mercredi 11 septembre 2013

Salade syrienne, bouleau russe et champignons chinois


La communauté internationale n'en peut mais du feuilleton syrien qui dure déjà depuis plus de deux ans. Récriminations, menaces, appels au droit international, mobilisation d'unités navales, soutiens actifs à un camp ou l'autre : la Syrie cristallise désormais obsessionnellement une partie des hiérarques occidentaux au point de de les faire sombrer le moment venu dans des positions de matamores peu inspirées.

Le cas syrien est complexe, et l'auteur du présent billet s'il n'est pas un spécialiste de cette zone a au moins le mérite de reconnaître que la dichotomie bons (rebelles) et méchants (gouvernementaux) ne saurait s'appliquer de façon aussi incongrue dans un territoire morcelé de communautés ethniques aux confessions diverses. Réalité que la proximité avec la Turquie, Israël et le Liban rend encore plus complexe si besoin était. Le manichéisme relève dès lors d'une stratégie marketing politique interne dont la transposition dans le champ géopolitique est plus fortement hasardeuse, voire piégeuse a fortiori dans le cadre d'une guerre civile. Du bon sens et un minimum de prudence qui auraient peut-être évité à certaines personnes endossant des responsabilités nationales, y compris sur le plan militaire, un rétropédalage boiteux et risible.

Il est question désormais d'une résolution sur la base de la proposition russe avancée par Sergueï Lavrov, ministre des affaires étrangères, afin de placer l'arsenal chimique sous contrôle international avec en gage de bonne volonté la signature du gouvernement syrien apposée sur la convention de l'OIAC (Organisation pour l'interdiction des armes chimiques). C'est là où la France entend reprendre la main de la diplomatie après avoir avancé des pions dont elles ne disposaient que par procuration. Encore faudra-t-il que ladite résolution ne soit pas jugée comme comminatoire à l'égard du régime syrien dont Chine et Russie sont les garants pour diverses raisons. Lors des débats à venir, russes et chinois ne manqueront pas de ressortir les vieux dossiers des résolutions 1970 et surtout 1973 du Conseil de Sécurité qui, acceptées par ces dernières du bout des lèvres par leurs autorités, sonnèrent l'hallali du régime de Kadhafi par la large interprétation faite par les forces occidentales. Le passage en force sous couvert de respect de l'esprit et non de la lettre desdites résolutions provoquèrent l'aigreur des parties initialement réticentes. Le joker a été utilisé et ne saurait revenir dans le jeu avant un certain temps.

Autre point limitant : les contractions budgétaires des principaux pays désireux d'intervenir. Le contexte de crise économique et financière mondiale, dont le retour à la normale est potentiel pour les uns et fragile pour les autres, n'autorise pas une marge de manoeuvre très étendue avec des parlements soucieux de juguler la dette publique. Le secteur militaire en fait notoirement les frais, y compris pour les États-Unis qui, malgré l'avantage de bénéficier d'une monnaie utilisée dans les échanges internationaux, ont été confronté au fiscal cliff début 2013, rognant sur les ambitions militaires. Corroboré par l'allocution du secrétaire à la défense Chuck Hagel annonçant opérer une coupe de 37 milliards dollars sur un budget d'un peu moins de 600 milliards. Même si la dotation globale reste généreuse, l'on se doute que chaque intervention, plus qu'auparavant, sera analysée dans ses moindres coûts et les fruits qui peuvent en découler. D'où l'une des raisons du président Obama d'obtenir l'accord préalable du Congrès (qui n'est pas la seule je le répète, mais elle a contribué à sa décision).
Le secrétaire américain à la Défense Chuck Hagel a annoncé une coupe de 41 milliards de dollars
Read more at http://www.atlantico.fr/decryptage/faut-inquieter-voir-etats-unis-reduire-budget-defense-jean-sylvestre-mongrenier-697816.html#05WLXD8pucK02Dgt.99
Le secrétaire américain à la Défense Chuck Hagel a annoncé une coupe de 41 milliards de dollars
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Le secrétaire américain à la Défense Chuck Hagel a annoncé une coupe de 41 milliards de dollars
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Dernier point : il est surtout question des intérêts russes, réels et fantasmés. Rarement, beaucoup trop rarement, ne sont énoncés les intérêts chinois dans l'affaire syrienne. Certes, la Chine par la voix de ses représentants se garde bien de se mettre en avant sur le plan diplomatique, à tout le moins appuie-t-elle la Russie à chacune de ses propositions. Souci du tigre de ne pas faire d'ombre à l'ours et lui laisser obligeamment la main sur ce dossier? L'explication pourrait être séduisante mais la vérité tient sans doute à la discrétion d'une part d'un commerce sino-syrien fructueux puisqu'elle est commercialement le deuxième fournisseur du pays (la Russie n'étant qu'en 5ème position), et d'autre part au matériel militaire utilisé par les forces gouvernementales qui n'a pas qu'un accent slave et dont il est difficile d'en connaître le montant comme la nature exactes. Selon un document de l'US Congressional Research, ce seraient quelques 300 millions de dollars qui auraient alimenté le commerce des armes entre la Syrie et la Chine sur la période 2007-2010 [1]. Sur la base de quoi, les États-Unis décidèrent en février 2013 de mettre sous surveillance plusieurs entreprises comme CPMIEC (China Precision Machinery Import and Export Corporation) et Poly Technologies Inc. Sans omettre les sociétés du secteur énergétique faisant l'objet d'une suspicion de contacts commerciaux illicites, telle la société China National Petroleum Corporation (le russe Tatneft étant aussi cité au sein d'un document un peu plus ancien) [2].
En outre, la Chine pense aussi à ses affaires intérieures : des jihadistes bien formés et expérimentés par plusieurs mois/années de guerre peuvent très bien exciter les populations musulmanes du Xinjiang. Et apporter leur art de la guérilla en zone urbaine et/ou rurale aux indépendantistes désireux de donner naissance au Turkestan oriental.
Quant à l'après guerre, une victoire d'El Assad permettrait d'obtenir un point d'ancrage précieux et pérenne au Moyen-Orient conjointement avec la Russie.

Bien entendu Russie et Chine ne sont pas les seuls états suspectés d'avoir fortement pourvu le pays en armes : l'Arabie Saoudite et l'Iran apparaissent être fortement impliqués dans le conflit en cours et la lutte à distance qu'elles se livrent transpire de l'opposition entre chiites et sunnites. Et bien entendu, les pays occidentaux ne sont certainement pas en reste en dépit de leur profonde discrétion sur le sujet.

La Syrie est devenu un maelström d'intérêts apparents et voilés dont aucune solution de sortie n'est désormais exempte de dommages directs et collatéraux.


À venir, une étude sur la cyberconflictualité au Moyen-Orient dont je vous délivrai la référence une fois la publication officielle (prévue début octobre).

MAJ :
Le samedi 15 septembre à Genève, après trois jours de tractations, un accord Lavrov-Kerry a été entériné sur le désarmement progressif (le calendrier avancé doit s'échelonner jusque mi-2014) des armes chimiques et des lieux potentiels de fabrication/détention par le régime syrien. En attendant sa validation par le Conseil de Sécurité, le texte cadre est surtout la démonstration que les États-Unis, contrairement à certains de leurs alliés, ne sont pas aussi assurés de la nécessité d'une réponse militaire à cette affaire, et que la Russie est bel et bien un acteur-clef incontournable de celle-ci. La partie russe a été d'autant plus matoise qu'elle réclame par ce biais que toute la lumière soit faite sur la provenance des armes chimiques, y compris d'origine européenne. La précision ne saurait être anodine dans un tel contexte.

Les autorités des États-Unis ne sont peut-être pas grâce à l'initiative russe si mécontentes de sortir, même temporairement, par le haut  d'une logique d'intervention hasardeuse qui ne recueillait ni l'assentiment populaire ni le soutien inconditionnel des élus de la nation. En ce sens la relation américano-russe bien que restant froidement cordiale est encore capable ponctuellement d'aboutir à des consensus profitables aux deux parties. Paradoxalement, les perdants de cette affaire auront été la France et l'Angleterre qui à la pointe de velléités d'intervention ont été neutralisées, l'une sur le plan externe par un manque de moyens capacitaires l'autre sur le plan interne par un refus parlementaire de cautionner une opération floue et coûteuse. Ce n'est pas 1956 et l'humiliation de la crise de Suez pour ces deux pays, mais l'élan de coopération de la Libye et du Mali (pour les exemples les plus récents et conséquents sur le plan géopolitique) a subi un coup d'arrêt assez net avec ce projet d'opérations avorté en Syrie. Ajoutons, pour signifier encore davantage leur mise hors-jeu, que sur le plan diplomatique aucune des deux puissances européennes n'a été invitée à Genève lors des négociations, tout simplement placées devant le fait accompli. Pour l'heure, seuls l'épée américaine et le bouclier russe envisageront la suite à donner à ce conflit civil.

Crédit illustration : Latuff

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