mardi 15 octobre 2013

Merkiavel : vraiment?


La victoire électorale d'Angela Merkel est à ce point remarquable qu'elle empoche un troisième mandat consécutif de Chancelier au sortir du 22 septembre 2013 (en Allemagne, il n'existe aucune limitation du nombre de mandats). Un succès d'autant plus éclatant qu'il a été obtenu avec une marge confortable sur son adversaire malheureux Peer Steinbrück, soit 41,5% pour la CDU-CSU contre 25,7% pour le SPD. Trois conjectures de cette victoire facile peuvent être avancés : la volonté d'une continuité dans la politique où Merkel a pris les rênes du pays en mains, et celle de l'Europe par extension ; un émiettement des forces de l'opposition et un effondrement du parti centriste qui en temps de crise n'a pas su apporter satisfaction et assurance aux électeurs tout en subissant les affres de sa participation au gouvernement de coalition ces quatre dernières années ; la faiblesse de proposition du SPD qui bien que progressant (en toute logique après la sévère déconvenue lors des précédentes élections) n'a pas su électriser le corps électoral et lui apporter de quoi souscrire à son programme.

Pour autant, tout n'est pas si rose. La Chancelière ne dispose en effet que d'une majorité relative et non absolue au Bundestag pour espérer gouverner comme elle l'entend. Ce qui signifie tractations et conciliations pour l'ébauche d'un gouvernement de coalition. Les dernières semaines ont été rudes sur le sujet, et la CDU/CSU n'a écarté aucune piste tout en sachant qu'elle devra accepter des contreparties de la part de son futur partenaire. Un avantage toutefois : les partis susceptibles de composer une coalition sont tellement distancés par l'ampleur du score du parti de la Chancelière qu'ils ont eux-mêmes une fenêtre de négociations limitée.

La périphérie des partis de gouvernement mérite aussi que l'on s'y intéresse : malgré une offensive assez forte, Die Linke recule de 3,3%, passant de 11,9% à 8,6%. Ce qui laisse penser que le groupe n'a pas su mobiliser au-delà de son électorat ordinaire. Les Grünen, le parti écologiste, est aussi dans la nasse des perdants et constate que son auditoire s'érode à chaque nouvelle élection. Pour autant, tout n'est pas sombre, déjà les 8,4% l'autorisent encore à avoir des sièges au parlement et ensuite, la CDU-CSU n'exclut en rien de gouverner avec leur appoint. Le parti libéral, le FPD, partenaire sous le second mandat de Merkel, est clairement celui qui a pâti des années Merkel puisque son influence est en très net (et dangereux pour sa survie à terme) recul, pour s'établir à quelque 4,8%. Le FPD qui était autrefois certain de travailler avec le parti arrivé en tête en jouant le rôle de pivot de la politique nationale allemande est désormais sans siège à la chambre basse : une première depuis 1949! Enfin, un parti a réalisé une percée qui bien qu'il ne lui apporte aucun siège n'en constitue pas moins un avertissement à la future coalition : Alternative für Deutschland avec 4,7% entend peser sur le débat en demandant expressément la sortie de l'Euro. Pour terminer, le Piraten Partei enregistre une très faible hausse, passant de 2 à 2,2% et ne semble pas avoir capitalisé sur les récriminations liées à l'affaire Snowden qui eut malgré tout une résonance assez forte en Allemagne. Reste que ce dernier a réussi ces dernières années quelques percées au niveau local, comme à Berlin ou en Rhénanie du Nord-Westphalie et que son ambition est moins d'accéder au pouvoir que de changer les mentalités.

Alors Merkiavel? Pas tout à fait.
D'une part Angela Merkel n'a pas vraiment fait montre d'une rouerie exacerbée pour conserver l'unité de son camp et affaiblir celui d'en face. Elle s'est surtout contentée de capitaliser la bonne santé allemande et son statut de puissance dominante, même contre son gré, en Europe. Cette inflexibilité dans la marche des affaires nationale et européenne a reçu l'aval de l'électorat allemand qui en dépit de sacrifices sociaux n'en approuve pas moins cette politique. D'autre part, le manque de charisme de Peer Steinbrück et ses bourdes à répétition (cf le doigt d'honneur de l'intéressé lors d'une séance photo pour le Süddeutsche Zeitung) n'ont pas manqué d'aider à la large victoire de la candidate de la CSU/CDU. Avec le temps, le dogmatisme des premiers mois de Merkel à la Chancellerie fit place au pragmatisme et à l'affirmation d'une volonté propre de ne pas voir le bateau allemand dévier de sa trajectoire dans la tempête financière : c'est ce qu'on récompensé les électeurs allemands. Que cette voie quasi-inflexible n'eusse pas été du goût de ses partenaires européens est un fait, mais elle a en revanche recueilli l'adhésion d'une bonne part de l'opinion allemande qui ne désirait pas payer pour les mauvais élèves de l'Europe (en réalité leurs autorités qui signèrent un peu lestement des traités qu'elles n'avaient manifestement pas compris ou pis, non lu). En vérité, cela ne fut même pas au coeur du programme de la candidate à sa propre succession.

Cet élément est relevé par le sociologue allemand Ulrich Beck, auteur de Non à l'Europe allemande paru chez les éditions Autrement, et qui bénéficia d'une tribune dans Le Monde du 19 septembre 2013 : la problématique de la crise financière européenne n'a guère eu d'écho durant le débat électoral. Et ce alors que tous les regards des pays endoloris se portent vers Berlin. Cette absence peut-elle être assimilée à du dédain? Pas forcément, mais elle exprime que l'Allemagne entend d'abord se soucier de ses propres intérêts, et par extension des intérêts européens si ceux-ci sont amenés à concorder avec les siens. Dans une Europe meurtrie où la France gesticule sans convaincre en persévérant dans une politique brouillonne, où l'Angleterre s'interroge sur son attache continentale et rêve d'isolement et où l'Italie perdure dans le marasme politique parachevé par des difficultés financières grandissantes, l'Allemagne peut revêtir sans peine la couronne de maîtresse de l'Europe : titre non réclamé mais accepté.

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