dimanche 8 septembre 2013

Le peuple guanche : aux avant-postes des premières campagnes des conquistadors


Qui sont les guanches?
Voilà une interrogation ethnographique que quelques touristes un tant soit peu curieux sont à même de se poser en cheminant au travers des îles Canaries. Et plus encore en se rendant à Candelaria, sur l'île de Tenerife, où de marmoréennes statues paraissent défier encore davantage le visiteur que les flots. Ultime hommage aux natifs d'un chapelet d'îles oubliées puis redécouvertes pour être colonisées par la soldatesque espagnole.
L'arpenteur de sommet avisé n'omettra pas de se rendre sur La Gomera qui accueille l'une des rares forêts primitives encore existantes en Europe. Et tout en son centre, après escalade du sommet haut de 1487 mètres, il y découvrira un haut-lieu de l'adoration des anciens dieux des guanches (ainsi qu'accessoirement la possibilité d'observer par temps clair Tenerife vers l'est et La Palma au nord). Le visiteur relèvera aussi au hasard de son passage quelques derniers signes de vie desdits habitants comme ce pictogramme anthropomorphe représentant grossièrement un être humain et correspondant au Z en alphabet latin.

Les conquistadors sont souvent présentés dans l'imagerie populaire comme des soudards portés vers la soumission culturelle et cultuelle des populations indigènes au travers d'une implacable coercition. Si l'illustration est relativement vraie pour certains individus en rupture de ban, ce n'est pourtant pas une réalité absolue : comment une poignée d'individus aurait pu être capable de soumettre des empires gigantesques, même dépassés technologiquement, par la seule force des armes? Outre les qualités individuelles (Cortez par exemple était un être instruit, un diplomate avisé, un redoutable tacticien et un adepte du renseignement), les conquistadors sont en réalité les héritiers d'une longue tradition militaire : la reconquête (reconquista) du territoire ibérique sur les maures échelonnée de 718 à 1492. Laquelle au passage aurait pu être encore plus rapide si les rivalités entre royaumes émergents et les querelles dynastiques ne l'avait entravée. Il est particulièrement singulier que l'année 1492 choisie pour marquer la fin du Moyen-Âge avec la découverte des Amériques par Christophe Colomb est aussi celle où le dernier bastion de l'islam dans la péninsule, à savoir le royaume nasride de Grenade, tombe enfin sous l'ultime poussée des forces de l'Espagne naissante. Ces hommes qui n'ont cessé de guerroyer contre les maures et entre eux acquirent une expérience militaire hors norme qui déborda des frontières ibériques, et dont l'aboutissement sera l'écrasante domination du tercio sur les champs de bataille européens. Al-Andalus avait vécu, les empires aztèque et inca étaient désormais en sursis mais la conquête des Canaries étaient en passe de s'achever dans la répression brutale et l'indifférence totale. Elle ne participa de la sorte en aucune manière à la leyenda negra de la colonisation espagnole. Car si la geste des conquistadors a été parsemée de sang et de destructions, elle fut aussi la démonstration d'une puissance en pleine expansion, sûre de sa force comme de son bon droit, qui de fait ne sauraient dirimer l'exploit militaire et la force de caractère de ceux qui en ont été ses acteurs.

Découvertes ou plus exactement redécouvertes (les Phéniciens et les Romains avaient connaissance de terres au-delà des colonnes d'Hercule), les Canaries à la fin du bas Moyen-Âge captent l'attention de plusieurs navigateurs européens. C'est le génois Lanzarotto (orthographié parfois en Lancelotto) Malocello commandité par les autorités espagnoles qui eut le privilège de passer à la postérité grâce au patronyme donné à l'île la plus orientale de l'archipel, Lanzarote, approchée par son expédition en 1312. Un titre, roi des Canaries, fut même créé en 1344. Titre sans consistance puisque les titulaires ne jugeront pas nécessaire d'entamer la conquête de ces terres trop éloignées de leurs préoccupations continentales et dénuées d'attrait mercantile.
La véritable invasion débute en 1402 à La Rochelle par l'entreprise de Jean de Béthencourt, noble normand accompagné de son compagnon poitevin Gadifer de La Salle, visant à l'annexion à la couronne de Castille de Lanzarote et trois ans plus tard de Furteventura située plus au sud ainsi que d'El Hierro, la plus occidentale de toutes les îles. Couronnés de succès, le débarquement et la mise au pas des quelques groupes d'indigènes furent parachevés par l'établissement de populations normandes et castillanes. La meilleure source relatant ces expéditions est le riche compte-rendu que Jean de Béthencourt, revenu sur ses terres en 1412, commanda à ses chapelains. Lesquels produisirent l'oeuvre intitulée Le canarien.
La Conquista Betancuriana avait lancé le début de la fin pour le peuple guanche qui massé principalement sur les autres îles et sans réelle communication les uns avec les autres n'avaient aucune conscience de leur sursis.

Entre El Hierro et La Palma, l'île de La Gomera fut occupée moins brutalement par accord avec les populations locales en 1445. C'est le seul exemple d'une pacification concertée qui n'en débouchera pas moins sur quelques révoltes qui perdurèrent jusqu'en 1488. 

A contrario, La Palma, Tenerife et Gran Canaria firent l'objet de réelles campagnes militaires en bonne et due forme. Les visées espagnoles s'étaient accélérées et durcies sous la menace lancinante d'escadres portugaises qui depuis la moitié du XVème siècle lorgnaient sur ces langues de terre volcanique en tant qu'escales propices à leur projet de contournement de l'Afrique (rappelons que le Brésil ne sera découvert et réclamé par Pedro Alvares Cabral qu'en 1500). De 1478 à 1483, cinq années de lutte farouche se déroulèrent sur Gran Canaria, le capitaine  Juan Rejón eut toute les peines à éradiquer la résistance guanche au point d'être démis de ses fonctions par la couronne de Castille et remplacé par Pedro de Vera. Durant la dernière phase de la conquête, un certain Alonso Fernández de Lugo se fit remarquer. Son manque total de scrupule comme sa brutalité envers ses propres hommes comme les indigènes, qu'il savait le cas échéant amadouer pour mieux les tromper, allaient être encore plus patents lors de la conquête de La Palma entre 1492 et 1493. Malmené depuis le début de la conquista, les forces espagnoles ne furent jamais réellement vaincues. Du moins pas jusqu'à l'affaire de Tenerife.

Car la dernière île à se dresser sur le chemin de la colonisation allait être celle qui devait causer une terrible défaite à de Lugo, la plus marquante depuis 1402.
Le 31 mai 1494, orgueilleux et sous-estimant la volonté de résistance de l'ennemi comme sa supériorité numérique écrasante, le capitaine espagnol provoqua un désastre militaire sur un terrain que maîtrisait parfaitement son adversaire. N'ayant fait l'objet d'aucune reconnaissance préalable et face à des forces adversaires unies et galvanisées par la harangue de chefs déterminés, le conquistador allait au-devant d'une défaite assurée. La bataille d'Acentejo manqua par ailleurs d'être le tombeau du señor de Lugo qui ne s'en sortit qu'en se délestant de tout ce qui pouvait indiquer sa charge d'officier. La quasi totalité de l'expédition venait de disparaître, soit près de 1000 sur les 1200 initiaux. Blessé tant dans sa chair que son orgueil, de Lugo se résolu à faire appel à des renforts plus conséquents et planifier autrement plus sérieusement la conquête de l'île, notamment en créant une base avancée à La Laguna (au nord-est) tout en progressant méthodiquement vers les zones de résistance. Les deux principales batailles qui eurent lieu en novembre et décembre 1494 furent celles d'un choix imposé par les forces espagnoles qui purent enfin faire prévaloir leur supériorité technologique. La mort au combat de Bencomo et celle par suicide de Bentor scella le sort de la résistance locale. En 1496, tout l'archipel pouvait être considéré comme « pacifié ». Élimination, conversion, maladie (modorra) et esclavage furent le lot de la majorité de la population guanche qui faisait désormais le deuil de sa civilisation.

Moins homogènes qu'on ne l'a cru pendant longtemps, les traits physiques des guanches étaient variables selon les îles, ce qui pose en corollaire de nouvelles interrogations sur l'unicité ou la multiplicité de leurs origines. Ils vivaient généralement dans les grottes (cuevas) et anfractuosités à même les pans rocheux mais certains groupes disposaient de structures plus évoluées. Ils étaient pasteurs et agriculteurs. Leur langue, après des recoupements opérés avec les quelques mots ayant subsistés, apparaît être relativement proche du parler berbère. Leurs outils étaient faits à base de jonc, de cuir, de pierre, d'obsidienne et de bois, attestant qu'ils ne connaissaient pas le travail des métaux mais savait en revanche oeuvrer sur la céramique. La dispersion des îles favorisa aussi des traitements normatifs différents, ainsi le vol et l'homicide n'étaient pas punis de la même manière à Tenerife qu'à Grand Canaria (allant de la mise à mort à l'inaction en passant par l'indemnisation ou l'emprisonnement). Enfin, ce peuple possédait un alphabet, vénérait leurs dieux de façon relativement complexe et procédait à des momifications de leurs défunts. Un ensemble d'éléments qui plonge encore de nos jours la communauté scientifique dans le désarroi. La civilisation guanche au XVème siècle n'était-elle que le reliquat d'une plus grande civilisation encore ou étaient-ce les survivants de malheureux naufragés s'étant élancés des côtes atlantiques?

Charles Turquin dans le numéro 10 de Guerres & Histoire envisagea une hypothèse plausible quant à l'existence de ces peuplades sur les îles : le transfert de populations berbères du nord de l'Afrique par les Phéniciens, et leurs héritiers Carthaginois, sur cet archipel que les hardis navigateurs semblaient déjà connaître (le périple du navigateur Hannon, effectué vraisemblablement au VIème siècle av. JC., semble abonder quant à la connaissance de ces îles par les anciens). Séduisante, l'hypothèse malheureusement restera encore pour longtemps pure conjecture. Le scientifique et navigateur Thor Heyerdahl (1914-2002) s'intéressa de près à cette population ainsi qu'à sa position géographique. Ses études tendent à remettre en cause le fait que les populations d'Afrique du Nord auraient été incapables de construire des bateaux pouvant traverser les océans. Pour preuve : les expéditions Kon-Tiki mais plus encore Râ II où il entreprit de relier l'Afrique à l'Amérique avec une construction navale de l'époque à base de papyrus.
Ce n'est malgré tout pas assez suffisant pour donner crédit à l'hypothèse énoncée plus haut, cependant elle n'oblige pas de la même manière à la mépriser.

Il reste de nos jours quelques traditions ayant perduré de l'époque pré-espagnole : le langage sifflé de La Gomera, le silbo ou encore le bâton canarien, le palo canario, donnant lieu à des joutes sportives. Pour le reste, c'est à la science de remonter la piste de ce peuple relativement énigmatique de la Macaronésie (ensemble géographique comprenant les Canaries, Madère et les Açores), emporté par l'irrésistible poussée des conquistadors.
Dernière ironie du sort : la nouvelle Église du peuple guanche, émanation d'une volonté de reconstruire la cosmogonie des primo-habitants de l'archipel, a été fondée en 2001 à San Cristóbal La Laguna. Là même où le conquistador Alonso Fernández de Lugo décida d'une implantation marquant la nouvelle ère espagnole et concomitamment la toute première capitale de l'île...

Pour approfondir les thématiques de l'article :
Stéphane Dossé, La conquête du Mexique ou une victoire du renseignement ?, Alliance GéoStratégique
Partie 1 / Partie 2
Terence Wise, The Conquistadores, Osprey Publishing
Bartolomé Bennassar, Cortés, le conquérant de l’impossible, Payot
José Luis Concepción, Los Guanches que Sobrevivieron y su Descendencia, Yurena
Charles Turquin, Les colons oubliés de Carthage, Guerres & Histoire n°10, page 114
Canaries, Petit Futé
Jean de Béthencourt, Le Canarien















 

La conquête du Mexique ou une victoire du renseignement ?

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