mardi 3 décembre 2013

Une fracture des confins d'Europe : l'Ukraine


Lorsqu'en 2010 le Président ukrainien Victor Yanoukovitch est enfin élu après son échec six ans plus tôt, c'est un rebalancement de l'équilibre politique intérieur de l'Ouest nationaliste vers l'Est pro-russe qui s'est effectué avec l'apport des déçus de la Révolution Orange de 2004. Les déchirures entre le Premier Ministre Ioulia Tymochenko et le Président d'alors Viktor Iouchtchenko précipitèrent il est vrai la victoire du camp de Yanoukovitch.

Toutefois ceux qui avaient prédit que le nouveau maître de l'Ukraine serait un pantin servile des intérêts de Vladimir Poutine furent démentis par les faits. L'homme fort de cette ancienne république soviétique indépendante depuis 1991, consécutivement à l'implosion de l'Empire rouge, a tenté de ménager avec une certaine réussite les attentes des uns et les suspicions des autres. Réussissant à obtenir un accord sur le gaz profitable à son pays non sans rompre les liens et les velléités d'arrimage à l'Union Européenne. Madré, Yanoukovitch va cependant à terme être acculé à un choix qu'il peut difficilement repousser plus en avant : celui d'entrer sans retour comme membre de l'Union Européenne dont l'Ukraine a manifesté sa volonté d'être membre depuis... 1994, acté par un accord d'association (European Union Association Agreement) signé en ce sens. Renforcé par un accord complémentaire sur la liberté du commerce transfrontalier en 1999 (Deep and Comprehensive Free Trade Agreement) qui ne sera pourtant finalisé qu'en... juillet 2012! 

Dans le même temps, la Russie en oripeaux des années 1990 s'est relevée, a recomposé les moyens de sa puissance et par là même de sa politique étrangère sous la houlette de Vladimir Poutine. S'offrant un levier de prime importance par le pétrole et surtout le gaz via des conglomérats survitaminés, les autorités russes ont employé à plusieurs reprises cette arme redoutable qu'est la menace de couper la distribution de gaz (mise à exécution envers le Bélarus et plus encore envers l'Ukraine, dont la plus importante démonstration fut la crise de l'hiver 2004-2005). Par ailleurs la position russe mit en porte-à-faux les dirigeants occidentaux en insistant sur le fait que les prix du gaz préférentiels autrefois accordés sous l'Union Soviétique et peu après ne pouvaient plus avoir cours après les indépendances des différents pays la composant autrefois, devant être traités en tant que clients et espaces de transit, arguant que tel était au fond la logique du système libéral économique défendu par les européens et les américains. Un accord en avril 2010 entre Medvedev et Yanoukovitch mit cependant temporairement fin à cette crainte répétée d'une coupure en l'assortissant de clauses diverses dont la fameuse reconduction du bail pour vingt-cinq ans du port de Sébastopol au profit de la marine russe. Au passage, Yanoukovitch en profita pour faire accuser de corruption l'ancienne égérie de la révolution de couleur, Ioulia Tymochenko, qui fut à l'origine du précédent accord gazier bilatéral : une manière de solder le camouflet de 2004.

Il serait erroné de prétendre que l'Union Européenne eusse été inerte ces dernières années concernant la question ukrainienne : le Partenariat Oriental a en effet été amorcé en mai 2009 pour attirer et faciliter l'entrée future de pays limitrophes ou dans la sphère d'influence de la Russie. Ont été spécifiquement visés l'Arménie, la Géorgie, l'Azerbaïdjan, le Bélarus, l'Ukraine et la Moldavie. Les succès ont été pour l'heure très modérés, et si l'Ukraine comme l'Arménie avaient manifesté dans un premier temps une approche volontariste en ce sens, l'automne 2013 a rapidement douché les plus europtimistes. Le sommet de Vilnius des 28 et 29 novembre n'ayant entériné que le recul consommé de ces deux entités.

La nature ayant horreur du vide, c'est vers l'Union Eurasiatique, parfois énoncée sous l'abréviation EURASEC, que se tournent désormais les têtes de ces deux États : un ensemble économique de libre-échange regroupant la Russie, le Kazakhstan et le Bélarus pour l'heure, visant à faciliter le transit de marchandises en levant les obstacles douaniers, avec en ligne de mire une union plus large visant les personnes, les capitaux et la monnaie (sous une forme à déterminer).
C'est en effet le dilemme qu'eurent à évaluer les autorités ukrainiennes : l'étape de plus vers l'Union Européenne aurait fermé les marchés de cet ensemble. Une menace même pas voilée depuis le Kremlin qui se fit fort de rappeler que la Russie était, et de loin, le premier client de l'Ukraine à hauteur de 25% de ses exportations. Chiffre auquel l'on peut même rajouter les 7% supplémentaires relatifs aux deux autres membres de l'Union Eurasiatique. Une perspective de complications administratives et d'étranglement économique dans un contexte où l'envolée presque ininterrompue depuis 2007 de la dette ukrainienne laisse craindre le pire dans ce cas de figure.

Il est aussi vrai que l'état économique peu reluisant de la zone Euro, l'une des plus neurasthéniques du monde selon les chiffres de la Banque Mondiale en terme de croissance du PIB, n'appelle guère à l'enthousiasme quant à une compensation des pertes des marchés de l'Est pour des gains substantiels de ceux de l'Ouest.

En outre, il n'est pas impossible de subodorer que la décision s'est aussi jouée en observant un autre secteur. Sur le plan des ressources énergétique, dont le choc South-Stream / Nabucco fut le plus emblématique, et qui s'est quasiment soldé à l'avantage de la Fédération de Russie : cette dernière ayant non seulement avancé sur la réalisation technique du projet (mise en activité prévue pour 2015) mais aussi sur la finalisation des accords bilatéraux permettant le transit de ses tuyaux (avec le rôle géostratégique de la Turquie en arbitre). En novembre 2013 a été rendu le quasi-coup de grâce à Nabucco par le consortium SDC mené par BP qui pour le très stratégique gisement de Shah Deniz II d'Azerbaïdjan, déclara opter pour Trans Adriatic Pipeline, un troisième projet concurrent. Privant de facto Nabucco d'une alimentation essentielle pour atteindre ses objectifs de rentabilité.
Cette donne de la manne énergétique et sa répartition n'a pas peu joué sur l'évaluation pessimiste pour l'Ukraine et ses dirigeants d'échapper à la fermeture des vannes depuis la Russie.

À l'heure actuelle, les contestations qui se déroulent en Ukraine ont surpris les autorités par leur ampleur et leur diffusion. Si elles apparaissent comme une réédition de celles de 2004, il est pour l'heure difficile à la fois d'évaluer leur mobilisation sur l'ensemble du territoire, leur résonance au sein de la majorité silencieuse, leur organisation et les supports internes comme externes dont elles disposent. Il est cependant déjà acquis que le pouvoir en place s'est fait dépasser par les évènements et qu'il va tenter de résorber la situation en maniant la carotte et le bâton, dans des proportions qui restent encore à déterminer selon la tournure des évènements.

Nous sommes en présence de deux mondes qui s'élèvent l'un en face de l'autre. Deux unions qui par leurs armes tentent d'agréger ceux qui n'ont pas encore choisi leur camp.
Avant l'affrontement final? 
Pour l'heure, le Conseil de l'Europe a été saisi par le pouvoir et l'opposition ukrainiens pour superviser l'enquête sur les incidents ayant eu lieu ces derniers jours tandis que Yanoukovitch a enchaîné les rencontres diplomatiques : visite en Chine suivie de celle en Russie où aurait été élaboré un nouveau partenariat stratégique.

Aucun commentaire: