lundi 4 novembre 2013

Democracy 3 : un ludiciel pour mieux appréhender les rouages d'un régime démocratique


Démocratie. Demos, Kratos : peuple et pouvoir. Tout un programme conceptualisé, émergé et appliqué depuis les temps anciens, dont les ressorts nous sont parvenus par les récits de doctes philosophes ayant vécu, subi et loué des régimes ayant eu cours de par la Méditerranée.
La finesse des penseurs de l'Antiquité en était arrivé à dégager les principaux types de régimes et leurs subtilités. Ainsi la démocratie était-elle généralement assimilée au... tirage au sort! La stochocratie pour reprendre un néologisme. En effet, certaines charges étaient échus par ce procédé aux bouleutes (les législateurs) et aux héliastes (les magistrats). Toutefois, c'est le mandat représentatif qu'a retenu l'époque contemporaine. Que cela soit pour l'aspect législatif (les assemblées) ou exécutif (le gouvernement). Encore faut-il bien préciser que le suffrage a subi nombre d'évolutions, et de tâtonnements, au cours des derniers deux-cents ans pour aboutir au suffrage universel direct ou indirect, selon les pays et le type d'élection, qui prévaut de nos jours. Et ce toujours dans le même but : désigner celui ou ceux qui endosseront la charge de la gouvernance.

Or, gouverner implique de prendre des décisions. Lesquelles ne sont jamais sans conséquences.
Bien entendu, il est possible de jouer une politique d'attentisme, d'immobilisme, de point mort absolu avec pour résultante finale de faire peu mais sans faire mal. Pareille stratégie politique se révèle néanmoins inopérante à la tête d'un État irrigué par des flux constants, a fortiori en situation de crise multi-factorielle. Un État endetté par exemple se doit de résorber sa dette, à la condition d'une part que celle-ci soit le fruit d'investissements d'intérêt général et légitime (cf. concept de dette odieuse). Pour autant, le monarque ou président ne peut agiter toutes les manettes comme il l'entend : certaines dépenses sociales sont plus aigües que d'autres, certains postes de la fonction publique sont un vivier de voix électorales, dévaluer n'est possible que si l'on n'a pas souscrit à un accord monétaire interdisant pareil procédé etc. 
Malgré tout gouverner implique de prendre des décisions... sur le moyen et long terme. Une lapalissade moins évidente tant certains gouvernants n'agissent qu'au gré du vent tel des coqs de clocher, sans sembler le moins du monde avoir de ligne politique directrice claire. De plus, quand bien même existerait-elle dès le départ il y a facile à perdre l'orientation d'une politique générale en succombant à diverses revendications communautaristes, ou face à des lobbies économiques.

Et pour rythmer le tout, les élections s'imposent de manière périodique où il ne suffit plus de contenter les adhérents de sa propre formation mais de rassembler au-delà dans le cas d'une magistrature suprême. Certes, compter sur l'usure du pouvoir et la médiocrité du bilan d'un gouvernant précédent peut aider mais ne suffit pas toujours. Surtout si l'on est soit même très limité en qualités.

C'est tout l'attrait de cette simulation sérieuse que délivre les anglais de Positech Games.
D'emblée l'on est perdu dans une toile d'araignée de réseaux et noeuds, et l'on se demande bel et bien comment gérer tout ce système?
Pourtant, l'on y arrive car l'on se rend compte au cours des premières minutes de jeu que tout a été pensé pour l'ergonomie : la disposition des noeuds comme l'utilisation de couleurs facilitant énormément la tâche (le rouge pour les situations de crise, le bleu pour l'état de situation et le blanc pour la gestion politique possible), de même que le côté hyperliens qui permet rapidement d'avoir une situation d'un facteur donné. Une interface à la souplesse et sobriété réussies, et ce n'est pas peu dire qu'elle ne peut qu'aider à y voir plus clair.

Petit à petit vous allez comprendre que certaines catégories très actives auprès de vous pour faire évoluer des lois en faveur de leurs idées ont cependant une résonance sociale moindre que d'autres plus silencieuses mais pouvant faire basculer une élection à terme : c'est la théorie de l'écran bien reproduite dans ce logiciel.

Autre élément passionnant : le recrutement de ministres. Vous pouvez tout naturellement piocher dans votre propre camp, c'est même conseillé au départ. Et tenter, une fois les mécanismes mieux assimilés, une ouverture vers d'autres horizons politiques. Manoeuvre plus ardue qui bien gérée est à même de rehausser votre cote de popularité et même de vous attirer, dans un marge limitée (n'espérez pas faire le grand écart), un électorat non acquis de prime abord. Toutefois, toujours bien prendre en considération qu'un ministre « atypique » dans une formation de couleur politique homogène peut rapidement se sentir déphasé et claquer la porte! D'où la nécessité d'écouter celui-ci de temps à autre et d'agir en conséquence. Il est aussi possible en lieu et place de vieux briscards miser sur des jeunes loups, qui peuvent au fil du temps apprendre et s'améliorer dans le domaine où ils sont placés (chaque ministre a un ou des domaines de prédilection, avec une sensibilité particulière pour les appréhender) : dans ce cas, privilégiez la fidélité pour être en mesure de le conserver suffisamment de temps afin qu'il s'améliore mais en prenant le risque croissant de vous attirer les foudres des administrés et une rentrée de fonds moins conséquente. Possibilité est aussi offerte d'opérer un changement ministériel général : utile à la condition d'être judicieux... et d'avoir un réservoir de talents disponibles!

Attention, l'avancée dans le jeu est limité de façon réaliste en ce sens que l'on ne dispose au départ que de quelques points de capital politique. Ces points sont là pour prendre des décisions majeures (entendre par là ne pas s'abaisser à commenter une affaire digne d'un fait divers) en suivant le credo que l'on s'est fixé. Vous agirez par conséquent sur des curseurs afin d'octroyer plus ou moins de fonds à une action, tout en prenant en considération que les effets ne sont pas immédiats mais étalés dans le temps. Ces points augmenteront, ou diminueront, en fonction de leur emploi et de l'efficacité de vos ministres à leur tâche. Le concepteur de la simulation a poussé le réalisme jusqu'à offrir au joueur un répit les premiers tours de jeu après l'élection, symbolisant la période dite « lune de miel » entre le dirigeant (ré)élu et le peuple.

Les menaces se font aussi jour au fil du temps et le terrorisme apparait comme un élément à prendre en considération. Celui-ci pouvant être le fait d'une main étrangère ou d'un groupuscule national. Ce dernier cas est symptomatique, car le phénomène peut prendre une taille conséquente en cas de mécontentement national. C'est au final relativement réaliste, dans le sens où le concept des minorités agissantes peut rencontrer l'écho de la majorité silencieuse dès lors que celle-ci se meut en sa faveur ou dans une orientation lui étant favorable. Si la police et les services de renseignement permettent de juguler le phénomène lorsqu'il est embryonnaire et de faible importance, n'espérez pas arrêter la vague si celle-ci en devient trop imposante, mieux vaut jouer sur d'autres fronts. La partie du renseignement est bien représentée avec un état du nombre de membres des formations les plus virulentes (les données et leur véracité sont cependant dépendantes des fonds attribués aux services). L'un des meilleurs moyens pour éviter une propagation trop rapide est encore d'être alerte quant aux problèmes socio-économiques posés au niveau national et de renforcer les forces armées et l'aide étrangère au niveau international. Dernier élément connexe, vous éviterez aussi la survenance trop accentuée de cyberattaques si vous prenez en considération le souci de ménager vos relations avec les pays étrangers.

Le maillage en noeuds pour impressionnant qu'il soit au tout début est ensuite rapidement assimilé puisqu'il suffit par exemple de rester sur un élément sans appuyer sur un bouton de la souris pour comprendre les interactions par des flux animés. Et ensuite de cliquer dessus pour arriver aux manettes pouvant agir dessus. Simple et très efficace.

En réalité l'on découvre que tout est argent car le budget doit constamment vous obséder. Vous aurez même sur la page centrale le rappel des recettes, des dépenses... et de la dette! Car oui vous allez aussi devoir contenter les agences de notation! Et avoir les yeux rivés et les doigts croisés pour que cette satanée croissance s'envole vers les derniers mois de votre mandat... De plus, le consentement à l'impôt n'est pas un vain mot : la pression fiscale que vous exercerez sur vos administrés, et futur électeurs, peut pousser nombre d'entre eux à opérer des manifestations pouvant à terme dégénérer en révolte d'ampleur. Car n'oubliez pas qu'au final, vous pouvez très bien en cas de révolte sociale être démis de vos fonctions par le peuple ou... même finir assassiné.
Pour parachever le tout et éviter que cela ne se produise avec un peu de bon sens et de rigueur budgétaire : vous aurez droit à quelques camemberts et autres graphiques bien colorés pour apprécier un secteur particulier.

Enfin, chaque partie est hautement configurable : nombre de mandats maximum (jusqu'à illimité), équivalence d'années pour un mandat (entre trois et cinq), choix du pays (Royaume-Uni, France, États-Unis, Canada, Allemagne et Australie), la viscosité politique (entendre par ce terme la facilité avec laquelle le corps social vote d'un parti à un autre), régime monarchique ou non etc. Bref, de quoi rejouer de nombreuses parties différentes. Ajoutons à cela la survenance d'éléments aléatoires comme un tremblement de terre par exemple.

Restent quelques critiques à formuler.
Premier bémol : il n'existe pas de contrainte extérieure tel qu'un ensemble supranational (ex. l'Union Européenne) susceptible de forcer le pays choisi à respecter certains critères (notamment budgétaires).
Second bémol : l'on aurait souhaité que l'Italie, l'Espagne, la Russie ou le Japon soient de la partie pour une richesse accrue des situations possibles.
Troisième bémol : certains mécanismes gagneraient à être encore approfondis comme les affaires étrangères ou la religion quasi-inexistante dans les problématiques sociales.
Mais peut-être toutes ces critiques, somme toute bénignes, feront-t-elles l'objet d'un ajout (vendu ou offert séparément) à terme? C'est à souhaiter réellement car en l'état, le ludiciel est déjà bien fonctionnel et plaisant à explorer partie après partie.

L'on se demande au final vu la qualité d'un tel ludiciel, qui en est à sa troisième itération, s'il ne serait pas obligatoire de tester dessus les futurs candidats à des postes à responsabilité tant les mécanismes sont profonds et les situations plausibles. Un jeu aux ressorts parfois cyniques que n'auraient pas renié nos illustres penseurs de l'Antiquité.

Le site officiel du jeu sur le site de Positech : http://www.positech.co.uk/democracy3/

Aucun commentaire: