de la Bavière comme étant les régions de la République Fédérale Allemande les plus dynamiques puisqu'elles ont appliqué de manière très poussée ce modèle ? Appuyées par les Konzern, ces puissantes associations d'entreprises (à l'instar des Keiretsu japonaises) qui reposent sur une intégration sectorielle, un esprit entreprenarial familial et un appui bancaire (plus simple à obtenir lorsqu'il est formulé par plusieurs entités se portant garantes les unes pour les autres).

Autre facilité : le réalisme allemand qui prévaut dans les sphères de dirigeance là où en France la méconnaissance du monde de l'entreprise aboutit le plus souvent à des mesures législatives retorses, iniques et inappropriées. La faute aussi il est vrai à une moindre représentativité du secteur privé dans les travées des assemblées. D'où de sempiternelles relances quant à la question des charges patronales et sociales depuis des décennies, de l'édiction de mesures toujours temporaires et instables et au final à un dénigrement et à un lestage concourrant partiellement à une chute de la balance commerciale extérieure (couplée notamment à l'absence de politique industrielle rationnelle et suivie au plan national).

La France a une approche plus, disons colbertiste, de l'économie. Ce qui au fond correspond à son approche et à la prégnance du fait étatique en ce pays (sans l'État, la France n'est rien, ou plutôt serait une constellation de territoires épars voués à se séparer les uns et les autres pour rejoindre des sphères d'influence diverses). En revanche, cette force est aussi une faiblesse lorsque la machinerie se grippe, et que l'intérêt supérieur, c'est à dire public, se dilue dans la multitude d'intérêts privés de ceux qui ont à charge de gérer les affaires de l'État. Sans compter leur porosité à des corporations ayant une assise financière plus que respectable et un état d'esprit parfois délétère, comme on a pu le constater avec la question de l'auto-entreprise en France où le lobby de l'artisanat a préféré oeuvrer pour détruire un système qui fonctionnait et dopait la création d'entreprises plutôt que de réclamer un alignement de ce régime pour ses membres : une position mortifère qui n'aurait jamais eu lieu en Allemagne où la solidarité entreprenariale est aussi une nécessité nationale suivie de près par le pouvoir politique. Cet exemple a surtout confirmé la méconnaissance profonde du monde de l'entreprise par les personnalités françaises au pouvoir chargées d'arbitrer quant au devenir de centaines de milliers d'individus, et ce malgré la remise de rapports circonstanciés et prudents par deux organismes indépendants (l'Inspection Générale des Finances et l'Inspection Générale des Affaires Sociales). Une fois encore, un colbertisme version next-gen n'impose pas de retirer à l'un pour aider l'autre mais de favoriser l'un pour qu'il arrive au niveau de l'autre et qu'il contribue à la richesse nationale.

Ce que l'exemple décrit en début d'article signifie, c'est que l'union fait la force, surtout lorsqu'elle est alimentée par la complémentarité et l'appui ascensionnel. Sans être parfaite, la stratégie d'imbrication, voire de pénétration des marchés extérieurs, des géants allemands, portent ses fruits depuis plusieurs décennies. Ce qui était le viatique pour le renouveau d'une Allemagne apaisée avec ses voisins sous la férule et l'appui du ministre de l'économie puis chancelier Ludwig Erhard (1897-1977) est devenu le symbole et la clef d'une réussite nationale, qui ne saurait cependant occulter des déficiences structurelles souvent peu traitées lorsqu'il est question du miracle économique outre-rhin ainsi que certains artifices statistiques employés.

En complément :
Cyberstratégie Est-Ouest, « Maintenant toute l'Europe parle allemand », novembre 2011.
http://harrel-yannick.blogspot.fr/2011/11/maintenant-toute-leurope-parle-allemand.html
La Tribune, « Et si la dette publique allemande était elle aussi trop élevée? », mai 2013.
http://www.latribune.fr/actualites/economie/union-europeenne/20130521trib000765708/et-si-la-dette-publique-allemande-etait-elle-aussi-trop-elevee.html 

mercredi 19 juin 2013

Qu'est-ce que la cyberstratégie économique et financière?

Courte note explicative sur ce qu'est la cyberstratégie économique et financière que j'enseigne et qui est souvent confondue avec la veille ou l'intelligence économiques. Or tel n'est pas le cas, en dépit il est vrai d'un tronc commun.

Commençons par rappeler ce qu'est la cyberstratégie en une formule simple mais complète : la cyberstratégie est l'art de gouverner (civil)/commander (militaire) par le biais d’actions efficaces au moyen de systèmes de contrôle, d’information et de communication au sein de ce nouvel espace stratégique qu'est le cyberespace.
Die Kyberstrategie ist die Kunst zu regieren (Zivil) / (Militär) auf dem Umweg über wirksame Handlungen mit Hilfe Verkehrs, Informations und Kontrollsysteme innerhalb dieses neuen strategischen Raums zu bestellen, die der Kyberraum ist.

Le spectre d'action étant de fait plus large que la cybersécurité ou la cyberdéfense. Il faudrait par ailleurs revenir sur ce terme relativement ambigu et malaisé de cyberdéfense et avec lequel j'admets avoir quelque difficulté à employer, ce qui pourrait faire l'objet à terme d'une autre note introductive.

Pour mieux comprendre ce qui relève de la cyberstratégie économique et financière, rien ne vaut un tableau explicatif :




La parenthèse pour le domaine du prospectif en intelligence économique provient du caractère pas toujours intégré de cette capacité. La cyberstratégie l'intégrant d'office.

En matière économique et financière, la cyberstratégie est sur un mode actif, s'exerçant par et pour des acteurs du privé comme du public et regroupe toute la chaîne d'actions allant de la défense à la mise en application de schémas plus offensifs.

Les modalités divergent selon que l'on opère sur le plan économique ou financier même si, idéalement, la finance est imbriquée dans le circuit économique, et ce que l'on nommait voici encore peu l'économie réelle en opposition à la titrisation excessive et les produits financiers à la valeur gonflée artificiellement.
La cyberstratégie économique et financière s'occupera par conséquent des acteurs, des flux, de l'environnement et ses impondérables en vue d'édifier préconisations, résolutions et actions.

Dans ce contexte, l'on saisit que ce n'est pas uniquement de cybersécurité dont il est question (laquelle peut faire l'objet d'une séparation des tâches par sous-traitance) mais clairement d'élaboration de stratégies dans le monde du numérique, à niveaux micro et/ou macro.
Précisons utilement que ce ne sont pas que les informations qui se doivent d'être considérées mais aussi les tuyaux qui les alimentent. Pour les initiés, nous retrouvons ici les trois couches du cyberespace (logique, physique, sémantique) et leur interconnexion.

Pour terminer et ajouter un dernier élément de différenciation : la cyberstratégie opère uniquement sur le plan du cyberespace tandis que l'intelligence économique déborde de ce seul champ et peut très bien faire appel au renseignement humain sous plusieurs formes (par opposition au renseignement technique).

mercredi 12 juin 2013

Café Stratégique numéro vingt-six : culture et géopolitique au Sahara



Arnaud Contreras journaliste, photographe et documentariste, sur le thème ô combien contemporain et stratégique des cultures et de la géopolitique au Sahara.
Jeudi 13 juin 2013, 19-21h Venez écouter, débattre, questionner…

Comme de coutume, le rendez-vous aura lieu au Café le Concorde, 239 boulevard Saint-Germain,  métro Assemblée Nationale. Prenez une consommation au bar en guise de  soutien aux cafés et venez nous rejoindre au premier étage.

vendredi 7 juin 2013

La France doit choisir de Jean-Louis Beffa, plaidoyer pour un nouveau pacte national


Lorsqu'un grand chef d'entreprise prend la parole, a fortiori lorsqu'il s'agit de l'un des plus beaux et anciens fleurons de l'industrie française, il y a tout lieu de l'écouter. Ou plutôt de le lire. Car il s'agit d'un ouvrage de quelques 285 pages dont la quantité ne doit pas effrayer les plus rétifs aux longues lectures puisque les caractères sont de taille estimable pour ne perdre aucune dioptrie mais aussi, ou plutôt surtout, le propos est savamment ordonné pour ne pas offrir de pénibilité au lecteur.

La première partie est purement descriptive, et plante le décor de façon peut-être trop froide mais néanmoins utile pour la suite. L'on y apprend notamment les différents types de politique économique : autocentrée, commerciale-industrielle, libérale-financière et enfin la rentière. Une plongée est opérée dans le rôle, ou son absence, de l'État dans les relations avec l'actionnariat, les syndicats, les interactions sociales et l'innovation.

Chaque pays fait ensuite l'objet en seconde partie d'une étude circonstanciée. Le livre étant sorti en janvier 2012, il ne prend bien évidemment pas en compte les crises de ces dix-huit derniers mois, néanmoins comme le propos se veut de portée plus générale avec un recul historique, ce n'est absolument gênant. Chine, États-Unis, Japon, Brésil, Russie, Allemagne, Inde et Royaume-Uni bénéficient chacun à leur tour d'une étude décortiquant leur appartenance à un modèle de politique économique.

Un des apprentissages à ce stade du livre est que les services, même assortis d'une haute plus-value, ne favorisent guère une balance commerciale extérieure. Les différents cas listés sont de ce point de vue patents.
Certains passages sont très forts, comme celui où le devenir du Royaume-Uni est passablement assombri par l'épuisement prochain de ses réserves de gaz au large des côtes Écossaises. Augmentant prévisionnellement sa facture énergétique de façon conséquente, et ne bénéficiant pas, enfin plus pour être exact, de maillage industriel pour espérer une relance intérieure. Il y a de la même manière un certain pessimisme quant à la possibilité pour les États-Unis de rebondir de manière pérenne à terme, ne disposant pas assez de marge de manoeuvre pour relancer leur économie. Le rôle à ce titre de la Chine est éminemment mis en avant, et l'auteur entrevoie une forme non de confrontation mais de coopétition où l'Empire du milieu progresserait graduellement au détriment de ce qui demeure cahin-caha la première puissance mondiale.

La troisième et dernière partie est la plus prospective. La plus stimulante puisqu'elle dresse le constat sur plusieurs pages de l'évolution des politiques économiques de la France (oui, le pluriel est de mise) et pose séance tenante les tares actuelles. Prônant un nouveau pacte national, il avance la nécessité de prendre en considération que les français ne pourront pas à la fois conserver leur mode de vie et leur niveau. Il pose aussi comme condition la position incitative de l'État et non sa main-mise sur la gestion, devant plutôt se consacrer à l'encadrement d'une politique industrielle et commerciale d'envergure. En bref, une main discrète à défaut d'invisible qui fournirait le terreau pour se développer ou redévelopper des activités porteuses d'emplois et de croissance. Ce qui passerait, nous avertit l'auteur, par une phase de remise à plat de nombreuses situations structurelles, ainsi qu'une très probable hausse d'impôt au nom de la solidarité nationale.

Là où je ne suis pas tout à fait en phase avec l'auteur est lorsqu'il enjoint à renforcer les domaines d'excellence (luxe, gastronomie, tourisme, création artistique et culturelle), ce qui effectivement serait le plus simple puisque ces secteurs d'activité résistent bien à la crise, et que de nets progrès sont encore possibles pour tirer le meilleur profit de ceux-ci. Si je ne remets pas en cause le réalisme de ce schéma d'action, je lui reproche en revanche d'être insuffisant pour relancer l'économie à moyen et long terme, en revanche il est vrai qu'il s'appuie sur une marge de progression de certaines activités et n'engendre pas un bouleversement socio-économique d'ampleur (la sauvegarde du mode de vie).
Cette projection prend toutefois le risque de façonner la France comme un gigantesque pays-musée, ce qu'il est déjà en train de devenir, en atteste la « boboïsation » des centres-villes où toute activité autre que celle des services est volens nolens expulsé, de même que les couches les plus populaires sont indirectement poussées vers la périphérie en raison d'une hausse constante de l'immobilier (du moins jusqu'à récemment). Faire de cette situation rampante une norme nationale serait ni plus ni moins qu'accepter le déclassement et la sortie de la France du concert des puissances qui comptent, et souscrire à une lente marchandisation de son Histoire.
La suite sur l'Europe dresse un panorama très juste, en premier lieu sur le couple franco-allemand qui bien que pas toujours élégant dans sa valse au sein du tumulte financier, n'en a pas moins résisté et permis de sauver l'essentiel. Même si comme il est écrit, la situation ne peut se détériorer davantage à peine de voir l'Allemagne refuser à l'avenir tout sauvetage sur ses propres fonds.Un éclatement de la zone Euro n'est pas écarté au sein de l'ouvrage, de la même manière qu'un renforcement au sein de la crise du tandem franco-allemand pour surmonter la période de crise et s'aligner sur un modèle commercial-industriel avec un effort supplémentaire de l'autre côté du Rhin pour supporter cette ambition. Londres n'étant pas oublier en tant que place forte financière de premier ordre pour contrer les marchés émergents en Asie et celui des États-Unis.

En conclusion, l'essayiste promeut activement un modèle industriel-commercial, le plus conforme à l'histoire, aux intérêts et aux caractéristiques de la France. Le tout de conserve avec le partenaire allemand. Un projet pas utopiste, il repose en revanche sur une réelle volonté politique et l'évaluation correcte, même avec ses impondérables, d'une continuité de la zone euro enfin assainie.

Bien que je ne partage pas toutes les solutions et évaluations de ce grand patron, je n'en recommande pas moins la lecture de cette contribution aux débats car il a le mérite de faire acte de proposition (ce qui n'est pas si répandu) sur la base d'une observation du monde environnant, y compris jusqu'au plus lointain (dépassant ainsi la frontière franco-française, et l'on notera en toute fin d'ouvrage la référence aux BRICS et à leur réunion de Sanya qui a manifestement marqué l'auteur craignant une nouvelle zone de prospérité dont serait exclue l'Europe et la France).

Jean-Louis Beffa a dirigé Saint-Gobain et est vice-directeur du Centre Cournot dédié à la recherche en économie et dont les principes se fondent sur les études de l'économiste américain Robert Solow (prix nobel d'économie en 1987).

Jean-Louis Beffa, La France doit choisir, éditions Le Seuil, 2012.