dimanche 22 septembre 2013

Quelques nouvelles de Pologne...


La Pologne, très discrète au sein de l'Union Européenne depuis le drame de Smolensk d'avril 2010 qui vit disparaître l'ancien président Lech Kaczyński et nombre de personnalités de premier rang emportés par la catastrophe aérienne, n'en est pas moins active sur plusieurs fronts. Quelques évènements récents autorise à porter nos regards vers cette entité stimulant nos propres réflexions.

Les bons offices de la diplomatie polonaise

Fait passé inaperçu dans les échanges diplomatiques du Moyen-Orient, la sortie de crise syrienne par le haut avec la mise sous scellé international de l'arsenal chimique syrien aurait été une initiative rouge et blanche. Le ministre des affaires étrangères Radosław Sikorski réussissant à obtenir l'attention de son homologue John Kerry sur une solution acceptable pour des États chauffés à blanc par les remous d'une guerre civile aux implications géopolitiques. Comme le rappelle le quotidien français Le Monde en son édition du 12 septembre 2013, cette main fut aussi tendue à escient vers la Russie. Le propos n'est pas incongru en raison d'une part du réchauffement des relations russo-polonaises depuis la seconde tragédie de Katyn et enfin parce que la Pologne s'est éloignée sensiblement du grand frère américain depuis deux ans, et au rebours de la velléité de participer à la guerre en Irak en 2003 a succédé le refus poli mais ferme d'une opération en Libye. De même que l'affaire du bouclier anti-missile qui a longtemps miné les rapports polono-russes, est mis sous l'éteignoir à la fois pour des raisons diplomatiques et économiques : Roumanie et Tchéquie prenant le relais des plus fermes soutiens à ce projet.

Pour en revenir à l'affaire syrienne, et en citant derechef le quotidien français, après avoir énoncé la solution qui a été retenue in fine par les deux parties, « Radek Sikorski et John Kerry se sont retrouvés à Vilnius, lors du sommet informel des ministres des affaires étrangères de l'Union européenne, organisé les 6 et 7 septembre. M. Sikorski a alors suggéré de définir un calendrier contraignant pour la destruction de l'arsenal chimique syrien. Damas aurait trente jours pour placer ses stocks sous contrôle international. ».
S'il n'est pas évident de démêler le vrai du faux quant à cette conjecture, il n'est pas interdit d'accréditer une certaine volonté polonaise de jouer l'entremetteur entre les deux puissances continentales que sont la Russie et les États-Unis. Jouant d'une relation cordiale avec l'ami américain et d'un apaisement retrouvé avec le voisin russe.

La lutte anti-crise et le fardeau des retraites

La Pologne a une singularité qui ferait bien des envieux au sein de l'Union Européenne : entre 2009 et 2012, la croissance de son PIB a été soutenue, atteignant même 4,3% pour l'année 2011. L'année 2013 cependant marque un net ralentissement, et la prévision est pour l'heure établie à 1,3%. Le FMI a promis à ce titre et sur deux ans quelques 33,8 milliards d'euros de crédit de précaution pour ne pas fragiliser la bonne santé du pays. Toutefois le problème ne vient pas forcément de la Pologne elle-même mais de son principale partenaire commercial, à la fois premier fournisseur et premier client : l'Allemagne. Cette dépendance a, l'on s'en doute, une incidence sur les bons ou mauvais résultats. Sans omettre le fait que la prolongation du marasme économique dans les autres pays ayant investi dans le pays laisse toujours planer le risque de mesures parfois lourdes en termes sociaux (pour preuve, le licenciement opéré par le constructeur italien FIAT de près de 1500 employés en décembre 2012 ).
Toutefois la Pologne bénéficie d'un atout : le dynamisme du marché domestique. Lequel a permit pour l'heure d'amoindrir considérablement les effets de la crise économique en Europe, d'autant plus qu'elle n'est pas soumise à l'euro fort qui pénaliserait ses échanges extérieurs.

Le gouvernement a malgré tout pris des mesures d'austérité, augmentant ainsi la précarité d'une partie de la population avec un taux chômage ayant dépassé les 10% en 2012. L'une d'elle a été peu médiatisée alors pourtant qu'elle concerne une problématique lancinante de notre société en cours de vieillissement : le système des retraites.
Par répartition ou capitalisation? Le 7 septembre 2013, le premier ministre Donald Tusk a tranché : les fonds de pension privés (Otwarty Fundusz Emerytalny) seront nationalisés et fusionnés avec le fond public ZUS (Zaklad Ubezpieczeń Spolecznych). La mesure qui est censée endiguée le « trou » de la sécurité sociale polonaise (65 milliards d'euros) laisse cependant les analystes très sceptiques. L'apport d'argent frais ne résorbera pas pour autant l'intégralité du déficit, et pire, pourrait à la fois retarder les réformes nécessaires tout en suscitant une désapprobation populaire en cautionnant paradoxalement le succès des fonds privés et l'échec du système de répartition public par cette mesure. Devant la défiance que suscite la mesure, le ministre des finances Jacek Rostowski a tenu à préciser que seuls les bons du trésor polonais détenus par ces fonds privés seront concernés et non les actions détenues à la bourse de Varsovie.

L'affaire n'est pas entérinée, il n'est pas impossible qu'elle soit transmise au tribunal constitutionnel. Cependant après la Hongrie en 2010, la Pologne en 2013 fait souffler un vent glacial sur ce type de financement des retraites, sans pour autant régler la source du problème endémique dans un continent où la population âgée augmente plus fortement que le nombre de naissances et dont les actifs seront toujours de moins en moins nombreux à assurer les retraites présentes et futures (la Pologne affiche un taux de fécondité de 1,30 enfant/femme, loin des 2,1 nécessaires au renouvellement de la population, ayant décroché en 1989). Accessoirement, mais pas tant que cela, certains investisseurs étrangers risqueront d'y regarder à deux fois avant de financer des projets dans le pays, craignant qu'en cas de crise sévère leurs biens, savoirs et avoirs seront nationalisés de la même manière.

Nombre de spécialistes observeront avec attention l'effet qu'aura cette mesure sur la dette publique polonaise qui culmine en 2013 à 55% (proche de la limite des 60% fixée par le traité de Maastricht et codifiée au sein du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne à l'article 126 paragraphe 2 et au protocole n°12).

La réindustrialisation de l'Europe, une nécessité vue de Pologne

La Pologne en matière d'industrialisation peut en remontrer à plusieurs pays d'Europe puisqu'elle n'a subi qu'une érosion limitée de son secteur depuis le milieu des années 1990 avec même une légère réindustrialisation depuis 2000, aidée il est vrai par la venue d'industries de pays tiers. Sa relative bonne santé économique tient aussi à ce facteur : comme l'avait démontré Jean-Louis Beffa dans son plaidoyer, La France doit choisir, dans les pays où l'accent a été mis sur le secteur des services, celui-ci n'impacte pas significativement la croissance du PIB. Cela ne signifie pas qu'il serait avisé de s'en passer mais que la bonne santé d'un pays ne saurait se passer d'une industrie prospère laquelle est un amortisseur efficace en cas de conjoncture difficile : c'est précisément ce que découvre l'Angleterre qui après avoir misé sur les produits financiers dans les années 2000 se découvre anémiée et contrainte à des choix budgétaires drastiques, voire attentatoire pour sa souveraineté nationale.

En se retrouvant deuxième pays industrialisé de l'Union Européenne, sans être handicapée par une monnaie trop forte pour ses exportations (au sein de la zone euro (le cas de l'Allemagne est spécifique, notamment dû au type de fournitures industrielles exportées et à l'aura de ceux-ci auprès des pays importateurs), la Pologne peut expliquer en partie sa bonne résistance à la crise. Dans un article du 12 septembre 2013, le Courrier International se fait fort de relayer une analyse de la situation européenne vu de Pologne parue initialement dans le quotidien Dziennik-Gazeta Prawna.

Si cette résistance ne saurait éluder d'autres problèmes comme celui des retraites énoncé au chapitre précédent, la vérité contenue dans le paragraphe suivant ne souffre guère de contestation :
« On associait l'industrie aux technologies sales, pour lesquelles il n'y avait plus de place dans une économie fondée sur le savoir.
Mais cette opinion stéréotype commence à s'effacer. D'après les dernières publications de la Commission européenne, les pays les plus industrialisés se sont relativement mieux débrouillés pendant la crise que les moins industrialisés et que ceux ayant un secteur bancaire bien développé. Mais ce qui est fait est fait – on a privilégié les services, surtout financiers, au détriment de l'économie réelle – et il est difficile de revenir rapidement en arrière. »

De manière moins médiatique que l'Allemagne, la Pologne prouve que l'industrie n'est pas une tare du passé et qu'elle peut très bien s'adapter au monde contemporain en répondant à des exigences nouvelles. En ce sens, l'économie du savoir n'est en aucune façon incompatible avec cette réalité, elle aurait au contraire tendance à en être un facteur roboratif.

Une autre vision de la distribution numérique

Enfin, petite note rapide pour terminer sur le numérique. Nombre d'internautes amateurs de jeux vidéo connaissent la plate-forme de logiciels dématérialisés Steam lancée et toujours tenue par la société Valve (auteur notamment de titres à succès comme la série des Half Life ou de ses dérivés tel Counter Strike). De plus en plus d'internautes commencent aussi à apprendre l'existence de GOG. Un concurrent apparu en 2008 qui s'était au départ placé sur une niche particulière : celle des anciens jeux qui ne tournaient plus sur les ordinateurs contemporains (généralement en raison de l'introduction de nouveaux systèmes d'exploitation Windows, à savoir Vista, 7 et dorénavant 8, provoquant dysfonctionnement ou pis, refus de lancement) et qui étaient réofferts au public dans une version click and install loin des bidouilleries des connaisseurs (manipulant DosBox particulièrement). Loin de n'être qu'un service minimaliste proposé à des nostalgiques, une plus-value réelle est apportée : des bonus divers téléchargeables (musiques, cartes, esquisses, manuels etc.) et surtout l'absence de DRM (des verrous numériques plus ou moins contraignants pour l'honnête consommateur). Le succès aidant, la société a élargi son horizon en se tournant vers la scène indépendante (comme Papers, Please que j'ai récemment relaté au sein d'un billet) et vers des ludiciels récents sortis un ou deux ans auparavant mais n'ayant pas eu le succès escompté, une proposition de seconde chance commerciale aux développeurs en somme. Enfin, l'ouverture a continué au fil des mois avec des jeux adressés à deux communautés : celle des possesseurs de Macintosh et celle fonctionnant sous une distribution Linux.

La majorité des internautes sont en revanche relativement ignorants que l'origine de ce projet provient d'une société polonaise, CD Projekt, basée à Varsovie et créée en 1994. Depuis, sa stratégie commence à payer puisque GOG est devenue en terme de revenus la seconde plate-forme du genre, derrière l'opulent Steam.

Pour la petite histoire, les amateurs de fantastique, et plus spécifiquement de fantastique polonais, apprendront que CD Projekt a été l'initiateur du portage ludique de La Saga du Sorceleur (The Witcher, Wiedźmin), l'univers créé par le romancier Andrzej Sapkowski.

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