dimanche 10 mars 2013

Le monde d'aujourd'hui selon Robert D. Kaplan


C'est la redécouverte d'un ouvrage caché dans les tréfonds de de ma bibliothèque et non lu qui m'a incité à me renseigner sur cet essayiste américain. Son ouvrage intitulé « Warrior Politics : Why Leadership Demands a Pagan Ethos » sorti en 2001 aux éditions Random House (traduit et publié en 2003 sous « La Stratégie du guerrier : De l'éthique païenne dans l'art de gouverner » ) m'a rapidement subjugué pour ses fulgurances et son rapport à l'approche antique de la gestion des affaires militaires et politiques.

Comme le dirait le critique littéraire Sainte-Beuve (1804-1869), l'écriture d'un homme réflète tout ou partie de sa vie. Et c'est bien le cas avec Robert D. Kaplan qui n'est pas un docte théoricien mais un habitué du terrain. Reporter de guerre, engagé dans l'armée israélienne, a parcouru plusieurs pays d'Europe de l'Est et au Proche Orient avant de vivre au Portugal et en Grèce, il est responsable du département géopolitique au sein du cabinet de conseil Stratfor non sans avoir été appointé par le secrétaire de la défense Robert Gates dans le conseil de politique étrangère du Pentagone en 2009.

La lecture des évènements contemporains est passé par le tamis de lectures d'auteurs antiques, qu'ils soient issus de la pensée occidentale ou alter-occidentale. D'ailleurs l'un des fils conducteur de son ouvrage, parfois un peu touffu et glissant vers des apartés jamais inintéressants mais déviant du cours de la réflexion amorcée, est d'établir que l'approche antique de la gestion des affaires publiques était au fond assez proche de part et d'autre du continent eurasiatique. Seul petit regret : ne pas y avoir lu de développement plus conséquent relatif à Chânakya. penseur politique Indien du IVème siècle av. JC. Évoqué bien trop subrepticement alors qu'un détail de sa pensée aurait été extrêmement apprécié. Pour le reste, on sent au fil de la lecture un homme qui a établi son érudition par une compulsion d'ouvrages forcenée. De celle-ci nulle docte exégèse, en revanche le croisement avec son expérience de terrain est détonnant car aboutit à une approche que l'on pourrait juger très froide, limite inhumaine alors qu'elle est toute au contraire le ressenti et la douleur de ces mille et un lieux de souffrance du monde. L'auteur s'exprime pudiquement sur ces expériences mais il en retire une forme d'humanisme qui doit moins à la morale issue des religions du Livre qu'à une volonté pratiquement antique d'accepter que le compassionnel n'est pas un compas dans les affaires étrangères et qu'un élan prétexté comme généreux peut rapidement devenir source de complications futures. Ce n'est pas non plus l'isolationnisme que prône Kaplan, plutôt des interventions ciblées stratégiquement, calibrées afin d'obtenir un résultat viable mais sans exacerber la résistance ennemie et à l'efficacité la plus pérenne possible.

Les thèmes abordés sont pléthore. L'on peut en relever cependant quelques uns pour illustrer le compte-rendu.
Ainsi Kaplan met-il en exergue, à l'instar d'un Marx ou d'un Schumpeter, le rôle du capitalisme et d'une dynamique effrénée où il complique les affaires étatiques là où en certaines contrées il bouscule, voire brise, les structures traditionnelles. À ce chambardement s'ajoute l'inégal accès à la richesse produite et à sa redistribution.
Plus pénétrant encore, et remarquable de prescience si l'on prend en compte la date à laquelle ce passage a été publié (2001 en sa version originale pour rappel) : le fait que les troubles éthnico-religieux ne sont pas le fait en diverses parties du monde d'un régime oppresseur mais au contraire d'un appel d'air de la liberté politique apportée comme solution. Et de citer certains exemples où le régime renversé est remplacé par des autorités élues... qui ne règlent en aucune manière la situation délétère dont ils héritent, voire l'aggravent. Cruel retour vers le futur que ces paragraphes où le journaliste exprime tout simplement que parfois le meilleur moyen de confisquer un mouvement aspirant à la liberté est d'organiser des élections qui placent à leur tête des individus loin d'être éclairés. Si les élections soulagent la bonne conscience de ceux qui tempêtent pour intervenir militairement ou opérer une pression vindicative envers un État, elles ne sont pas forcément consubstantielles de démocratie et peuvent même se révéler traîtresses à la cause défendues par les révoltés (que l'on songe aux exemples récents Tunisien et Égyptien).
Autre élément abordé, la guérilla urbaine qui ne fera que croître à fil des décennies et dont la géographie implique un mode militaire opératoire forcément spécifique tendant vers le corps à corps. Et de viser la mentalité sui generis de tels environnements, surnommé  « ruches en béton » : un monde auto-centré sur lui-même, vaguant d'une lubie à une autre, dont les élans créatifs sont annihilés par la puérilité ambiante. La photographie donnée par Kaplan est on ne peut plus pessimiste, où l'espace urbain est le repaire à la fois de gens niais et frivoles comme d'individus prompts à laisser cours à de sombres desseins.
Il ébauche ensuite des réflexions qui ne vont pas assez loin mais qui n'en sont pas moins de grand intérêt : ainsi la perception du monde moderne dont la conduite allant de pair avec un monde abstrait et mécanisé aboutirait dans le prolongement à une volonté de rébellion, de duplicité et de sadisme même subtiles ou encore l'explication que la disparition du lien émotionnel entre l'acte violent et son auteur (lorsque les armes sont le prolongement artificiel du corps) augmente immensément les possibilités de malveillance impersonnelle (songeons à la question récurrente de l'emploi des drones).
Dans le domaine des nouvelles technologies toujours, quelques pensées incidentes : le fait que les moyens de communications électroniques ont tendance à faciliter, si ce n'est accroître, les tensions au sein de structures par la dématérialisation et l'aseptisation des rapports humains ; l'atrophie des distances intercontinentales rendue possible par les technologies de l'information et de la communication laisse les États autrefois assurés d'avoir l'immensité d'un Océan entre elles et leurs ennemis devenir de plus en plus caduc ; la possibilité pour les forces ennemies de disposer d'un service de renseignement low cost en captant les données transmises par les équipes de reporters de pays belligérants ; la survenance d'hostilités provoqués soit par des forces spéciales soit par une attaque cybernétique, laquelle sera justifiée ultérieurement sur le plan moral.
Et Kaplan de prétexter qu'il faut avoir non une morale de conséquence plutôt que d'intention.
Ou encore en se fondant sur les écrits de Machiavel, que l'ennemi a tout intérêt à attiser le ressentiment des populations minoritaires d'un pays pour renverser le pouvoir en place.
L'un des autres éléments de démonstration très sensible qu'il traite est l'aspect moral en politique étrangère, et de la nécessité pour les dirigeants de faire oeuvre de virtù pour duper les journalistes en mal d'interventionnisme. Ce cynisme est traité un peu plus loin où il aborde abruptement le cas des médias va-t-en guerre en expliquant que ceux-ci, cosmopolites et sans attache nationale, peuvent se permettre d'insister sur des principes moraux jugés universels plus que sur l'intérêt national. Ce qui implique aussi le fait que lorsque les intérêts vitaux d'un État sont en jeu, ceux-ci sont moins enclins à se mobiliser. Et d'insister sur le rétrécissement passionnel du champ visuel où l'émotion pure remplace l'analyse. C'est une charge particulièrement féroce envers les médias dont il fut pourtant (ou en raison du fait qu'il en fut) pendant de nombreuses années un membre très actif. Il se plaît par ailleurs à souligner que les médias poussant à l'intervention en dehors des frontières sont aussi les premiers à s'émouvoir des pertes et de la brutalité nécessaire aux opérations sur place. Kaplan n'hésite pas à promouvoir le recul et le froid calcul où toute action coercitive vis à vis de l'extérieur ne doit s'effectuer que sous un intérêt supérieur qui est, tel le Léviathan de Hobbes qu'il cite, d'empêcher le chaos et le désordre auto-destructeur.
Enfin, l'essayiste explique sans fard que si l'impérialisme a mauvaise cote dans le discours public, il n'en est pas moins l'aiguillon de la politique étrangère américaine.

Il est illusoire de vouloir résumer tout un livre en quelques paragraphes mais les quelques éléments relatés permettent de mieux saisir ce que voudrait idéalement le journaliste Américain : une morale plus païenne que chrétienne, dans le sens où la compassion et l'émotion doivent impérativement faire place à l'acceptation d'une politique centrée sur les intérêts vitaux de l'État et du ou des peuples sous sa responsabilité, et ce en dépit de décisions que l'on pourrait juger hâtivement cruelles ou criminelles (pas forcément par le déclenchement d'une action mais aussi par l'inaction volontaire). Ce n'est ni immoral ni amoral, c'est une autre forme de conception et d'interaction avec le monde extérieur qu'envisage et promeut Kaplan selon les enseignements d'un Thucydide ou d'un Sun Tzu. Ajoutons que Machiavel est rangé dans cet art païen de gouverner les peuples, ce qui pourrait surprendre mais n'est pas si déconnecté de la réalité pour deux raisons : 1) la Renaissance a été véritablement un renouveau de l'art et de la pensée antiques, et nombre de personnalités de cette période se sont détachés nettement du dogme religieux en vigueur à l'époque, tendant soit vers le polythéisme, soit vers le panthéisme et même pour certains vers l'athéisme, et pour quelques autres, vers une volonté puissante de réforme de l'Église dont le résultat le plus direct sera le protestantisme 2) le concept même de paganisme ne doit pas toujours être pris au premier degré, il s'agit aussi d'une autre manière d'appréhender l'environnement et d'interagir avec lui, prenant acte que la pratique diffère quelque peu des préconisations célestes. Machiavel serait ainsi païen tant pour son érudition du fait antique (n'oublions pas qu'il rédigea ses Discours sur la première décade de Tite-Live) que pour avoir osé écrire un traité qui tranchait avec l'hypocrisie de son temps et qui fondamentalement n'a guère disparu de nos jours même si elle s'est laïcisée (Kaplan évoque d'ailleurs le « bélier » des droits de l'Homme employé de manière pas toujours très glorieuse ni sincère).

Les reproches que l'on peut adresser à l'ouvrage tiennent surtout à une vision américano-centrée. Malgré tout, celle-ci donne matière à réfléchir et à étude. L'on peut être irrité d'une certaine propension dans le flot de l'écriture à considérer les États-Unis comme seul gouverneur du monde, mais il ne convient pas de s'y focaliser outre-mesure car ce sont les modalités et les ressorts d'une politique efficiente au sein de l'arène qui méritent d'être retenus.
Autre déficience : l'argumentation est en certains passages mal cousue, voire sybilline. Et même contradictoire. Bien entendu l'on arrive à reprendre le fil de la démonstration et faire la part du bon grain de l'ivraie. Il n'empêche que l'on à peine, en de rares occasions fort heureusement, à comprendre l'auteur : ainsi évoque-t-il la nécessité pour les États-Unis de planter des graines démocratiques y compris en poursuivant un idéal qui ne l'est pas forcément. Ce qui cantonnerai en toute logique la démocratie en tant que donnée technique d'organisation interne et non en tant qu'idéal. Certaines phrases ne sont pas toujours de grande clarté.
Enfin, certaines assertions prêtent le flanc à la contestation : ainsi lorsqu'il est fait mention des États-Unis comme d'une République marchande pacifique ayant évité d'être entraînée dans la guerre, c'est rapidement faire fi de l'épisode de 1812, surnommé la seconde guerre d'indépendance contre l'Angleterre, ou encore le jingoïsme de la fin du XIXème siècle avec cette splendid little war envers l'Espagne.

Dans l'ensemble, un essai nerveux, parfois fouillis, qui ne laisse malgré tout pas de marbre et qui incite à considérer d'une autre manière la politique étrangère menée par certains responsables occidentaux comme à envisager d'autres options et la nécessaire prise en compte des évènements du passé relatés par les anciens. L'aspect fourre-tout du livre est fort heureusement compensé par ce fil conducteur.

Site officiel de Robert D. Kaplan : http://www.robertdkaplan.com

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