samedi 27 avril 2013

L'Allemagne, notre meilleur ennemi?


Mon tropisme sur les questions cyberstratégiques et russes, pour prenant qu'il soit et avec tout le coeur et le cerveau que j'y mets, ne m'a jamais cantonné à rester monomaniaque, enfin duomaniaque ou diptomanique. Notamment les rapports franco-allemands dont j'eus à m'étendre sur ce même blogue comme en la Revue de Défense Nationale [1].

Les récentes déclarations du président de l'Assemblée Nationale n'auront pas manqué de confirmer le climat de crise endémique au sein de l'Union Européenne. Même si cet éclat n'est que le dernier d'une longue litanie (cf le concept de tension amicale de la part du président Hollande ou les sorties du ministre du redressement productif Arnaud Montebourg qui a cependant révisé sa position de façon plus matoise ces dernières semaines en demandant la revalorisation salariale des employés allemands).
Alors que l'on aurait pu croire qu'un premier ministre ancien professeur de langue allemande puisse améliorer d'un cran la compréhension et le rapprochement entre France et Allemagne, l'on a constaté qu'il n'en était paradoxalement rien. Pour rappel : «
Le troisième personnage de l'Etat affirme, dans un entretien au journal Le Monde, que la France est "la mieux placée pour tous ceux qui estiment que l'Europe ne peut pas être que la rigueur", incarnée selon lui par la chancelière Angela Merkel. "(François Hollande) appelle ça la 'tension amicale', pour moi c'est la tension tout court et, s'il le faut, la confrontation", estime-t-il dans cet entretien qui reprend des thèmes de la gauche du PS et du Front de gauche. » [2].
Le premier ministre français s'est activé par la suite pour lénifier les propos précédents, abreuvant son fil twitter d'appel à la raison et à la nécessité de ne pas distendre le lien unissant les deux entités, y compris en langue tudesque :
« L'amitié franco-allemande est indispensable pour redonner un nouvel élan au projet européen et trouver les voies du retour de la croissance... Um dem europäischen Projekt neuen Schwung zu geben und den Weg zurück zum Wachstum zu finden ist die deutsch-franz. Freundschaft zentral. Ohne einen intensiven und ehrlichen Dialog zwischen Deutschland und Frankreich werden wir die Probleme Europas nicht lösen. ».
Si le fond du propos est juste en ce sens qu'une politique d'austérité en plein marasme économique serait comme faire ingurgiter de la vitamine D à un virus déjà virulent tout en relevant que l'Allemagne risque effectivement de se retrouver à son tour prise dans le marais de la croissance molle par asséchement économique et financier de ses partenaires européens, en revanche viser le premier partenaire commercial de la France (1er client et 1er fournisseur rappelons-le selon les chiffres 2011 fournis par Comtrade) n'est pas tout à fait anodin. Mais aussi et surtout, est injuste en ce sens que 1) ce ne sont pas les règles de l'Allemagne qui plombent le dynamisme français mais le tricotage institutionnel européen qui n'a eu de cesse que de limiter au possible les possibilités de croissance de la zone Euro (qui est la zone économique mondiale la plus faible selon les chiffres du FMI [3]), or les derniers traités étaient censés assurer une croissance forte, alors n'y a-t-il pas pluralité de fautifs, à savoir les signataires de tels accords? 2) les allemands subissent eux-aussi la crise même si d'extérieur l'on peut se refuser à voir la réalité, ainsi la précarité est réelle depuis les lois Hartz (notamment la IV) où le modèle social rhénan a été passablement ébranlé par la compétitivité salariale imposée 3) les allemands ne sont eux-mêmes pas dupes de la situation qui les frappent et du ressentiment à leur égard d'une frange de plus en plus conséquente des populations européennes, et réagissent loin du cliché de peuple soumis à l'autorité que l'on a souvent tendance à faire accroire, ainsi peut être signalée l'initiative politique Alternative für Deustchland [4] proposant ni plus ni moins que la réévaluation du modèle de la monnaie unique (et envisageant fort judicieusement un panier de devises nationales, soit une monnaie commune) et supporté par un contingent d'éminentes personnalités du monde universitaire, professionnel et politique.

Cette relation bilatérale est-elle perdue ou significativement endommagée? Non, car pour qui se souvient des débuts de Nicolas Sarkozy avec son homologue allemande, le contact fut particulièrement glacial. La faute à une mauvaise connaissance des moeurs à la fois du pays hôte et de la personnalité des dirigeants de celui-ci. Le lien se réchauffa cependant sur la durée, au point même que l'on put lire ici et là le terme de couple Merkozy [5]!

Un fait perdure cependant, l'altération négative des relations de l'Allemagne avec d'autres membres de l'Union Européenne, à commencer par la Grèce où la dernière visite de la chancelière fut particulièrement agitée si l'on veut manier l'euphémisme. Serpent de mer amplifié depuis ces dernières années de crise, la Grèce n'a dès lors de cesse de demander réparation pour les crimes de guerre perpétrés durant l'occupation nazie de son territoire [6]. Fait tragico-comique : la seule exception où la Banque de Grèce fut prêteuse de fonds, ce le fut au profit de la Banque du Reich. Si les juristes sont dubitatifs quant au succès d'une telle demande et que les autorités allemandes opposent une fin de non-recevoir, c'est le contexte européen qu'il est surtout utile d'extrapoler à partir de cet exemple et le raidissement français (qui en cachent bien d'autres qui se contiennent, encore que les peuples excédés par les mesures successives et l'absence de tout espoir deviennent plus... diserts lors des manifestations).
L'économiste Jacques Sapir n'a pas manqué de relever et traduire les propos d'Oskar Lafontaine, ancien Ministre-Président de la Sarre et ex-Ministre Fédéral des Finances quant au fait que l'Allemagne subira tôt ou tard la rebuffade d'anciens partenaires une fois que la France aura basculé du côté des pays du sud. Ce politicien allemand ayant brisé le tabou d'une sortie de l'Euro à des fins de prévention.
« Il suffit de sortir de l’Euro et de dévaluer notre monnaie retrouvée. Cette solution peut d’ailleurs être appliquée par l’ensemble des pays de l’Europe du Sud. Il est intéressant de savoir que le fondateur de l’équivalent du Front de Gauche en Allemagne, Die Linke, Oskar Lafontaine, vient de se rallier spectaculairement à cette option. Les raisons pour lesquelles celui qui fut, en tant que dirigeant du SPD, un des plus fervents promoteurs de l’Euro à pris une telle décision sont les mêmes que celles que nous avons exposées ici : la compréhension des limites intrinsèques de la monnaie unique et la volonté de trouver une solution sans violence. Voici donc quel devrait être le débat sur la politique du gouvernement allemand et les réponses que la logique nous dicte. Mais, pour cela, il faudra rompre avec les postures, les impostures et les effets de manche, et cesser de considérer que nous vivons dans le monde des bisounours. Vaste programme aurait dit quelqu’un... » [7].
Ce qu'Oskar Lafontaine redoute, comme il l'exprime distinctement, c'est une coalition d'États soudés par leur réprobation d'une position allemande jugée attentatoire à leurs propres intérêts. Où comment l'Europe parlerait allemand selon le mot de Volker Kauder (Président du groupe CDU/CSU au Bundestag) en novembre 2011. Un bouleversement géopolitique d'envergure qui serait à même de saper la confiance décomplexée de l'Allemagne. Et que peut conforter la convergence de vues réaffirmée récemment entre Wolfgang Schäuble, Ministre Fédéral des finances et Herman Van Rompuy, Président du Conseil Européen qui pressèrent les autorités Françaises d'entamer des réformes structurelles d'envergure.

Il est nécessaire que la France ne soit pas isolée sur le plan diplomatique et économique face à une crise qui est bien plus large que le seul secteur financier puisqu'elle est désormais économique... et civilisationnelle. S'il est désespérant de constater que nombre de dirigeants européens ne connaissent qu'une seule politique à appliquer (et qui plus laquelle semble être altérée dans sa démonstration [8] ), n'omettons pas aussi de reporter sur eux la responsabilité de la situation actuelle tant par leur cécité que leur incompétence, leur dogmatisme et leur imprévisibilité. L'Allemagne est perçue non sans raison comme relativement brusque dans les orientations à choisir, mais c'est une caractéristique de ses habitants qui y voient de la franchise envers leurs partenaires, non sans défendre leurs propres intérêts nationaux là où d'autres dirigeants paient l'impéritie et l'absence de vision stratégique depuis près de vingt ou trente ans selon l'État concerné. Il y a à la fois une puissance retrouvée pour un pays qui n'était plus habitué à celle-ci ni prêt à en hériter, et à la fois un ressentiment mal placé attisé par des errements sur le plan interne et une construction Européenne qui n'en finit pas de se construire... mal.
Quant au couple ou moteur franco-allemand, défions-nous des approches simplistes : nous pouvons avoir des orientations différentes sans pour autant qu'elles soient contraires, devenant même le cas échéant complémentaires... Nous tromper d'ennemi peut nous valoir la perte d'alliés là où l'on penserait qu'ils ne s'y trouvent pas.


[2] Reuters France, Bartolone prône une "confrontation" avec l'Allemagne, 25 avril 2013.
[6] Wall Street Journal, Greece Wants Germany to Pay War Reparations, 24 avril 2013.
[7] http://russeurope.hypotheses.org/1198
http://russeurope.hypotheses.org/1186
[8] Le Monde, Erreur dans une étude sur l'austérité : "ça fait désordre", 19 avril 2013
« L'affaire prend des airs de scandale. Les conclusions d'un article, "Croissance en période de dette" ("Growth in a Time of Debt"), publié en 2010 par deux économistes réputés de Harvard et ancien cadres du FMI, Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff ("R & R"), ont été remises en question par un trio de l'Université du Massachusetts (UMass) Amherst – ce qui est loin d'être rare, comme le rappelle le New York Times. L'article original démontrait que le taux de croissance d'un pays est corrélé négativement à son endettement public, dès lors que celui-ci dépasse la barre des 90 % du PIB. Or, leurs confrères de l'UMass Amherst, Thomas Herndon, Michael Ash et Robert Pollin parviennent, avec les mêmes données, à un résultat différent : le seuil des 90 % n'a dans leurs conclusions aucune signification particulière, et ils ne trouvent qu'une très faible corrélation entre croissance du PIB et endettement. »
http://www.lemonde.fr/economie/article/2013/04/18/polemique-autour-d-une-etude-sur-l-austerite-ca-fait-un-peu-desordre_3161742_3234.html
« Or une équipe d'économistes est récemment parvenue à répliquer cette étude, et il s'avère que leurs conclusions diffèrent largement de celles de Reinhart et Rogoff. Et pour cause, ces derniers ont fait passer à la trappe cinq pays (Australie, Autriche, Canada, Danemark et Belgique) dans leur panel, ont utilisé une méthode jugée contestable de pondération des pays entre eux et, plus original, le tableur Excel utilisé comme support de l'étude comportait une erreur de formule. »
http://economieamericaine.blog.lemonde.fr/2013/04/17/une-erreur-dans-une-etude-sur-lausterite-degomme-les-idees-recues/

Lire en complément cet article relatif à l'envers du décor d'une Allemagne trop souvent présentée comme prospère, sans que l'on n'évoque une réalité un peu moins proche de ce stéréotype :
« Peter Hartz, «Doktor Hartz» ainsi appelé par toute l’Allemagne, a également instauré dans cette réforme deux nouveautés : les mini-jobs et les 1 euro-jobs.
Un mini-job est un travail payés 400-450 euros par mois, sans cotisation et donc sans assurance. Du coup, bon nombre d’employeurs ont massivement recours à ce type de contrat, qui leur permet de payer moins de charges sociales que pour un contrat d'emploi traditionnel. Selon les statistiques, plus de 7 millions d’Allemands auraient un mini-job...
Les 1 euro-jobs sont tout aussi redoutés sinon plus… car là aussi, il est indispensable d’accepter le travail proposé si on ne veut pas perdre son droit aux allocations de chômage. Un 1 euro-job, c’est un travail, payé 1 euro de l’heure (parfois deux à l’heure actuelle), dans le secteur public ou dans le caritatif. »
http://trends.levif.be/economie/actualite/politique-economique/il-ne-fait-pas-bon-etre-chomeur-en-allemagne/article-4000284980886.htm

Propos tenus par Oskar Lafontaine et traduits par Stathis Kouvélakis :
« Les Allemands n’ont pas encore pris conscience que les Européens du sud, y compris la France, seront du fait de la paupérisation économique, forcés de riposter, tôt ou tard, à l’hégémonie allemande. Ils sont plus particulièrement soumis à la pression du dumping salarial pratiqué par l’Allemagne en violation des traités européens depuis le début de l’union monétaire. Merkel se réveillera de son sommeil du juste quand les pays qui souffrent du dumping salarial allemand se mettront d’accord pour imposer un changement de politique de gestion de la crise aux dépens des exportations allemandes...
Si des réajustements [salariaux] réels à la hausse ou à la baisse ne sont pas possibles de cette façon, il devient nécessaire d’abandonner la monnaie unique et de revenir à un système qui rende possible les dévaluations et les réévaluations, comme c’était le cas avec le prédécesseur de la monnaie unique, le Système Monétaire Européen (SME). Il s’agit fondamentalement de rendre de nouveau possibles des dévaluations et des réévalutions à travers un système de change contrôlé par l’Union Européenne. Dans ce but, de stricts contrôles des capitaux seraient l’inévitable première mesure, afin de contrôler les mouvements de capitaux. Après tout, l’Europe a déjà mis en place cette première mesure à Chypre. »

Crédit photo : Robert Rousso et Henning Studte

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