mardi 1 octobre 2013

Et si l'Amérique avait envahi l'Europe au Moyen-Âge ? Luxley


L'uchronie, univers parallèle qui aurait pu se dérouler si un changement n'était intervenu dans le cours de l'Histoire (à différencier de la dystopie comme je ne le vois que trop souvent qui est elle un futur qui pourrait, conditionnel de rigueur, se dérouler) est un genre très prisé chez les anglo-saxons. Et un genre aucunement déconsidéré chez les universitaires qui n'hésitent pas à verser dans les What If ? alors que leurs homologues français se gardent bien d'y apporter leur encre. On peut le déplorer pour les lecteurs francophones car l'exercice intellectuel qu'il requiert n'en mérite pas moins le respect par l'évocation du champ des possibles dont le substrat est une connaissance solide du sujet. Quoiqu'il en soit, les bandes dessinées que je n'ai jamais évoqué de mémoire ici même sont un moyen d'expression assez appréciable pour bénéficier de ce genre d'apport.

La série Luxley, c'est la rencontre d'une scénariste française passée par l'École des Chartes, Valérie Mangin, et d'un dessinateur espagnol, Francisco Ruizgé, au trait particulièrement chatoyant et réaliste, qui va donner naissance à cette série de cinq épisodes.

Cinq épisodes pour évoquer l'arrivée en terre occidentale d'une masse innombrable de guerriers mayas et aztèques en l'an de grâce 1191 selon le calendrier des chrétiens. Une conquête foudroyante, sanglante et traumatisante, où plane la main du grand inca. Si l'on est un peu malmené dès le début de l'histoire, les éléments de l'intrigue s'emboîtent progressivement pour mieux comprendre comment et enfin pourquoi les envahisseurs sont arrivés sur les côtes occidentales de l'Europe. La galerie de personnages détonne et l'on reconnaîtra nombre d'individus célèbres, tels le pape Innocent III, le sultan Saladin, le roi Richard Coeur de Lion et bien sûr le protagoniste principal : Robin de Locksley, qui deviendra Luxley par un jeu de mots en latin bien trouvé. Ainsi que le terme d'atlantes servant à désigner par la bouche des envahis ces forces venant de par delà l'océan. D'autres éléments, plus sociopsychologiques concourent à la qualité de l'ensemble par leur acuité : ainsi est-il évoqué l'accoutumance à terme des populations à leur nouveau maître, ce qui bien entendu pose la justesse d'une lutte contre un envahisseur accepté volens nolens par le peuple et renvoyant aux frictions entre normands / saxons en île de Bretagne. Le cheminement psychologique des individus est aussi amené de manière plausible où il est bien difficile de déchevêtrer le vrai du faux, maintenant la pression et l'attention du lecteur.

Chaque tome est bien achalandé en action, retournements et éléments historiques alternatifs. La reconstitution des habits, des architectures et des moeurs ont fait l'objet d'une recherche manifeste. L'emploi par les amérindiens du peyotl, un enthéogène, dont il est question durant le déroulé de la narration est aussi attesté par les historiens et les archéologues.
Grâce à ce souci du détail historique, l'on ne se sent pas arriver dans un univers fictif, froidement impersonnel : bien au contraire.

L'on appréciera aussi à la fin de chaque tome un petit explicatif du déroulé du scénario, des esquisses pour mieux comprendre le travail préparatoire et même une notice biographique des quelques individus historiques traversant le récit. Des petits plus qui renforcent l'agréable impression d'un travail de fond.

Les critiques, somme toute assez légères comparées au plaisir de lecture sont au nombre de trois : le déroulé elliptique de certaines scènes est quelque peu brutal avec la perte d'éléments de compréhension immédiate ; corollaire du point précédent, l'on est quelque peu dans le flou pour certains personnages et même situations qui apparaissent et disparaissent bien trop vite, ce qui fait que l'on ne peut s'imprégner optimalement de l'ambiance et s'enticher desdits acteurs rencontrés ; le passage onirique peu avant la fin du dernier tome ne manque pas d'audace mais malheureusement perturbe plus le lecteur qu'il ne rehausse l'intérêt du scénario.
Peut-être une quatrième remarque : voir des combattants amérindiens sur des chevaux m'étonnent au plus haut point puisqu'il me semble bien que les peuplades précolombiennes d'Amérique n'ont jamais eu connaissance de ces quadrupèdes avant l'arrivée des conquistadors.

Nonobstant ces défauts, l'oeuvre se lit particulièrement bien et sait tenir en haleine en offrant cette captivante vision revisitée de Robin des bois. Il serait tentant de s'épancher davantage mais ce serait bien entendu vous gâcher toute forme de plaisir.
Si l'uchronie sous cette forme vous intéresse, sachez qu'il existe aussi une collection, Jour J [1] qui se propose de revisiter quelques grands tournants de l'Histoire mondiale en envisageant des embranchements scénaristiques parfois surprenants. Pour approfondir cette série sur laquelle je reviendrai peut-être, je vous recommande de lire les compte-rendus effectués sur le blogue allié Historicoblog.

J'en profite pour signaler aussi le travail remarquable du site BDthèque qui effectue un recensement aussi exhaustif que possible des ouvrages parus.

Et pour terminer ce billet ainsi que pour les amateurs du transmédia, je ne peux manquer de signaler l'étonnante similarité scénaristique avec le contenu additionnel du jeu Crusader Kings 2 (dont j'ai vanté par le passé la qualité de réalisation et le souci du détail historique) qui s'intitulait Sunset Invasion. Et qui bien sûr introduisait l'immixtion d'une force irrésistible, ou très difficilement, de guerriers d'outre-atlantique désireux de s'installer en Europe. Je ne résiste pas à ce titre au plaisir de vous en offrir une illustration particulièrement saisissante.



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