vendredi 7 juin 2013

La France doit choisir de Jean-Louis Beffa, plaidoyer pour un nouveau pacte national


Lorsqu'un grand chef d'entreprise prend la parole, a fortiori lorsqu'il s'agit de l'un des plus beaux et anciens fleurons de l'industrie française, il y a tout lieu de l'écouter. Ou plutôt de le lire. Car il s'agit d'un ouvrage de quelques 285 pages dont la quantité ne doit pas effrayer les plus rétifs aux longues lectures puisque les caractères sont de taille estimable pour ne perdre aucune dioptrie mais aussi, ou plutôt surtout, le propos est savamment ordonné pour ne pas offrir de pénibilité au lecteur.

La première partie est purement descriptive, et plante le décor de façon peut-être trop froide mais néanmoins utile pour la suite. L'on y apprend notamment les différents types de politique économique : autocentrée, commerciale-industrielle, libérale-financière et enfin la rentière. Une plongée est opérée dans le rôle, ou son absence, de l'État dans les relations avec l'actionnariat, les syndicats, les interactions sociales et l'innovation.

Chaque pays fait ensuite l'objet en seconde partie d'une étude circonstanciée. Le livre étant sorti en janvier 2012, il ne prend bien évidemment pas en compte les crises de ces dix-huit derniers mois, néanmoins comme le propos se veut de portée plus générale avec un recul historique, ce n'est absolument gênant. Chine, États-Unis, Japon, Brésil, Russie, Allemagne, Inde et Royaume-Uni bénéficient chacun à leur tour d'une étude décortiquant leur appartenance à un modèle de politique économique.

Un des apprentissages à ce stade du livre est que les services, même assortis d'une haute plus-value, ne favorisent guère une balance commerciale extérieure. Les différents cas listés sont de ce point de vue patents.
Certains passages sont très forts, comme celui où le devenir du Royaume-Uni est passablement assombri par l'épuisement prochain de ses réserves de gaz au large des côtes Écossaises. Augmentant prévisionnellement sa facture énergétique de façon conséquente, et ne bénéficiant pas, enfin plus pour être exact, de maillage industriel pour espérer une relance intérieure. Il y a de la même manière un certain pessimisme quant à la possibilité pour les États-Unis de rebondir de manière pérenne à terme, ne disposant pas assez de marge de manoeuvre pour relancer leur économie. Le rôle à ce titre de la Chine est éminemment mis en avant, et l'auteur entrevoie une forme non de confrontation mais de coopétition où l'Empire du milieu progresserait graduellement au détriment de ce qui demeure cahin-caha la première puissance mondiale.

La troisième et dernière partie est la plus prospective. La plus stimulante puisqu'elle dresse le constat sur plusieurs pages de l'évolution des politiques économiques de la France (oui, le pluriel est de mise) et pose séance tenante les tares actuelles. Prônant un nouveau pacte national, il avance la nécessité de prendre en considération que les français ne pourront pas à la fois conserver leur mode de vie et leur niveau. Il pose aussi comme condition la position incitative de l'État et non sa main-mise sur la gestion, devant plutôt se consacrer à l'encadrement d'une politique industrielle et commerciale d'envergure. En bref, une main discrète à défaut d'invisible qui fournirait le terreau pour se développer ou redévelopper des activités porteuses d'emplois et de croissance. Ce qui passerait, nous avertit l'auteur, par une phase de remise à plat de nombreuses situations structurelles, ainsi qu'une très probable hausse d'impôt au nom de la solidarité nationale.

Là où je ne suis pas tout à fait en phase avec l'auteur est lorsqu'il enjoint à renforcer les domaines d'excellence (luxe, gastronomie, tourisme, création artistique et culturelle), ce qui effectivement serait le plus simple puisque ces secteurs d'activité résistent bien à la crise, et que de nets progrès sont encore possibles pour tirer le meilleur profit de ceux-ci. Si je ne remets pas en cause le réalisme de ce schéma d'action, je lui reproche en revanche d'être insuffisant pour relancer l'économie à moyen et long terme, en revanche il est vrai qu'il s'appuie sur une marge de progression de certaines activités et n'engendre pas un bouleversement socio-économique d'ampleur (la sauvegarde du mode de vie).
Cette projection prend toutefois le risque de façonner la France comme un gigantesque pays-musée, ce qu'il est déjà en train de devenir, en atteste la « boboïsation » des centres-villes où toute activité autre que celle des services est volens nolens expulsé, de même que les couches les plus populaires sont indirectement poussées vers la périphérie en raison d'une hausse constante de l'immobilier (du moins jusqu'à récemment). Faire de cette situation rampante une norme nationale serait ni plus ni moins qu'accepter le déclassement et la sortie de la France du concert des puissances qui comptent, et souscrire à une lente marchandisation de son Histoire.
La suite sur l'Europe dresse un panorama très juste, en premier lieu sur le couple franco-allemand qui bien que pas toujours élégant dans sa valse au sein du tumulte financier, n'en a pas moins résisté et permis de sauver l'essentiel. Même si comme il est écrit, la situation ne peut se détériorer davantage à peine de voir l'Allemagne refuser à l'avenir tout sauvetage sur ses propres fonds.Un éclatement de la zone Euro n'est pas écarté au sein de l'ouvrage, de la même manière qu'un renforcement au sein de la crise du tandem franco-allemand pour surmonter la période de crise et s'aligner sur un modèle commercial-industriel avec un effort supplémentaire de l'autre côté du Rhin pour supporter cette ambition. Londres n'étant pas oublier en tant que place forte financière de premier ordre pour contrer les marchés émergents en Asie et celui des États-Unis.

En conclusion, l'essayiste promeut activement un modèle industriel-commercial, le plus conforme à l'histoire, aux intérêts et aux caractéristiques de la France. Le tout de conserve avec le partenaire allemand. Un projet pas utopiste, il repose en revanche sur une réelle volonté politique et l'évaluation correcte, même avec ses impondérables, d'une continuité de la zone euro enfin assainie.

Bien que je ne partage pas toutes les solutions et évaluations de ce grand patron, je n'en recommande pas moins la lecture de cette contribution aux débats car il a le mérite de faire acte de proposition (ce qui n'est pas si répandu) sur la base d'une observation du monde environnant, y compris jusqu'au plus lointain (dépassant ainsi la frontière franco-française, et l'on notera en toute fin d'ouvrage la référence aux BRICS et à leur réunion de Sanya qui a manifestement marqué l'auteur craignant une nouvelle zone de prospérité dont serait exclue l'Europe et la France).

Jean-Louis Beffa a dirigé Saint-Gobain et est vice-directeur du Centre Cournot dédié à la recherche en économie et dont les principes se fondent sur les études de l'économiste américain Robert Solow (prix nobel d'économie en 1987).

Jean-Louis Beffa, La France doit choisir, éditions Le Seuil, 2012.

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