vendredi 9 août 2013

François de Wendel : un capitaine d'industrie en mer politique


Le nom de François de Wendel ne recueille guère plus d'écho de nos jours. Ce qui permet en contrepartie de pouvoir s'enquérir du personnage de façon moins passionnée et rationnelle. Car François de Wendel est un homme qui s'il sut maîtriser ses émotions, eut autrement plus de difficultés à les apaiser autour de lui. Fait accablant : il s'était piqué de politique en sus de ses autres fonctions. D'adversaires, il n'en manqua guère tout au long de sa vie.

Retour sur le maître de forges

Le sieur de Wendel est le fruit d'une dynastie, mais aussi d'une époque et d'un territoire disputé. Né et mort à Paris (1874-1949), fils de l'industriel Henri de Wendel (1844-1906) est l'aîné d'une fratrie composée de lui même, d'Humbert et de Maurice. Avec la Lorraine comme fief de prédilection.
En 1874, année de sa naissance, il se trouve que les possessions des Wendel sont écartelées entre France et Allemagne du fait de la victoire prussienne en 1871. Dur héritage qu'il lui faudra rapidement gérer car si Joeuf reste en Lorraine française, Hayange est devenue allemande et sa gestion n'en sera que plus problématique lorsque la première guerre mondiale surviendra (les entreprises bénéficieront d'un statut différencié de chaque côté de la frontière, De Wendel et compagnie en France et Les Petits-Fils de François de Wendel en Allemagne). Pourvu d'une solide éducation en tant qu'ingénieur des mines, l'intéressé ne manquera pas de s'en aller aux États-Unis parfaire sa connaissance technique du métier. Puis de se marier avec Odette Humann, fille d'un célèbre amiral de son temps.
C'est aussi durant cette période, et contre l'avis de ses proches, qu'il ambitionne de se présenter comme candidat à la députation en 1906 mais son entrée en matière en Meurthe-et-Moselle tournera court en raison de l'implantation d'Albert Lebrun, futur président de la IIIème République. L'intéressé ne s'en laissera pas compter et après une seconde défaite électorale en 1910, il réussira à l'emporter à l'arraché en 1914 quelques mois avant le déclenchement du grand conflit. Commencent alors les responsabilités publiques nationales... et les premières accusations sévères.

Le « marchand de canons »

Le nom de Wendel a subi dans les années d'après-guerre les récriminations de ceux qui voyaient en eux des marchands de canons. Accusation infamante relancée périodiquement par ses adversaires politiques qui ne cessera de planer sur François de Wendel en dépit des dénégations et argumentations. Une réalité déformée dont le pinacle sera l'affaire du bassin sidérurgique Briey (Lorraine du nord), où l'aviation française fut accusée de ne pas avoir bombardé les installations alors sous occupation allemande en raison de l'intervention du député. Une fois encore, aucun élément ne permit d'attester formellement que l'intérêt privé du maître de forges l'emporta sur le patriotisme d'autant que les établissements Wendel furent la cible de quelques bombardements. En outre, la stratégie adoptée par l'état-major français était moins de détruire les mines et usines que de paralyser les voies ferroviaires.

La vérité est que les Wendel jouèrent une partie serrée en prenant le risque de destructions lourdes de part et d'autre de la frontière. Avoir des investissements conséquents en zone de guerre où la production peut être rompue à tout moment éloigne l'accusation péremptoire d'avoir profité grassement d'une période de conflit. La situation réelle étant autrement plus prosaïque et François de Wendel sut faire le dos rond non sans questionner judicieusement les officiers quant à l'intérêt stratégique du bombardement de ses installations. L'affaire eut à tout le moins le mérite de signifier toute la complexité de pareille situation (détruire un bien national tombé aux mains de l'ennemi est-il toujours judicieux au regard des réparations et de l'impossibilité d'en utiliser les facilités lors d'une récupération éventuelle?).

Un gestionnaire habile et prudent

En pareille circonstance l'on n'en mesure que davantage combien le sang-froid et l'entregent de François de Wendel furent mis à rude épreuve. L'après-guerre allait se révéler tout aussi pénible car les réparations des dégâts subis et l'approche de la crise de 1929 ne manquèrent pas de provoquer de singulières difficultés. Loin de tout bouleverser et de céder à une frénésie innovatrice, le capitaine d'industrie choisit plutôt une voie médiane propre à son caractère : reconstruire ce qui le nécessitait tout en se délestant du superflu ; expérimenter à échelon local et après analyse de la rentabilité escomptée ; améliorer l'existant par doses homéopathiques. Cette politique industrielle ne signifie aucunement que l'individu était rétif au changement, il s'informait bien au contraire régulièrement des nouveautés techniques de par le monde, à commencer par les États-Unis qu'il connaissait pour y avoir effectué un séjour d'études et par l'envoi régulier d'ingénieurs (effectuant ce que l'on nommerait de nos jours par le terme impropre d'intelligence économique). L'idée par exemple en 1937 d'installer un train de laminoir à bande ne fut repoussé qu'en raison de l'imminence de la guerre. De même qu'il promut activement (et rationnellement) l'emploi du gaz et de l'électricité au sein de ses diverses installations. Ajoutons que son « empire » ne se réduisait pas à la seule Lorraine mais s'étendait dans le reste de la France (parfois en partenariat avec la famille Schneider) ainsi qu'en Allemagne et aux Pays-Bas.
Front Populaire en France, déferlante nazie en Allemagne : François de Wendel eut son comptant de complications en chaque pays d'implantation de son tissu industriel.

En outre, son activité parlementaire ne fut pas aussi aisée que certains le faisaient accroire. Ne serait-ce déjà que par les trois tentatives d'obtenir un siège, dénotant certes une abnégation certaine mais aussi toute la difficulté pour lui de l'emporter sur son seul nom et pré-carré de Joeuf. Qui plus est, la Fédération Républicaine dont il était un membre indéfectible connut des hauts (1928) et des bas (1932 et 1936), même si Louis Marin tint fermement autant que possible la barre en dépit de l'érosion du nombre de sièges due à la victoire du Front Populaire comme aux scissions internes.

L'effacement de François de Wendel découle d'une logique puisqu'il ne se sentit aucunement l'âme d'un tribun tant à l'Assemblée qu'au Sénat où il sera élu en 1933. Il eut en revanche l'insigne intelligence de viser les commissions techniques dont l'importance, y compris encore à notre époque, est largement sous-estimée mais pourtant au centre du processus décisionnel. Une influence politique par conséquent discrète mais réelle, y compris à travers son ami Louis Marin qu'il appuiera jusqu'à la fin de la IIIème République à tel point que certains y ont vu un homme lige bien commode. Raccourci un peu rapide pour un homme issu du même terroir que la famille de Wendel et qui exerça plusieurs fois le ministrat, la proximité géographique et l'ancienneté de leurs racines lorraines pouvait fort bien conduire à une estime et intérêt réciproques.

Crépuscule politique d'après-guerre sur fond de reconstruction industrielle

Le déclenchement de la deuxième guerre mondiale ne pouvait que défavoriser les affaires de la famille. Et cette fois-ci, la brutalité de l'annexion du territoire français par les forces nazies déboucha sur une décision radicale : la confiscation des possessions Wendel, leur interdiction de séjour sur le sol Lorrain et la dissolution du Comité des Forges.
L'on devine aisément que le retour à la normale une fois la fin du conflit fut autrement plus compliqué pour le chef de la famille puisqu'il eut à faire face à des destructions conséquentes ainsi qu'à la difficulté d'obtenir réparations pour celles-ci. Si François de Wendel s'emploie rapidement à redresser la maison et ses établissements, il s'affaire à lutter à la fois contre le pouvoir politique qui envisage sérieusement de nationaliser lesdites installations et envers l'asphyxie financière qui prive des fonds nécessaires afin de relancer l'activité.

Il s'éteignit en 1949 quelques semaines après la création de la SOLLAC, une entité regroupant les sidérurgistes lorrains devant faire face aux complications techniques et financières d'un retour à la normale de leur production. Deux évènements qui concourraient à la fin de toute une ère mais pas d'une famille.

Un homme complexe

François de Wendel pour effacé qu'il se veut est un individu complexe et intrigant à défaut d'attachant. Sa casquette de capitaine d'industrie fut souvent jetée à bas par les polémistes pour ne conserver que celle du maître de forges, de régent de la Banque de France et surtout président du Comité des Forges qui réunissait les acteurs majeurs de la sidérurgie nationale.
Catholique, l'homme se défiait très sensiblement du clergé, et du reste n'avait guère d'appétence pour la bigoterie, jaugeant l'intérêt de la religion dans son rôle pour la conservation de l'autorité et de l'ordre. Bienfaiteur à son égard, il ne supporta en revanche aucune ingérence de celle-ci dans ses affaires, et l'on peut même subodorer que ses largesses reposaient autant sur la sincérité que sur une stratégie de tenir coi son clergé.

Dans la même veine, son paternalisme fut suffisamment efficient pour juguler l'émergence de syndicats forts et limiter l'explosion de grèves incontrôlées. Son credo ayant toujours été de prendre à temps les mesures avant qu'elles ne soient imposées par en haut ou par en bas.

L'homme fut aussi un magnat de la presse, ce qui comme de nos jours ne manqua pas de susciter des remarques très acerbes. Il posséda notamment L'Éclair de l'Est et L'Impartial ainsi que diverses publications locales. Son plus beau joyau fut sans nul doute le prestigieux Journal des Débats. La presse qui fut à la fois un trophée et un relais promotionnel, y compris en ralliant d'autres journaux indépendants comme L'Est Républicain ou Le Lorrain. Toutefois, son désengagement de L'Impartial une dizaine d'années après son acquisition et après y avoir englouti de conséquentes sommes fut l'aveu que l'on ne pouvait pas s'improviser à tort et à travers publiciste.

Son rôle de régent de la Banque de France alimenta aussi énormément la glose de l'époque. Or, François de Wendel eut à composer avec des membres parfois rétifs à ses vues, voire hostiles. Son influence sur les questions monétaires et budgétaires sera modérée, voire nulle (sa préconisation de revaloriser le franc-Poincaré ne sera pas suivie). Il tentera de maintenir la Banque de France aussi indépendante que possible vis à vis du gouvernement que des acteurs internationaux privés ou publics, le tout dans une période extrêmement mouvementée.

Exclu du jeu politique après 1945, François de Wendel fut même accusé de ne pas avoir résisté outre-mesure à l'envahisseur : un procès d'intention qui éludait promptement son refus de voter les pleins pouvoirs à Philippe Pétain en s'abstenant de se déplacer à Vichy (on peut supputer qu'il y avait dans sa décision, outre le patriotisme, à la fois le rejet politique de suivre le mouvement des deux chambres à majorité de gauche comme celui de cautionner une décision politique contraire à ses intérêts économiques). Il s'emmura dès lors dans une résistance passive appelée par lui même sa « discrète désapprobation ». Moins lucide sur les conséquences politiques de l'après-guerre, il s'enferma dans l'illusion naïve d'un retour sur les bancs d'une assemblée alors qu'une nouvelle génération avait émergé et que le contexte politique ne se prêtait guère à son retour.

L'universitaire Jean-Noël Jeanneney lui a consacré sa thèse intitulée François de Wendel en République : l'argent et le pouvoir (1914-1940). Néanmoins, tout intéressé peut aussi se pencher sur l'ouvrage qui a suscité ce billet, sobrement dénommé François de Wendel, écrit par Denis Woronoff et publié aux presses de Sciences Po.
L'ouvrage est exhaustif, sourcé et a le mérite de traiter avec impartialité du personnage. La masse d'informations contenue permet de faire le tour du personnage en ses divers aspects. Il n'est pour autant pas exempt de défauts.
Le premier aspect négatif tient dans le démarrage que l'on peut qualifier de poussif, et de légèrement rébarbatif. Il est regrettable que l'entrée en matière soit aussi difficile, trop abrupte, car passé le premier quart du livre, l'on dispose d'une fluidité plus conséquente du propos. À voir pour un remaniement lors d'une future édition.
Toujours rayon critiques l'on aurait aussi apprécié une mise en perspective plus approfondie entre la maison de Wendel et celle de Seillière, cette dernière ayant été particulièrement proche en sa qualité de banquier. Du reste, Ernest-Antoine Seillière sera considéré comme l'un de ses héritiers (Maurice de Wendel était son grand-père). Le manque d'un épilogue faisant le lien jusqu'à nos jours se fait sentir (Wendel continue d'exister en tant que fonds d'investissement) même si l'auteur ne manque pas de souligner combien la colère des mineurs lorrains frappa aussi les symboles de la dynastie de Wendel dans les années 1980. Et enfin, un arbre généalogique n'aurait pas été de trop pour mieux suivre le cheminement de cette famille passionnante.
Cela n'enlève rien à la qualité globale de l'ouvrage, mais sa lecture s'adresse d'office à un public averti.

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